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CHAPITRE XVIII

On examine les objections de Soave contre le discours de Musso,

1. Soave ayant eu à peu près deux fois occasion de parler du discours de Musso. évéquc de Bitonto, affirme qu'il était l'orateur le plus éloquent de ces temps-là, et qu'il parla lors de l'ouverture du concile avec grande éloquence. Mais après avoir rapporté celle installation solennelle du concile, il continue ainsi son récit : en Allemagne, on était excessivement curieux de connaître ce premier acte , et immédiatement par les lettres de ceux qui étaient à Trente furent divulguées tout à la fois et l'exhortation des légats et la harangue de Musso. Soave en donne l'abrégé et il ajoute : L'exhortation fut estimée chrétienne , modeste et digne des cardinaux; mais on jugea bien différemment du discours de Vévêque, Il prétend que tout le monde le taxa de vanité et d'une fausse parade d'éloquence : que les personnes intelligentes faisaient le parallèle de deux propositions prises dans l'un et l'autre discours et les opposaient entre elles comme deux maximes contraires, V une sainte et Vautre impie. Et ensuite il parcourt en détail les objections faites contre le discours de l'évéque. Tacitement, mais de manière à se trahir, il embrasse ces objections comme filles de sa pensée, ou naturelles, ou adoptivcs ; mais ce qu'il y a de certain c'est qu'elles ne furent point légitimes.

2. Il devrait me suffire , pour mon objet ^ que Soave ait été forcé de donner des éloges à l'exhortation des légats, qui étaient les représentants du pape et les présidents du concile. Et quand bien même le discours de l'évéque Musso n'aurait pas répondu à l'attente générale, les défauts de ce discours ne pouvaient être imputés à ceux qui firent un pareil choix, puisque ce choix était appuyé sur la voix publique et sur le mérite de l'orateur. Mais si je trouve que Cicéron, dans le livre des Offices^ a loué celui qui avait dit qu'étant homme , il ne se croyait étranger au bien ni au mal d'aucun homme , combien plus moi , et chrétien et religieux et ami des

lettres, dois-je ne pas regarder comme étran- gueurs et l'ennui, gère à ce qui me touche la bonne ou la mauvaise réputation de tout chrétien, de tout religieux, de tout homme lettré?

J'affirme donc, au premier chef, que Soave en a menti quand il rapporte les jugements qui furent portés à celte époque d'après les premières relations qu'on reçut de l'ouverture du concile, parce que l'exhortation dos Jjégats faite eu réalité plu^içMrs semaine^

que les discours les plus majestueux et les plus forts de saint Grégoire de Nazianze et de saint JeanChrysostome, représentés de la sorte, sembleraient chélifs et étriqués. Offusqué qu'il est par la passion , il ne distinque pas les fautes évidentes de quelque édition incorrecte, d'avec les paroles réelles de l'orateur; et enfin il le reprend avec aigreur sur des endroits où, en vérité, il ne saurait plus y avoir apparence de faute que pour ceux qui, comme lui, ont les yeux pleins de bile et voient tout en jaune.

3. C'est ce que je montrerai hrièvement, sans examiner si un discours moins pompeux dans la circonstance aurait été plus digne d'éloges. Pour moi, il est vrai, je serais porté à croire que non ; mais toutefois il no serait pas juste de vouloir que notre goût fasse règle , soit qu'il s'agisse de la saveur d s mets, soit qu'il s'agisse des ouvrages d'esprit. Chacun sait que plusieurs ont blâmé comme trop brillant le style même de saint Pierre, évêque de Ravenne ; lequel néanmoins, à cause de son éloquence comparée à la richesse de l'or, est généralement honoré du surnom de Chrysologue. Pareillement quoique les œuvres de saint Ambroise ne fussent pas toujours au goût de saint Jérôme , l'Eglise ne laisse pas de le révérer au rang des quatre principaux maîtres (1) pour le savoir et pour l'éloquence. Et parmi *les profanes eux-mêmes , les plaisanteries de Piaule parurent pleines d'urbanilc à Cicéron {Dans le livre premier des Offices)^ et de grossièreté à ^ovac.Q (Dans l'Art poétique). Il y a plus : et le même mot prononcé par Timée ou par Hégesias (peu importe lequel des deux) à l'occasion de la naissance d'Alexandre qui eut lieu le même jour que l'incendie du fameux temple de Diane à Ephèse , est loué par Cicéron (Dans le livre second de la Nature des dieux) comme une pensée des plus agréables, et est ridiculisé par Plutarque (Dans la Vie d'Alexandre) comme si froid qu'à lui seul il aurait suffi pour éteindre les flammes de cet incendie. Après ces préliminaires, venons aux fausselés et aux méchancetés de Soave : nous rapporterons les principales et nous omettrpns les moins importantes pour diminuer les ion-

