CHAPITRE PREMIER
On expose le sujet de l'auvrage ; et on démontre combien sont dignes de l'histoire les faits religieux, et en particulier ceux qui se rattachent au concile de Trente, I 1. L'histoire que j'entreprends d'écrire n'a point pour objet d'embellir l'horreur des batailles, dans le but de plaire à l'imagination, ifaculté commune à tous les êtres animés ; imais elle a pour objet de faire connaître des ivérités d'une haute importance, dans le but (le perfectionner l'intelligence, que l'homme iseul possède et qui seule constitue l'homme. jL'histoîre, en général, n'est pas destinée à faire passer le temps, mais à instruire. Et lainsi elle a plus de prix par rapport à son objet, selon que les événements sont plus ii^portanls à connaître, et non point selon qu'ils se prêtent davantage aux couleurs de la narration.
^. De toutes les choses humaines la plus uiigusle est la religion : puisque c'est elle qui nous met en rapport avec le ciel et qui nous en assure la conquête. Par conséquent, autant le ciol est au-dessus de la terre, autant ks récits qui ont la religion pour objet sont au-dessus de tous les autres; et de même que
1 influence du ciel, jusque dans ce qui passe sur la terre est plus puissante que celle de la terre elle-même; pareillement aussi, même en ce qui regarde le gouvernement du mon de, la religion est un levier plus puissan* que tous les moyens dont le monde peut disposer. La terreur qu'un homme, qui n'a que deux bras, imprime à tant de millions de bras, est un fantôme qui s'évanouit bientôt. La grande chaîne qui lie le Briarée populaire , c'est le respect de la Divinité. De même qu'un des grands de l'Etat ne s'abaisserait pas devant un simple envoyé de la cour, s'il ne reconnaissait dans ce simple envoyé le représentant du prince, ainsi tout un peuple n'obéirait pas à un seul homme SI dans cet homme il ne voyait le représentant de Dieu. Les discordes religieuses sont les arsenaux où se forgent les armes les plus redoutables dans la guerre. Chacun se bat avec un courage intrépide, s'il est dans la persuasion que Dieu est de son côté. Aussi peut-on dire que ces luttes et ces révolutions tragiques , qui ont enrichi d'horribles merveilles l'histoire des derniers temps, sont autant de maux sortis d'une boîte non moins funeste que celle dont nous parle l'antiquité païenne, je veux dire l'écritoire de Luther et de Calvin. Mais c'est peu pour les hautes intelligences de n'apercevoir que les effets; ce qui leur semble plus utile et aussi plus intéressant, c'est de connaître les causes ; quoique, à s'en tenir au jugement des yeux, les racines soient moins belles que les feuilles et les fleurs.
3 Sous un autre point de vue encore, Thisloire se rapproche bien davantage du but particulier de la politique, lorsque au lieu d'événements militaires elle raconte l'origine des lois religieuses, La guerre, selon la oeu-
SÔ3 msTtimi: du cOxNCile de trente. soi
sée d'Aristote, est un moyen pour arriver à lano , anagramme qui renfermait le vrai la paix. Aussi ce philosophe blâme-t-il les nom et la vraie patrie de l'auteur (1). Devant républiques qui , dans leur législation, ne le tribunal de la renommée ce livre ne méripensèrent qu'aux moyens de vaincre pen- tait pas d'obtenir plus de confiance que n'en dant la guerre, et nullement aux institutions accordent les tribunaux de la- justice à la qui auraient assuré leur repos pendant la déposition d'un ennemi mortel et déclaré, paix. C'était montrer tout à la fois beaucoup Toute histoire n'est autre chose qu'un lémoide sollicitude pour les moyens et d'insou- gnage : un historien raconte et ne prouve ciance pour le but lui-môme. Aussi pour pas. Encore n'est-ce pas un témoin oculaire, iniJierlelecteur à la politique, vaut-il mieux il n'atteste que ses conjectures. Le plus Ini faire connaître avec (juolle sagesse ont souvent il rapporte non pas ce qu'il a pu été établies les lois qui doivent perpétuelle- constater de ses propres yeux , mais ce que, ment nous gouverner pendani la paix, que livré à son propre jugement , il recueille de l'entretenir des hasards qui sans cesse d'une foule de relations incertaines , équivochangent la face des événements dans la ques , ou même contraires.