CONTROVERSE PERSONNELLE DE M"1' GASTALDI
Après le discours de M>'r Gastaldi, évêque de Saluées, Mgr Vérot s'était levé et avait demandé la parole. Le président lui avait alors répondu : « Ceci n'est pas permis, Monseigneur, il n'est pas permis d'interrompre la discussion du schéma (i). »
L'évéque que M*-'1 Vérot n'avait pas nommé et qu'il accusait d'avoir proposé des doctrines condamnées, était, comme on vient de le dire, Mgr Gastaldi. Dans son discours sur le schéma de doctrina catholica, Mgr Gastaldi avait en effet montré un penchant pour des doctrines / qui peuvent à peine se défendre, par exemple, que Dieu n'avait pas pu créer l'homme sans l'élever à l'ordre surnaturel, et sans lui accorder le don de l'immortalité et l'affranchissement de la concupiscence. Nous ne pouvons pas donner tout l'exposé de son discours qui embrasse plus de trois pages in-folio (2), mais nous voulons faire connaître ce qu'il répondit à L'attaque de Mgr Vérot : « Rien ne me tient plus à cœur, dit-il. rien ne m'est plus cher, plus agréable, plus doux, plus précieux que la foi intégrale, je ne l'ai jamais abandonnée d'un pas et je ne l'abandonnerai jamais. ». Il fit remarquer ensuite que Msr Vérot, très certainement, avait été porté à se plaindre par son zèle pour la pureté de la foi, et qu'il n'avait certainement pas eu l'intention de l'offenser; mais quant à l'accusation, il ne pouvait pas la laisser peser sur lui. « car je serais indigne dit-il, de jamais occuper cette place si je venais ici pour proposer des doctrines déjà condamnées par l'Eglise ». Il reprit alors le grief d'avoir émis une proposition qui se trouve dans les erreurs condamnées de Baïus, c'est-à-dire la suivante : « Dieu n'aurait pas pu créer l'homme tel qu'il naît à présent », et il répondit que le Pape en condamnant les propositions de Baïus, avait dit expressément
(21 Ibid., p. 80 sqq.
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que quelques-unes d'entre elles, prises en soi, n'était point fausses, mais vraies, et n'étaient condamnées que dans le sens que Baïus y avait mis. 11 fallait appliquer cette distinction à la proposition présente, car l'homme naissant maintenant dans le péché, Dieu ne pouvait certainement pas créer l'homme ainsi. Puis, M-1' Gastaldi s'efforce de montrer aussi que dans l'état de pure nature Dieu n'aurait pas pu créer l'homme avec la concupiscence, puisque les théologiens prétendent que l'homme, dans l'état de nature déchue, ne peut pas ohserver la loi naturelle, — et il cite en preuve Perrone; — ils doivent, en conséquence, affirmer aussi que Dieu ne pouvait pas créer l'homme avec sa faiblesse actuelle; car il serait blasphématoire de dire que Dieu puisse créer l'homme dans un état où il ne serait pas à môme d'observer sa loi (i).
M"1' Gastaldi a parlé si clairement de sa foi devant le concile, qu'il ne peut plus exister de doute sur l'intégrité de celle-ci. Cependant il se trompe dans ces questions quelque peu difficiles. Ces théologiens, dont il parle, soutiennent que l'homme dans la nature déchue /'/ n'est pas capable, sans la grâce de Dieu, de garder la loi naturelle. Si Dieu donc, à l'origine, avait créé l'homme dans l'état de faiblesse où dans l'ordre actuel il est tombé par suite du péché, Dieu serait venu, par sa providence, au secours de l'homme, afin de lui rendre possible l'observation des commandements. L'homme aurait alors vécu dans l'état de nature pure. Ce secours que Dieu lui aurait donné, n'eut pas été une grâce surnaturelle, mais un secours appartenant à la providence naturelle de Dieu.
Dans le cours des débats, M-1 del Valle, évêque de Huanuco (Pérou), fit une courte remarque sur le clergé, qui suscita l'indignation de Mgr Bravard, évêque de Coutances. « Le clergé, avait-il dit, qui vit dans le concubinat ou plutôt qui
1) Acta, etc., p. ."ii ii) -i|([.