4,11 rapporte que Musso, en montrant la nécessité du concile , affirma que cent ans s'étaient écoulés depuis la célébration du concile de Florence , jusqu'à cette époque. Musso n'a point dit cela d'une manière absolue , et il ne pouvait pas le dire sans une

(1) Voyez Desrript. Ecchsiast. Mais dans la lolir(} ad hi6t({cli.,\\ loue les livres de Virijin,.

VO«S LIVRE CINQUIEME. jOSè

grossière ignorance des faits , ou sans une Anglais, en disant qu'il doit moins être angrave injure contre les papes, comme s'il n'y pelé Anglus (Anglais) que anaelus (iinso) avait pas eu dans l intervalle de concile lé- 7. Soave poursuit , en attribuant à Vn^so gitime ; niais il ajouta : Si on excepte le der- cette pensée : que le concile étant assemblé . mer concije de Latran ; et il se servit de cette tous doivent s'xj réunir comme dans le cheval manière de parler, parce que d un côté ce fut de Troie. Les chevaux que les poètes ont k un concile légitime etœcuménique; et d'un transportés dans le ciel y occupent il est autre côté il ne fut égal aux précédents con- vrai, au témoignage des astronom'es un elles , m en renommée ni par le nombre des espace si vaste, que tous les chrétiens pour- P»'^'ats. raient bien s'y réunir; mais il n'en est pas 5. Il raconte comment Musso, après avoir ainsi du cheval de Troie, dans lequel n'entra fait l'énumérahon des grands biens que qu'une élile de quelques guerriers Musso l'Eglise a retirés des conciles, ajoute que parla en ces termes: Çwc/s5onUeua? (7Wirc/"apour cette raison les poètes 7ious représentent seront de venir au sein de ce concile, comme dans des conciles de dieux , et que Moïse rapporte, le cheval de Troie, se renfermer avec les princes sous forme de délibérations conciliaires, le dé- de l'empire et delareiigion? MaïsSouvepréicnd cret divin qui précéda la création de l'homme que la comparaison du concile avec le cheval et celui qui amena la confusion des langues de Troie, machine insidieuse, fui taxée d'im-parmi les géants. Quelles plus incplcr. fa- i^udcnce, et accusée d'irrévérence envers le daiscs pourrait-on attribuer à un orateur concile. Si cette comparaison fut blâmée que d'avoir assigné comme origine des fables comme peu convenable à la sainteté du lieu, inventées par les poêles l ien des siècles au- je ne voudrais pas m'opposer à la censureparavant, le fruit que l'Eglise a depuis retiré mais si elle fut blâmée pour les raisons des saintes assemblées de ses évoques, et qu'apporte Soave, je réponds qu'à plus juste d'avoir dit, d'une manière absolue, que les titre celte censure mérite d'être taxée d'ignoparoles du Dieu unique et indivisible furent rance. Autrement nous devrions critiquer des délibérations en concile? Tel ne fut pas aussi celui qui fut surnommé le législateur de le di.scours de l'évêque de Bitonto; mais des l'éloquence, Marcus TuUius , qui a écrit nombreux avantages que les précédents (/>an5 /e/ûre II de /'Omfewr) ces lignes : />tf conciles ont procurés à l'Eglise, il conclut à l'école d'isocrate, comme du cheval^de Troie, l'utilité des conciles en général : il dit que sont sortis des princes sans nombre. Et ailcette utilité n'avait pas échappé au génie des leurs {Dans la seconde Philippique) \\ ne poètes qui attribuaient aux dieux tout ce qu'il craignit pas de se joindre à une couipagnie y avait de meilleur dans l'homme, et que c'est déshonorée quand il dit : Je ne refuse pas de ce qui leur fit imaginer des conciles , même demeurer ici, comme dans le cheval de Troie, dans le ciel. Il ajoutait que Moïse, en racon- enfermé avec les premiers chefs de la républitanl la formation de l'homme, qui est la mer- que, au sein de cette auguste assemblée. Par veille du monde, quoique Dieu soit une sub- ces citations il est facile de voir que l'évcque stance indivisible (ce qu'il donne à entendre de Bitonto ne fait guère ici que copier l'ori-