^ Aussi pour qu'il guerre. Mais parmi toutes les lois les plus perde toute confiance, il n'est pas nécessaire importantes sont colles que la religion a que son cœur soit perverti au point d'affirpromulguées. Non-seulement la religion di- mer sincèrement le fciux pourle vrai ; il suffît ri"e enloutes choses la classe d'hommes qui que la passion l'empêche de discerner ce qui d.'uis l'état est la plus révérée par ses lu- est ou n'est pas invraisemblable, mières, ses vertus, et sa dignité éminente,je Cela posé, la haine mortelle de cet écrivaia veux d'ire le clergé; elle doit aussi étendre sa contre les catholiques se trahitnon -seulement hautedirectionàcequ'ilya de plus important dès le frontispice, où l'on voit cet ouvrage dans la vie des séculiers. confié à un archevêque apostat, et dédié par 4-. Or si jamais il y eut dans la religion lui à un roi hérétique, qu'ilproclame nouveau un événement qui à ces divers lilres, mé- Moïse sauvé des eaux et destiné à triompher rilAt d'être transmis à la postérité, c'est sans du Vatican, comme le premier avait fait de aucun doute le concile général assemblé à l'Egypte; mais cette haine se trahit encore Trente, dans le siècle dernier. Jamais concile plus clairement dans tout le corps de Tonne fut ni continué plus longtemps , ni plus vrage. Là l'écrivain ne laisse pas échapper étendu et plus complet quant aux décisions de sa plume, pour ainsi dire, une seule péde foi , ni plus efficace pour la réforme des riode où sa malveillance ne se reproduise lois et des mœurs , ni plus traversé d'obsta- aux yeux du lecteur. Toujours il justifie la des , ni plus zélé et plus scrupuleusement conduite des hérétiques, et toujours avec lui attentif dans l'examen des matières ; et enfin, les catholiques ont tort. Les raisons de ceuxcequi est le sort de toutes les grandes œu- là, il les présente avec avantage sur chaque vres, jamais concile ne fut ni plus exalté par point; et les plus solides arguments de ceuxses partisans , ni plus censuré par ses enue- ci, il les tourne en ridicule. Il est également ntis. comblé de joie quand les premiers ont des 5.* T'est de ce concile que j'entreprenih? de succès et quand les seconds essuient des reraconter les causes , les commencements, les vers.
progrès , les travaux, les incidents divers : 2. De plus celui qui écrit l'histoire, aussi matière de la plus haute importance, comme bien que celui qui dépose en justice, a besoin, je l'ai démontré, mais qu'aucun écrivain pour obtenir la confiance, de se montrecatholique n'avait jusqu'ici entrepris de Irai- homme de bien. Au contraire l'auteur d ter. Jusqu'ici, en èflel, le besoin d'une bis- l'Histoire en question laisse voir qu'il est toire véridique pour réfuter l'histoire men- méchant, et celte méchanceté est manifesté songère ne s'était pas fait sentir ; et il est aux yeux non-seulement de la foi, mais mêassez ordinaire de négliger les meilleures me de la raison. C'est à regret que j'aborde choses , quand elles ne sont pas nécessaires cette accusation. Je vo-^drais même, dans pour rcméilier à un mal. Ainsi nous ferons mon propre intérêt, que les titres (Vhomme connaître dans lo chapiire suivant quelle de lettres et cV homme de bien Uisscni dvs titres est l'occasion qui a dû nous engager à écrire inséparabjcs. Toute exception à cette règle cette histoire. m'est tout à la fois pénible et préjudiciable ru^PiTui.^ 11 Cependant comme c'est charité de ne pas épar i.iiAiiJïu. 11. gncrlatêted'un malfaiteur poursauver la yio Jfistoire du concile de Trente publiée sous le de bien des honnêtes gens, ainsi est-cechariti nom de Pietro Soave Polano. do ne pas ménager la réputation d'un impif
pour sauver l'honneur d'un grand nombre de
l.llya plus de trente ans qu'il parut à personnages pieux. Certes je parlerai de
Londres un livre publié par Marc-Antoine Soave avec tant de modération, que quicon-
de Dominis, archevêque de Spalatro, apostat qj,e pèsera attentivement mes paroles s(
de l'Eglise catholique, et par lui dédié à Jac- convaincra que j'ai fait usage du bouclier cl
ques, roi d'Angleterre. Ce livre avait été non du glaive. Toute législation ailaiet que composé, ainsi qu'il est dit dans l'Epître
dédicatoire, par un homme qui vivait au (j) En cmployanuleux fois quelques-unes des lel
milieu des catholiques. H était intitulé : His- x^c^, de ces irois mois, on y trouve en clïet le vra
toire du conci'.e de Trente; et il s'imprima nom oi la patrie de l'auleur : Pietro, Paolo b^rpi sous le nom supposé de Pietro Soave Po-
venetiano.
