LE DISCOURS DE M"' CASANGIAN
tion d'une phrase tout en reproduisant aussi exactement la
pensée de l'orateur : d'autant plus que le discours de M*-'1' Casangian n'est pas facile à comprendre : c'est donc l'archevêque lui-même qui en parlant a dû modifier le texte qu'il avait écrit.
Ce n'est pas, toutefois, que nous contestions la possibilité d'une erreur de la part des sténographes. Est-il surprenant, par exemple, qu'ils aient compris positis circumstantiis là où M81 Casangian prononçait j>o.siti circumstantiis (12)? Les deux versions offrent, d'ailleurs, le même sens. Mais on ne saurait vraiment en vouloir aux sténographes pour des confusions semblables : dans des travaux de cette nature, elles sont inévitables.
Mais il y a surtout deux omissions du sténogramme sur lesquelles Ormaniaii insiste tout particulièrement (*) : les sténographes ont omis un intérim (8) et un nunc (9) ; et ce fait lui paraît très important à noter; // il trouve dans ces deax petits adverbes la preuve que les éloges de Mgr Casangian s'adressaient non pas précisément à la bulle Reversiims mais aux résultats qu'elle produisait alors. Ce n'est qu'en les supprimant qu'on a donné à ses paroles une portée générale (2).
Mais cette suppression de deux mots aussi importants ne pouvant être l'effet d'un pur hasard, il resterait que les
(1) Or.manian, loe. cil ., p. 270. — Ormanian parle là d'un troisième mot : modo, qui aurait été omis parles sténographes. Mais nous ne trouvons dans le texte publié par lui aucun modo qui manque dans celui des sténographes.
(2* C'est, du moins, ce que dit Ormanian. Mais, en réalité, l'éloge que Mr Casangian fait de la bulle garde sa généralité lors même qu'on y replace les deux adverbes intérim et nunc. Ce qu'il demande, en effet, c'est une modification du schéma alors en discussion, qui le remle semblable à la bulle; pour la manière, en particulier, de pourvoir aux sièges épiscopaux, il désire qu'on adopte exactement les prescriptions pleines de sagesse, dit-il, que contient cette ordonnance du Saint-Père. Peut-on admettre que ces paroles de MB' Casangian ne virent que les résultats passagers obtenus jusque-là par la bulle? Le schéma sur lequel il parlait était un projet de loi Mir la manière de pourvoir en tout temps aux sièges épiscopaux.
sténographes l'ont faite de parti-pris et à dessein. Ceci est-il admissible y
Une action pareille supposerait d'abord chez un sténo» graphe la perversité nécessaire pour falsifier le discours d'un évêque au concile: de plus, ces crimes ne se commettent jamais sans motif; le sténographe aurait donc eu besoin d'une raison grave pour supprimer juste à cette place les deux adverbes intérim et mine. IMra-t-on qu'il voulait faire faire à l'orateur l'éloge de la bulle Reversants et qu'il a trouvé que ces deux mots le restreignaient ou l'infirmaient? Mais ce serait oublier ce qu'était un sténographe : un jeune prêtre ou un séminariste de je ne sais quel pays, — on avait recruté les sténographes dans les collèges de toutes les nationalités. Il est fort probable que M-1' Casangian lui était absolument inconnu ; les difficultés arméniennes ne le lui étaient sans doute pas moins: la bulle Reversurus également; comment aurait-il pu deviner que l'orateur adhérerait un jour à un schisme qui se produirait contre cette bulle et qu'il serait bon d'avoir l'éloge qu'il en aurait fait lui-même pour s'en servir alors dans la controverse? C'eut été beaucoup pour un jeune clerc. De plus, tout entier au travail si absorbant de la sténographie, aurait-il pu se rendre compte, au moment même, de l'importance de ces deux mots et se décider ainsi à les omettre? Mais admettons ces hypothèses fantastiques! Si la suppression a été faite à dessein, elle n'a pu l'être qu'au moment de la transcription en caractères courants du texte -sténographié. Voyons donc ce texte primitif. Nous allons y trouver encore la preuve irrécusable que le discours de M-' Casangian. tel qu'il a été prononcé, ne contenait pas les mots contestés.