M81" BRAVARD DEFEND LE CLERGÉ DE FRANCE \>bl
garde mal la chasteté, est plus nombreux qu'un orateur ne l'a prétendu. Ce n'est pas de l'Amérique que je veux parler; mais, si l'abbé Migne, prêtre très connu, et d'autre part, un écrivain français, dans son ouvrage : Lu situation du clergé en France, méritent créance, les Eglises de France, qui pourtant sont si fermes et si dignes de tout éloge dans la discipline ecclésiastique, ne sont pas tout à fait à l'abri de cette maladie. D'après ces écrivains, il se trouverait dans la ville de Paris , 800 ecclésiastiques français et étrangers qui gagnent leur vie soit par des travaux d'art ou des travaux manuels, soit aussi comme cochers, et la plupart d'entre eux ont été condamnés pour cause d'incontinence » (1).
Ces paroles, au dire de M-1 Bravard, lui ont brisé le cœur; et il les considère comme une attaque contre le clergé français. A Paris, la police connaît, d'après le témoignage de l'archevêque de cette ville, non 800 mais 200 de ces prêtres condamnés, et ils ne viennent pas de France seulement mais de tout l'univers. En France, il y a environ 5o,ooo prêtres ; ce n'est donc pas étonnant d'en trouver parmi ce nombre quelques mauvais (2). «Vous ne connaissez pas notre clergé, s'écrie-t-il! Notre clergé français est très digne, il est pieux, savant, orné de toutes les vertus de son état, et si vous ne croyez pas mes paroles, croyez-en au moins les faits. Vous qui êtes si loin de nous, considérez donc ce qui s'est fait chez nous depuis soixante ans ; // combien de ruines nous avons relevées sur le champ de la grande révolution, combien d'églises nous avons bâties, combien nous avons construit de séminaires, combien d'écoles nous possédons, combien de pieux établissements de tontes sortes! Qui donc soutient les missions, non seulement par ses missionnaires, mais aussi
(1) Acla, «•(<•., p. 517.
(2) M** Bravard -"exprime plusieurs fois comme ,-i M1* Del Valle avait voulu montrer que les évêques de France sont trop sévères: mais je ne trouve rien d'analogue dan- le discours de ce dernier.
par ses ressources pécuniaires? Et que de bienfaits coulent de cette splendide association de la propagation de la Foi et de la Sainte-Enfance? Qui donc donne à cette association environ 4 millions de francs alors que le reste du monde ne donne qu'un million? Qui donc a soutenu le Saint-Siège? Qui envoyait ses enfants répandre leur sang dans ces batailles célèbres où il s'agissait de la Sainte Eglise du Christ? Qui, actuellement encore, soutient le denier de Saint-Pierre? Qui lui donne autant de millions que nous? Révéreudissimes Pères, lorsqu'il s'agit de l'Eglise de France, ne formez pas votre jugement d'après des paroles seulement mais d'après des faits, car s'il y a en elle quelque mal, il y a aussi beaucoup de bien (i). »
L'éloge que M61" Bravard décerne au clergé français est assurément mérite. Etiln'y a pas à rechercher pourquoi il se montra si blessé des paroles de M^'1" Del Valle. Celui-ci à vrai dire, n'avait pas du tout vouluattaquer spécialement le clergé français, mais il l'avait pris comme exemple pour étayer une remarque tout à fait défavorable au clergé, parce qu'il avait pu s'appuyer sur deux témoignages; d'ailleurs, en décernant lui-même de grands éloges au clergé français, il ôtait à cette citation toute son amertume. Puis, il n'avait donné de poids a son affirmation qu'autant que les deux écrivains français cités étaient dignes de foi, et enfin il avait déclaré expressément que les 800 prêtres vivant d'une manière indigne à Paris n'appartenaient pas tous à la France.
Si cependant son affirmation contenait une offense pour le clergé français et devait être relevée, la riposte de Mgr Bravard était assurément suffisante et il n'y avait aucune raison pour qu'un autre évèque y revînt.Mgr Strossmayer, toutefois, en estima autrement et pensa qu'il devait, après M61 Bravard, suivant ses propres paroles, « exprimer la plus profonde dou-
.!■ Acta, etc., p. 559.
Mgr BRAVARD CRITIQUE LE SCHEMA 2o3
leur de son âme contre cet évêque qui s'était permis des exagérations et des indiscrétions contre l'Eglise de France //. Ah ! dit-il, si je pouvais effacer à jamais ce qui s'est dit à ce propos! » Et il répéta brièvement sur l'Eglise de France les mêmes affirmations que Mgr Bravard (i).