LNTP.ODlCTIOxN.
pour défendre un client contre de faux témoins, on allègue et on prouve contre eux, devant les tribunaux, des faits qui les couvrent d'infamie, et dont l'imputation serait, dans d'autres circonstances, sévèrement punie comme diffamatoire. Moi donc qui, en présence du monde entier, dois défendre non pas la personne privée d'un client, mais toute l'Eglise catholique, je me rendrais coupable d'une prévarication énorme si je n'opposais à ce témoin une exception qui doit ôler à la calomnie toute sa force.
Je dis dorie que Soave se montre malhonnête homme aux yeux non-seulement de la foi, mais môme de la raison. C'est être un malhonnête homme que de demeurer dans une religion qu'on croit fausse, et de préférer ainsi je ne sais quel intérêt humain au légitime hommage que réclame la Divinité. C'est l'acte de la plus noire félonie dont un homme puisse se rendre coupable, puisque c'est fausser la foi au plus puissant comme au plus juste des maîtres. Or l'historien dont je parle n'a pas seulement professé la religion catholique et observé ses rites, il l'a même enseignée dans les chaires, prêchée dans les temples; et comme il a passé toute sa vie dans un ordre régulier, il ne s'est pas contenté de recevoir, il a de plus administré les sacrements de l'Eglise, Dans l'histoire de sa vie, qui a été écrite par un de ses élèves le plus intime et le plus dévoué (1), il est dit que sa langue était brûlante de zèle pour la défense de la foi romaine. Donc ou il était sincère dans sa croyance, ou il dissimulait. S'il était sincère dans sa croyance, quelle impiété n'est-ce pas que d'écrire tout un livre pour discréditer cette même foi ? Je ne parle pas du blâme continuellement déversé sur les juges de la foi et sur leurs décrets, mais des attaques et des dérisions si fréquemment dirigées contre les principaux articles dont la croyance nous distingue d'avec les hérétiques, et de la préférence qu'il donne presque toujours aux arguments des luthériens allemands sur ceux des Pères du concile de Trente. Tellement qu'un apostat de TEglisc catholique n'a pas cru qu'il pût y avoir de présent plus agréable que ce livre à offrir à un roi protestant, qui mettait au service de l'hérésie sa plume aussi bien que son sceptre.
3. Mais si l'on était tenté de croire qu'au même temps qu'il combattait la foi catholique dans ses livres il la conservait pure dans son co3ur, on se désabuserait à la lecture de certaines lettres qui furent interceptées. Il les adressait à Caslrinus, huguenot français. Elles sont ou écrites de sa main, ou revêtues de caractères qui les font suffisamment recon-
(l)Du lenipsdePallavicini, et depuis même encore, presque de nos jours, onatiribuailgériéralement celle Vie à Fulgence Micanzio, son compagnon, et son intime ami. Mais le procuraleur Marc Foscarini a combatiu par de si bonnes raisons l opmion commune, que beaucoup l'ont abandonnée. Quoi quM en soil, l'auteur fut certainement imi de ses frères en religion , et bien au courant de loui ce qui le concernait.
naître pour être de lui. Elles furent communiquées au pape Paul V, par Robert Ubaldini, qui était alors en France en qualité de nonce, et qui brilla depuis dans le sacré collège, où sa vertu, ses luouères et sa prudence le firent vénérer durant de longues années. Ce fait est constaté par un écrit de la main du souverain pontife lui-même, et nous avons eu cet écrit sous nos yeux. Il nous suffira de donner ici un échantillon de cette correspondance.
« Je serais bien aise de savoir si la reine favorise Condé {Lettre du 13 avril 1611), et do plus s'il y a lieu d'espérer que les réformés remporteront de plus grands avantages en faveur de la religion. Je tourne toute mon attention de ce côté-là, persuadé que nous en aurions plus de facilité pour introduire l'Evangile en Italie. »
« Le nouvel ambassadeur qui vous est destiné est sage {Lettre du 16 mars 1610) ; mais il est papiste, et cela non par ignorance, mais par choix: aussi faut-il d'autant plus s'en défier. Fra-Paolo entretient avec lui des relations publiques, mais dans le fond il ne se fie nullement à lui. Il cherchera à se mettre en rapport avec Casaubon et Castrinus, maid ces messieurs feront bien, tout en le voyant, de se tenir sur leurs gardes. »
a Je me réjouis oeaucoup de la conservation de Sully {Lettre du 21 décembre 1610), à cause des secours que les réformés en pourront tirer.
