‹ Histoire du Concile du Vatican (volume 4)Chapitre 16 sur 129 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Débats sur le texte de la formule de définition.

Nous avons déjà vu que les Pères de la Députation de la Foi n'étaient pas d'accord sur la rédaction de la formule de définition. La formule primitivement présentée à la Députation disait seulement que le Pape ne pouvait se tromper «dans les choses de la foi et des mœurs », et que son Infaillibilité aie même objet que celle de l'Eglise. On se souvient que le cardinal Bilio, qui pourtant / avait rédigé le schéma, croyait devoir le modifier sur ce point, et proposait de définir plus exactement l'objet de l'Infaillibilité et de dire que le Pape est infaillible quand il définit ce qui doit être cru par toute l'Eglise comme vérité révélée, ou rejeté comme contraire à la foi (i). Il ajoutait, il est vrai, que l'objet de l'Infaillibilité pontificale était le même que celui de l'Infaillibilité de l'Eglise. Comme on croyait pouvoir gagner plus facilement à cette formule qu'à la formule primitive les adversaires de la définition, la proposition Bilio trouva de nombreux partisans dans la Députation; et, malgré l'opposition décidée de quelques autres, par exemple de l'archevêque Manning et de l'évêque Senestréy, le cardinal Bilio obtint que le schéma fût transmis à la Congrégation générale avec les modifications proposées par lui.

(1) Quum... définit, quid in rebns fidei et morum ab universa Ecclesia tamquam de fide tenendum, tamquam fidei contrariant rejiciendum sit. (Voir p. 127.)

Lorsqu'en dehors de la Députation de la Foi on eut connaissance de ces changements, beaucoup de partisans de la définition se montrèrent fort mécontents et décidèrent de faire tout leur possible pour ramener le schéma à sa forme primitive. A cette fin, ils organisèrent chez l'archevêque de la Tour d'Auvergne et l'évêque Roullet de la Bouillerie des réunions particulières, auxquelles prenaient ordinairement part l'archevêque Manning, les évèques Mermillod, Sergent, Meurin, Fillion, Senestréy, les vicaires généraux d'Alzon et Chesneï. Ils étaient tous d'avis que, sur l'objet de l'Infaillibilité pontificale, il fallait dire seulement qu'il était le même que celui de l'Infaillibilité de l'Eglise (i).

L'évêque Meurin proposa une formule du quatrième chapitre rédigée par lui avec le secours de quelques théologiens, et exposa les raisons pour lesquelles on ne pouvait approuver le schéma transmis aux Pères. La formule doit, disait-il, établir sans doute possible, que l'Infaillibilité pontificale est aussi étendue que celle de l'Eglise. La formule présentée par les Pères laisse ce point douteux. Les théologiens ont coutume de dire que le Pape est infaillible dans les questions qui se rapportent à la foi et aux moeurs. La formule dit qu'il est infaillible / quand il définit ce qui, dans les questions de foi et de mœurs, doit être tenu par toute l'Eglise comme article de foi, ou rejeté comme hérésie. Parmi ces objets, les théologiens comprennent ce qui est formellement révélé et doit, par suite, être cru d'une foi divine, et ce qui lui est directement opposé. Mais, selon la doctrine des théologiens, l'objet de l'Infaillibilité de l'Eglise s'étend plus loin : il comprend aussi ce qui est si étroitement lié avec la vérité révélée, que sa négation entraîne la négation de la vérité révélée; il comprend, de plus, les faits dogmatiques, la canonisation des

(1) Quœ de definitione infallibilitatis Romani Pontificis acta sint n° 30.

PROPOSITION DE MSr MEURIN 89

saints, et s'étend à la condamnation des erreurs, qui ne méritent pas encore la censure d'hérésie.