Quelques instants après avoir pris leurs notes, les sténo graphes du concile les transcrivaient eux-mêmes en caractères ordinaires. C'est à la transcription ainsi faite et conservée aux archives que je me réfère régulièrement quand je
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parle du compte-rendu sténographique du concile du Vatican. Mais la sténographie Taylor m'étant inconnue, il m'est impossible de lire moi-même le texte sténographique primitif. J'ai doue prié un ancien sténographe du concile de m'accompagner aux archives, et là nous avons comparé les passages en question du discours de M*-'1' Casangian avec les notes qu'avaient prises indépendamment l'un de l'autre, pendant qu'il le prononçait, les deux groupes de sténographes, établis à cet effet dans la salle des séances (i). Mon compagnon me montrait avec le doigt en me les lisant l'un après l'autre tous les mots des deux sténogrammes. Or, nous avons constaté que ni l'un ni l'autre ne portait les deux mots intérim et nunc. Aucun des sténographes assis séparément et faisant partie l'un de la section principale, l'autre de la section de comparaison, ne les a entendu prononcer. A moins qu'avant la séance ils ne se soient entendus pour les supprimer tous deux dans le discours inconnu qu'allait prononcer Mgr Casangian ?
Il n'y a donc pas de doute possible : Mgr Casangian n'a pas prononcé les deux mots si importants pour lui (2) //. Pourquoi donc se trouvent-ils dans le texte d'Ormanian? On peut faire deux hypothèses : ou bien le texte que M61" Casangian
(1) Voir ci-dessus p. 14 sq.
(2) J'aurais bien voulu profiter de l'occasion pour comparer avec le texte sténo graphique primitif les autres passages du discours où il y a désaccord entre Ormanian et le compte-rendu sténographique. Mais c'était un travail pénible et je ne pouvais pas abuser des loisirs de mon compagnon. Je lui demandai cependant
de me lire aussi cet autre passage où le sténogramme donne une construction de phrase toute différente de celle qu'on trouve dans Ormanian (16). Or, nous constatâmes de nouveau que les deux textes sténographiques correspondaient exactement avec celui de la transcription : preuve manifeste que Mer Casangian s'était exprimé dans les termes rapportés par le sténogramme et non dans ceux i[ii e donne Ormanian. Car s'il est inadmissible, comme nous l'avons montré, qu'un sténographe, en changeant complètement sa phrase, soit arrivé à exprimer exactement la même idée que Mfr Casangian, quand il s'agit de deux, l'impossibilité est absolue; non contents de modifier tous les deux la phrase entendue, ils devraient s'être rencontrés pour lui en substituer chacun de leur côté une nouvelle parfaitement identique.
tenait dans ses mains les portait en effet, et lui-même les a passés en lisant, ou bien ce texte ne les contenant pas, les Arméniens les y ont introduits plus tard. J'ai le regret d'avouer que cette seconde hypothèse me paraît de beaucoup la plus vraisemblable.
Le texte lui-même me la suggère. Le mot intérim ne cadre pas du tout avec le contexte et a tout à fait l'air d'une cheville ajoutée après coup. Que peut bien vouloir dire, en effet, cette phrase : «. Pour le moment je reconnais dans la bulle le doigt de Dieu?» Insinuerait-elle que plus tard on y verra seulement une méprise et un empiétement du pape? — Le mot mine qui vient ensuite est tout aussi étrange à cette place. La phrase exprimant déjà la même idée, il s'y trouve non seulement superflu mais complètement inattendu. Le temps du verbe employé indique déjà qu'il s'agit du présent : pourquoi ajouter un mine afin de le marquer plus encore? Youlait-on faire entendre que les maux écartés par la bulle n'étaient à redouter que pour le moment actuel, et qu'ils ne sauraient l'être plus tard? Mais si telle avait été la pensée deMKr Casangian, il aurait dû insister sur ce mot dans tout son discours, et l'on comprendrait alors encore moins qu'aucun des sténographes ne l'ait entendu.
Et si l'on demandait maintenant pourquoi les Arméniens se seraient permis une telle interpolation, la réponse est facile. C'est contre cette bulle qu'ils s'étaient révoltés; c'est pour s'y opposer qu'ils avaient fait un schisme; cette bulle était constamment l'objet de leurs plaintes. Or, voilà que paraît tout à coup une brochure où se trouve un discours de leur arehevèque, prononcé au concile, et portant aux nues cette même bulle. On voit bien à la brochure d'Ormanian qu'il s'est donné une peine désespérée pour prouver que M6* Casangian n'avait pas prononcé ce discours. La tentation a dû être bien grande alors d'en modifier le texte et de nier l'exactitude de celui qu'on avait tiré de la sténographie.
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D'ailleurs, après avoir lu le chapitre qui précède, sur les procédés de ces moines arméniens, on ne nous accusera pas de les soupçonner à la légère : nous sommes autorisés à croire de tels gens, aux prises avec un texte désagréable, capables de l'interpoler pour le rendre inoffensif. — (i).