Mgr Bravard fit à la fin de son discours une remarque bien surprenante, contre le schéma proposé par le pape. Après avoir dit que ce schéma avait été complètement mis en pièces dans les discussions, il continua textuellement : « Peut-être ne méritait-il pas un meilleur sort. Car l'auteur du schéma, quel est-il ? d'où vient-il? qui est dans l'Eglise de Dieu assez puissant et assez téméraire pour pouvoir nous commander pendant plusieurs semaines de verser notre sueur sur ce schéma et nous épuiser en discours au point que notre voix fatiguée ne sort plus qu'avec peine? (sic) Quel est ce téméraire auteur qui ose contredire le pape? Car, la première année après son élection, le pape a envoyé une lettre pour exhorter les prêtres à faire la retraite tous les ans : l'auteur au contraire conseille de ne le faire que tous les trois ou quatre ans. Quel est-il l'auteur? Ce n'est certainement pas la Congrégation du concile qui n'a certainement pas eu le temps de le composer ni de l'imprimer. Ce n'est pas un évêque, parce qu'un évêque vivant dans le monde et exposé aux difficultés n'aurait pas été capable, par exemple, de mettre sur la même ligne l'obligation de la tonsure et de la soutane et celle de la science, de la chasteté, et le reste. Les auteurs sontils ces hommes prudents et doctes que le Saint-Père appela pour préparer la matière du concile ? Je ne le sais pas. J'en ai interrogé plusieurs et ils m'ont répondu : ce n'est pas nous; quel est-il donc l'auteur du schéma? De quelle partie de la terre sort-il ou de quel ciel est-il descendu? Que ce schéma retourne donc au lieu d'où il est venu et soit enseveli
(1) Ibid., p. 571.
sous les larmes de sou auteur où il voudra. Quant à moi. je n'exprimerai qu'un désir sur sa tombe : que ee schéma repose eu paix et n'ait pas de frères qui lui ressemblent (i). »
Nous avons l'ait connaître ces observations, comme nous l'avons l'ail plus haut pour celles de M81" Darboy, afin de rendre plus caractérisée la disposition qui régnait dans cette partie des membres du concile, qui. à cause de la question de l'infaillibilité, s'était mise en opposition avec les chefs du concile et la grande majorité des Pères //.
Mgr Bravafd reçut le lendemain (8 février), une courte réponse dans les paroles de Mgr Gravez, évèque de Namur; celui-ci déclara au début de son discours : « Le schéma me plaît beaucoup par sa nature et par son contenu, et je crois que je suis tenu aujourd'hui de donner de cette tribune un témoignage public de ma reconnaissance envers les auteurs du schéma; je désire que ce témoignage soit regardé comme une compensation pour les paroles par trop dures qu'hier on a prononcé contre lui ». Les Pères répondirent à ces paroles par de vifs applaudissements et par des signes d'approbation. L'orateur continua : « On a demandé quels étaient les auteurs du schéma? Ils ne sont pas inconnus : leurs noms ont été publiés dans tous les journaux. Ce sont des canonistes qui se distinguent par leur expérience. On a demande aussi d'où ils étaient venus? Ils sont venus des différentes parties de l'Eglise; appelés par h' pape pour préparer une matière apte à nos débats. Qu'ont-ils fait pendant deux ans ? Ils ont préparé les schémas avec beaucoup de peine : ils ont obéi au pape. Et qu'ont-il gagné?. Te le dis avec douleur : des injures et des outrages. Mais c'en est assez pour une affaire aussi triste (2). »
(1) Aeta, etc., p. 566.
(2) Acta, etc., 1». T.P2 sq.
RENVOI DU SCHEMA 2b5
Les Pères donnèrent alors de nouvelles marques d'assentiment (i).
(1) La discussion de ce schéma lui terminée dans la première partie de la vingt-troisième congrégation générale, Le 9 février; le schéma fut renvoyé à la Dépntation de la discipline pour être modifié dans le sens des observations présentées par les Pères. On remil en même temps à chacun des vingt-quatre membres de celte Députation, pour faciliter leur lâche, un exemplaire imprimé de l'abrégé de tous les discours, recueillis par la sténographie pendant les débats sur ce schéma. Ce .Schéma refondu devait être soumis à un nouvel examen du concile, niais par suite de la prorogation, il ne parut pas. (Note du Trad.).