Mgr Meurin le prouve par plusieurs citations. « Si donc, continue t-il, la doctrine de ces théologiens ne doit pas être définie dans le schéma, du moins le schéma ne peut-il pas créer contre elle un préjudice; il ne peut, par conséquent, rien renfermer qui restreigne l'objet de l'Infaillibilité pontificale. Qu'on ne réponde pas : le schéma déclare seulement que le Pape est infaillible quand il définit ce que l'Eglise doit tenir fermement comme vérité de foi, ou rejeter comme hérésie; il ne dit pas que son Infaillibilité ne s'étend pas plus loin. C'est bien, sans doute, en ce sens que la Députation a rédigé le chapitre, mais ce texte permet aussi une autre interprétation. On dira que le Concile a choisi ces paroles avec intention de leur donner un sens restrictif; on y sera d'autant plus porté qu'au siècle dernier, et même dans celui-ci, il s'est trouvé des théologiens qui restreignaient l'Infaillibilité de l'Eglise aux vérités formellement révélées C'est un fait avéré que certains esprits exaltant trop la liberté de la science, croient avoir satisfait à toutes les exigences de la foi, s'ils rejettent les opinions qui sont ouvertement hérétiques. « Il est à craindre que, dans leur mécontentement de n'avoir pu complètement s'opposer à la définition de l'Infaillibilité pontificale, ils n'attribuent aux paroles du schéma un sens restrictif et continuent à se croire en sécurité dans leurs fausses opinions philosophiques ou autres, même en face des décrets pontificaux.

« Ce que dit plus loin le schéma, que l'Infaillibilité pontificale est aussi étendue que celle de l'Eglise, ne suffit pas à éviter cette interprétation restrictive. / On n'arriverait à ce résultat qu'en déclarant expressément que l'Infaillibilité de l'Eglise s'étend au delà des vérités formellement révélées. De la rédaction actuelle du schéma, on conclura au contraire que, puisque l'Infaillibilité pontificale ne s'étend

qu'aux vérités formellement révélées, puisque, d'autre part, l'Infaillibilité de l'Eglise a le même objet que celle du Pape, l'Infaillibilité de l'Eglise ne s'étend elle-même qu'aux vérités formellement révélées (i). »

Lorsque Mgr Meurin voulut remettre au cardinal Bilio sa formule et ses raisons écrites pour indiquer la nécessité d'un changement à la formule du schéma, il fut éconduit par celui-ci (2).

On proposa encore dans ces réunions privées d'autres schéma (3). Au sein même de la Députation de la Foi se manifesta bientôt un changement d'opinion. Dès la 44e session, le 22 mai, le cardinal Bilio se leva de nouveau pour déclarer que beaucoup de Pères étaient mécontents des changements que la Députation avait faits au schéma, et que leurs raisons n'étaient pas à dédaigner. Il exposa ces raisons et répéta alors presque exactement les objections que l'archevêque Planning et Mgr Senestréy avaient apportées le 7 mai contre la formule (4). Mgr Martin continua à défendre le schéma; de son côté se trouvaient les archevêques Dechamps, Spalding et Steins. Presque tous les autres membres de la Députation étaient contre le schéma, dont ils demandaient la correction (5). Lorsque la discussion spéciale du schéma De Ecclesia commença (6 juin), le cardinal Bilio se mit sérieusement à l'œuvre pour rédiger une nouvelle formule. Le 8 juin, il la présenta à la Députation de la Foi. Elle avait été composée par le P. Kleutgen et approuvée par le P. Franzelin, mais, en la discutant, les Pères n'en furent pas satisfaits, bien qu'ils en approuvassent plusieurs passages (6). /

(1) C. V. 1704 a sqq. Le docum. 363 est de M«r Meurik.

(2) Quœ de definitione, etc., 31.

(3) C. Y. 1709 sqq.

(4) Voir pins haut pp. 126 sq.

(o) Quœ de definitione, etc., n. 36.

(6) Ibid. n. 37, C. V. 1643 c sqq.