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traits sous lesquels l'évéque de Bitonto pré- on ne doit lui comparer que des machines insentait sa pensée, et ceux dont la revêt sidieuses, pour une raison semblable on ne Soave, qui ne reconnaîtra la même diffé- doit lui comparer que des machines de bois, renée qu'entre les traits d'un homme vivant Quel est l'enfant à peine nourri du premier et ceux d'un cadavre? lait delà rhétorique, qui n'ait pas appris que

narrateur. Il dit: du nom de chacun d'eux; cl Mais Erasme a dit (je cite un nom agréable moi, je dis : que ce ne fut du nom d'aucun aux hérétiques et par conséquent à Soave) d'eux. Il dit : du surnom de chacun d'eux ; et que le cheval de Troie est pris ordinairemoi, je dis : du surnom d'un seul d'entre eux, ment pour svmbole des embûches occultes, qui fut le premier légat. Voici comment Qui nie cela ? Le lion est aussi présenté par Musso en parle : Lequel porte en haut et son saint Pierre, à cause de sa furie et de sa vocœur et ses yeux vers la montagne qui est racité, comme le symbole du démon; et néan- Je5îts-C/in'5/. Quant à Cervini, il lui applique moins dans l'Ancien Testament il mérita un jeu de mots tiré du nom latin dosa patrie, pour sa force et pour sa générosité de prêet il dit que : Polizien (dePolizio, en Sicile) ter son nom au Messie victorieux. N'est-ce par sa patrie , il a dès longtemps appliqué les pas une manière de parler usitée dans la graves pensées de son esprit sévère à la ré- langue italienne, de dire d'un homme que forme de la politique parmi les chrétiens, dont c'est une pierre {en français nous dirions, Il les mœurs corrompues ont livré une facile en- est là comme une borne) pour faire entendre Irée à nos ennemis. A Polus , il applique qu'il est stupide? Et bien ! blâmons aussi le Vftnti(jue éloge que doiine saint Grégoire au^ Verbe iaoarué qui voulut par celte meta*»

IIISTOIHE DU COiNCILt: DE TRENTE.

phore honorer son vicaire ; blâmons le docteur des nations qui attribua le nom de pierre à Jésus-Christ lui-même. Tout le monde connaît les passages dans lesquels le Sauveur nous exhorte à imiter tantôt la sagacité du fermier infidèle, tantôt la prudence du serpent, qui pour sa malignité est présenté comme l'image du démon dans le langage de l'Ecriture. De même donc que dans tous les ejcemples précités, pour en tirer des comparaisons de vertu et de mérite, on a considéré une bonne qualité en la séparant des autres, quoique très-mauvaises et très connues, de même il fut permis à Cicéron, et après lui à Musso, de considérer dans les guerriers renfermés au sein du cheval de Troie les divers titres de gloire, comme d'être les plus aguerris, les plus vaillants, les plus illustres de l'armée, prêts à subir tous les maux et tous les périls pour l'avantage de la patrie, contre des ennemis injustes, et voués par les décrets du ciel à de mémorables châtiments, sans faire attention que ces mêmes soldats avaient aussi une qualité mauvaise, celle d'être des ennemis cachés en embuscade. D'autant plus que le moindre soupçon d'une qualité semblable ne pouvait tomber sur les pères, qui avec tant de solennité se réunissaient à ce concile, et se présentaient comme ennemis déclarés de l'hérésie.