« Il faudra bien qu'on ait des égards pour les huguenots, et ils feront bien de ne pas épargner les démarches, puisque tout ce qui se fera pour eux profitera et à la gloire de Dieu et aux intérêts du roi. »
Je ne veux pas être ingrat envers Soave en passant sous silence l'honneur qu'il fait dans celte correspondance à l'ordre religieux auquel j'appartiens. Il le représente comme s'étant opposé à la paix dont les hérétiques sollicitaient la jouissance paisible auprès du roi très-chrétien. Voici exactement ce qu'il dit en latin à ce sujet ;
« Je me réjouis d'apprendre que la paix ae la religion paraît devoir se maintenir chez vous ; mais tant que vous aurez les jésuites, on obtiendra difficilement un si précieux résultat : ils en ont p)us d'horreur que de la mort même (1). » Et comme la vérité a pour se fciire entendre une voix à laquelle répond toujours quelque nouvel écho, après la première publication de cet ouvrage, il parut ici
des leltresdeClaudeSarrau, calviniste, conseil 1er âu parlement de Paris. Elles furent impri mées en 1654. par Isaac Sarrau son fils. Dans une de ces lettres, écrite dès rannce 1630 à un autre hérétique, l'illustre savant Hugues Grotius, des éloges sont donnés à Soave^ qui y est désigné par son véritable nom. Et Sarrau rapporte qu'il avait vu de lui une lettre à Philippe do Mornay, c'est-à-dire à ce fameux
(1) Gaudeo quod islic pax religionis mansnra sit; sed jesuilis praisenlibus tantiim bonum difficile oblinebllur, a quo illl magis quam a morte abhorrent.
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huguenot avec lequel le cardinal du Perron, avant d'être élevé en dignilj, soutint une dispute avec succès, et ii ajoute : « Oh! de quel zèle ils brûlaient tous les deux pour le rétablissement de îa maison de Dion ! En même temps qu'ils invoquniciit ie Spiajneur, ils motlaienl la main à l'œuvre. Puisse le Père des miséricordes ach^^vor oniin son ouvrage (l)î» n y a une autre lettre de Sarrau datée du 29 juin de l'année 16/i6, à Claude Saumaise, humaniste distingué de la même secte. 11 s'y élève contre la primauté du pontife romain, et, pour la rendre odieuse, il en parle ainsi en désignant Soave par son véritable nom : « Que sera-ce, si nous l'appelons du nom nouveau et si bien imaginé par le grand Sarpi, Totatum? Car tel est le nom qu'il lui donne dans des lettres écrites de sa main à V^lérius Hotman, lesquelles me sont tombées entre les mains il y a peu de temps (2).» Cet Hotman était leur ami et partageait leurs erreurs.
Je puis confirmer par un témoin respectable et encore existant ce que j'ai dit jusqu'ici de la religion et de la partialité de Soave, dont l'autorité néanmoins fait toute la force de rhistoire que je combats. Je dois ce renseignement à M. de Lionne (Dans une de ses lettres datées du 11 avril 16è5), illustre ministre du roi très-chrétien Louis XIV : c'est son zèle pour la foi catholique qui l'a porté à me le communiquer. Et j'ai pensé que pour faire une addition de ce genre, c'était bien la peine de changer ce feuillet dans les exemplaires de cet ouvrage qui étaient encore en mon pouvoir. Voici le fait : les Etats de Hollande avaient envoyé M. de Sommerdil, en qualité d'ambassadeur, dans la patrie de Soave; et celui-ci, ayant eu occasion de conférer un instant avec l'ambassadeur, lui dit : Ce m'est une grande joie d'avoir vécu assez pour voir dans ma patrie le représentant d'une république qui reconnaît avec moi cette vérité, que le pontife romain est l'antechrist. M. de Lionne tenait tout ceci de M. Zuilichom qui accompagnait alors l'Ambassadeur et qui devint ensuite secrétaire du prince d'Orange. Depuis il en écrivit de sa propre main une relation que j'ai sous les yeux.
Je passe maintenant à la seconde partie de mon dilemme : Si Soave ne croyait pas à la religion catholique, comment se juslifierat-il du reproche d'impiété aux yeux des hérétiques eux-mêmes, lui qui ne cessa, comme prêtre, de donner des absolutions, qu'il regardait comme des cérémonies superstitieuses ; lui qui professait solennellement cette foi qu'il croyait appuyée sur des faussetés; iui qui jurait obéissance, comme au vicaire de Jésus-Christ, à un homme qu'il tenait pour usurpateur tyrannique de ce titre sacré?
(î) Sofi qiianio zelo reparalionis divin.T. domus iiUM-quo fla^rahal ! tr.wn .idmota inaii'i invocihant Doniiniim. Pcrlicial lan'ltiii opus suiiin 0 HATIIP TaN EAEaNÎ
(2) Quiil si euin novo, scd veiovocabulo^ a magno Sarpi holerler cxcogilaU), Toluluin diccnius? lia eiiiiii illciM lAloXEiroi:^ quas uuper vorsarccouligil niilii aU Yalcilum lloloiiiaiiiiuiîi epislolis.