DISCUSSION SUR LE IVe CHAPITRE 61

Cependant, on commença dans la Congrégation générale du i5 juin la discussion spéciale sur le quatrième chapitre. Le second jour de la discussion (18 juin), le cardinal Cullen, de Dublin, prononça son discours. Il se déclara satisfait de la définition, mais non de la formule présentée, et en proposa une autre; dans laquelle l'objet de l'Infaillibilité pontificale est exposé, comme la majorité des Pères de la Députation l'avaient désiré dans leur dernière délibération. La formule, que proposa le cardinal Cullen, lui avait été inspirée par le cardinal Bilio. Elle est ainsi conçue :

Itaque Nos, traditionia fidei christianœ exordio perceptae fideliter inhaerendo, ad Dei Saluatoris nosiri gloriam, fidei catholicae exaliationemet christianôrum populorum salutem, sacro approbante Concilio, docemus et dioinitus reuelatuin dogma esse definimus, Romanum Pontificem,cui in persona B. Pétri a Christo Domino dictuin est : Tu es Petrus, et super liane petram sedificabo Ecclesiam meam ; et item m : Ego rogavi pro te, ut non deficiat fides tua ; — ciim doctrinain de fide et moribus,ad œdificationem doctrinœ christianœ pertinentibns. pro sua in uniuersam Ecclesiam auctoritate définit, per assistentiam Spiritus sancti ea infaillibilitate gandere, quadivinus Redemptor Ecclesiam suam instructam esse voluit; ideoque hœc Romani Pontificis décréta ex sese irreformabilia esse. Si quis autem huic Xoslro decreto contradicere, quod Deus avertat, prassumpserit, sciât se a veritate fidei catholicae et ab unitate Ecclesiœ defecisse (i). »

Le cardinal Bilio lut, le lendemain, à la Députation de la Foi la formule proposée par le cardinal Cullen. Elle fut universellement approuvée ; on ne prit pourtant aucune décision (2). D'autres Pères firent de nouveaux essais pour trouver une formule qui contentât tous les partis ; le

(1) Aria, etc.,!V a, 341 ; cf. C.V. 1643 c. sq. — Quœ de definitione, etc.,n. 39.

(2) lbid. n. 39.

cardinal Bilio en lut une de ce genre, qui avait été proposé parNN. SS. Manning et Franchi (i).

Dans la 5ip session de la Députation (26 juin), le cardina Bilio présenta encore une lois à l'examen la formule d( Mgr Cullen, et demanda si la Députation de la Foi devai recommander cette formule ou une autre à peu près sem blable à la Congrégation générale. La Députation fu d'avis qu'il ne fallait pour le moment / proposer aucune formule à la Congrégation générale, mais attendre les propositions écrites des Pères et choisir la meilleure de ces formules (2). Les formules, en effet, arrivèrent en très grand nombre. Même les Pères, qui cherchaient à empêcher la définition de l'Infaillibilité, ne restèrent pas inactifs. Ils se présentèrent avec des formules vagues, qu'on pouvait interpréter selon les deux opinions, et cherchaient à y amener les autres, en déclarant qu'eux aussi adhéreraient à la définition si elle était exprimée en ces termes (3).

Dans la Congrégation générale, plusieurs orateurs succédèrent au cardinal Cullen et proposèrent la même modification que lui, en ce qui concernait l'objet de l'Infaillibilité. Tels furent les archevêques de la Tour d'Auvergne (4) et Monzon y Martins (5). Ce qu'il y a de plus intéressant, c'est que Mgr Martin, évêque de Paderborn, l'auteur et le défenseur le plus ardent de la formule maintenant si universellement attaquée(6), l'abandonna lui aussi. Ildéclara,il est vrai, que la formule du schéma lui paraissait pleinement suffisante. Mais comme elle avait tant d'adversaires parmi les Pères qui défendaient l'Infaillibilité pontificale, il en proposait une

(1) Ibid. ; cf. 6'. V. 1689 cet 1710 c.

(2) Quœ de definitione, etc. ,11. 40 ; cf. C. Y. 1691 a.

(3) Quœ de definitione, etc.,n. 42.

(4) 7oe Congrégation générale (22 juin). Acta, etc. IV a, 438.

(5) Ibid., IV a, 449.

((')) Voyezplus haut p. 125, n. 429.

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