8. Vient ensuite une faute d'impression que Soavecite,et fait indirectement retomber sur la sottise de l'orateur : il dit qu'il félicita le cardinal Madrucci de ce que le pape avait choisi sa ville épiscopale pour y assembler les pères dispersés et errants. Voici les paroles de l'évêque de Bitonto : 0 Madrucci , aimé de Dieu et des hommes, dans le territoire duquel l'incomparable Paul, doué d\me intelli^ gence et d'une prudence divine, ne se souvenant que de VEglise, s'oubliant lui-même, avec la coopération du Saint-Esprit nous a tous rassemblés, nous qui auparavant vagabonds et. dispersés, allions ça et là jouets mal heureux des tourbillons de l'erreur! Qui sont ceux que voulait désigner l'évêque de Bitonto par nous ? Non pas les pères, comme l'entend Soave, auxquels ne convenaient en aucune sorte les mots vagabonds et dispersés , mais le genre humain, dont ils étaient membres, et s'il voulut employer ici le pronom de la première personne, c'est afln de se ranger modestement lui-même dans la foule de ces hommes imparfaits et misérables. Je ne veux point dissimuler que dans quelques édilions on lit vous au lieu de nous, comme porte {Volume cité, qui se trouve au château Saint-Ange) l'original des actes. Mais qui peut avoir assez peu d'intelligence pour ne pas apercevoir là un texte incorrect? Si dans celte période Musso s'adresse au cardinal Madrucci , comment peut-il introduire un autre vocatif qui s'adresse aux pères ? Et quand bien même il aurait voulu parler d'eux tous, il n'aurait pas (lit vous, mène dans ce cas-!à, mais plutôt il aurait dit nous, en se mettant lui-même du nombre comme évêque? vu que d'aprçs

toutes les lois de la politesse et de la rhétorique il ne pouvait s'exclure lui-même, ni de la condition imparfaite qu'il attribuait aux autres, ni de la reconnaissance envers le souverain pontife qui les ramenait à un état meilleur.

9. H raille ensuite Musso, parce qu'il apostropha les forêts des environs de Trente, les conjurant de faire retentir dans le monde entier les invitations à se réunir au concile. Ici Soave aurait pu semblablement railler David, pour avoir demandé à la mer pourquoi elle s'enfuit, au Jourdain pourquoi il recula, aux montagnes et aux collines pourquoi elles bondirent comme des béliers et des agneaux.

10. Il ajoute que l'orateur continua ainsi : Et s'ils ne le font pas , on dira avec raison que la lumière du pape est venue au monde , et que les hommes ont plus aimé les ténèbres que la lumière. Et ici il triomphe en s'écriant que cette proposition fut regardée comme un blasphème, parce qu'elle appelait la lumière du pape lumière de la foi, et qu'elle lui appliquait les paroles que l'Ecriture applique au Fils de Dieu venu en ce monde.

L'évêque de Bitonto dans cette période ne nomme même pas le pape; mais il s'est servi de la particule latinepapcp/ qui exprime l'admiration; s'adressant ainsi précisément à ceux qui refusaient de venir au concile : Quis erit tam injustus œstimalor, qui non dicat: papœ lux venit in mundum? sed dilexerunt homines magis tenebras quam lucem. 'Je crois bien k la vérité que par ce mot, d'un sens équivoque, il voulut obliquement ramener l'attention sur le pape; mais autre chose est un bon mot indiqué, autre chose est une proposition expresse. Or que Vévêque de Bitonto eût employé ce mot dans le

Soave aurait pu le conjecturer en voyant dans les éditions imprimées (1), après le mot mundum, un point interrogatif, lequel en réalité aurait dû être admiratif; tandis que ni l'un, ni l'autre n'eût été à sa place, si ce mot avait eu ici la signification d'un substantif. Néanmoins, soit par la négligence des imprimeurs, qui ne placèrent ni un accent dessus, ni une virgule après; soit parce que cette interjection latine est peu usitée, et que Soave est peu versé dans la latinité, je l'excuse ici d'une interprétation malveillante.

11. Terminons par l'examen d'un dernier rapprochement que nous avons indiqué en premier lieu, et dans lequel Soave nous assure : que les personnes intelligentes com^ paraient comme une maxime sainte avec une maxime impie, ces paroles des légats, si ingénues et si vraies que sans une parfaite con-» version, inutilement on invoquerait VEsprit^ Saint ; et les paroles toutes contraires de .,

(1) Dans quelques actes du concile, imprimés à Anvers, en 1594, et dans le recueil de Louvaio, eu

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