LIVRE Kl, DOCUMENT CCXXIII
(20 septembre 1869)
Le P. Hyicinthe Loy»oD, supérieur des carmes déchaussés de Paris, Écrit k son sapérieur général pour lui annoucer qu'il renouce à la cbaire de Notre-Dame flt 1 son couvent. On lui offre des cbaloea; il croit que c'est pour lui < un droit et même un devoir de les rejeter >. Il proteste devant le Souverain Pontife et le Concile • contre des doctrines et des pratiques qui se nomment romaines, mais ne ^ont pas chrétiennes • et qui • tendent Ji changer le fond et la forme de l'enseignement de l'Église et juaqu'i l'esprit de sa piété. • Il en appelle au lutar Concile, pourvu que te Concile soit libre; sans quoi il en réclamera un autre vraiment réuni dans l'esprit de Dieu. Il en appelle enfin au Iribunal de lésus-Cbrist lui-même.
Mon très révérend Père,
Depuis ciaq années que dure mon ministère h Notre-Dame de Paris, et malgré les attaques ouvertes et les délations cachées doDt j'ai été l'objet, votre estime et votre coofiauce ne m'ont pas fait un seul instant défaut. J'en conserve de nombreux témoignages écrits de votre main, et qui s'adressent à mes prédications autant qu'à ma personne. Quoi qu'il arrive, j'en garderai un souvenir reconnaissant.
Aujourd'hui cependant, par un brusque changement, dont je ne cherche pas la cause dans votre cœur, mais dans les menées d'un parti tout-puissant à Rome, vous accusez ce que vous encouragiez, vous blâmez ce que vous approuviez, et vous exigez que je parle un langage, ou que je garde un silence qui ne seraient plus i'enlière et loyale expression de ma conscience.
Je n'hésite pas un instant. Avec une parole faussée par un motd'ordre, ou mutilé«pardesrélicences,je ne saurais remonter dans la chaire de Notre-Dame. J'en exprime mes regrets à l'inlelligent et courageux Archevêque qui me l'a ouverte et m'y a maintenu contre le mauvais vouloir des hommes dont je parlais tout i l'heure. J'en exprime mes regrets à l'imposant auditoire qui m'y environnait de son amitié. Je ne serais digne ni de l'audiloire, ni de l'Évêque, ni de ma conscience, ni de Dieu, si je pouvais consentir à jouer devant eux un pareil rôle !
Je m'éloigoe en même temps'du couvent que j'habite, et qui, dans les circonstances nouvelles qui me sont faites, se change pour moi en une prison de Tàme. En agissant ainsi, je ne suis point infidèle à mes vœux : j'ai promis l'obéissance monastique, mais dans les limites de l'honnêteté de ma conscience, de la dignité de ma personne et de mon ministère. Je l'ai promise sous le bénéfice de cette loi supérieure de justice et de royale liberté^ qui est, selon l'Apôtre saint Jacques, la loi propre du chrétien.
C'est la pratique plus parfaite de cette liberté sainte que je suis venu demander au cloître, voici plus de dix années, dans l'élan d'un enthousiasme pur de tout calcul humain, je n^ose pas ajouter dégagé de toute illusion de jeunesse. Si, en échange de mes sacrifices, on m'offre aujourd'hui des chaînes, je n'ai pas seulement le droit, j'ai le devoir de les rejeter.
L'heure présente est solennelle. L'Église traverse l'une des crises les plus violentes, les plus obscures et les plus décisives de son existence ici-bas. Pour la première fois, depuis trois cents ans, un Concile œcuménique est non seulement convoqué, mais déclaré nécessaire : ce sont les expressions du Saint-Père. Ce n'est pas dans un pareil moment qu'un prédicateur de l'Evangile, fût-il le dernier de tous, peut consentir à se taire, comme ces chiens muets d'Israël, gardiens infidèles à qui le Prophète reproche de ne pouvoir point aboyer : Canes muti, non valentes latrare.
Les saints ne se sont jamais tus. Je ne suis pas l'un d'eux, mais toutefois je me sais de leur race — filiisanctorumsumus — et j'ai toujours ambitionné de mettre mes pas, mes larmes et, s'il le fallait, mon sang dans les traces où ils ont laissé les leurs.
J'élève donc, devant le SaintrPère et devant le Concile, ma protestation de chrétien et de prêtre contre ces doctrines et ces pratiques, qui se nomment romaines, mais ne sont pas chrétiennes, et qui, dans leurs envahissements, toujours plus audacieux et plus funestes, tendent à changer la constitution de l'Église, le fond comme la forme de son enseignement, et jusqu'à l'esprit de sa piété. Je proteste contre le divorce impie