LA LETTRE COMMUNE DE LA. MINORITE AU PAPE
très grand nombre déclarèrent qu'ils n'iraient pas si loin, et que finalement ils se soumettraient. »
La plupart étaient contre l'assistance à la séance publique, et l'on résolut d'adresser au Pape une lettre commune ; on y renouvelerait le non placet et on annoncerait qu'on quittait le Concile (i). La lettre est signée par cinquante-cinq Pères. Le cardinal Rauscher n'a pas signé. Il eut le même jour, 17 juillet, une audience de congé du Pape (2). De même, Mgr Melcliers et Mgr de Ketteler refusèrent de signer, et écrivirent une lettre particulière, celui-là aux présidents du Concile, celui-ci au Pape, pour annoncer leur départ, et exprimer en même temps leur empressement de se soumettre à toutes les décisions que prendrait le Concile.
Mgr Melcbers écrit qu'il est obligé, à cause de la guerre qui a éclaté entre la France et l'Allemagne, de retourner au plus vite à son siège archiépiscopal. « Du reste, conclut-il, je déclare que je me soumettrai humblement aux décisions que prendra le Concile et que confirmera le Saint-Père. (3) » Mgr de Ketteler dit dans sa lettre au Saint-Père qu'il voyait, par le schéma qu'il venait de recevoir, que le Saint-Père ne croyait pas pouvoir céder au vœu exprimé par la Minorité. Il répugnait à ses sentiments de voter non placet à la session publique, en présence de Sa Sainteté ; c'est pourquoi il se servirait de la permission obtenue et partirait le jour même. « Mais, dit-il en terminant, je ne puis quitter Rome sans vous avoir déclaré, Très Saint Père, / que je me soumets pleinement aux définitions du concile, comme si j'avais été présent et donné mon assentiment en votant placet (4). » L'évêque prit soin que sa déclaration fût portée dans l'appartement du Pape,
(1) Ç. V.,i)9ibsqq.
(2; Friedrich a. a. 0. III, 1192.
(i) Ibid.,994a.
le soir même, par son neveu, le comte Max de Galen, actuellement évêque suffragant de Munster, lequel en sa qualité de prélat de Sa Sainteté avait, à une heure si avancée, accès au Vatican, afin que le Souverain Pontife eût la consolation de lire le lendemain matin, avant la séance publique, la lettre de l'évèque de Mayence.
La lettre des cinquante-cinq Pères n'était pas non plus si mauvaise. Ils avaient le droit de voter 720/1 placet. Pourvu qu'ils se soumissent à la sentence du Concile, leur condui était correcte. Dans leur lettre, pas un mot n'indique qu'il se montreraient récalcitrants. Quelques-uns, il est vrai murmuraient encore et ne savaient s'ils devaient se sou mettre ou non. Mais la plupart étaient déjà décidés à s "incli ner devant la décision du suprême tribunal dogmatique. M-' de Ketteler, qui était présent à la réunion, nous communique ce qui suit sur l'origine et le sens de cet écrit : ((L'honorable orateur, qui fit d'abord la motion de ne pas prendre part [à la session publique], proposa en même temps le projet d'un écrit qui devait faire connaître l'opinion de la Minorité. Il s'y trouve un passage, qui aurait pu être interprété comme une protestation contre la validité des décrets de la séance publique, en tant que ces décrets seraient opposés à l'opinion de la Minorité. On fit encore remarquer qu'une telle protestation était déplacée, et, comme acte extraconciliaire, sans valeur contre le vote de la séance publique; seuls, en effet, les votes personnels, émis dans la séance publique, sont regardés comme des actes conciliaires. On ne fit aucune objection à cette remarque; l'assemblée décida donc de composer un autre écrit, dans lequel serait évitée toute apparence de protestation contre la validité des décisions du Concile (1).»
Mgr Héfelé déclare qu'au temps où lui-même hésitait encore à se soumettre, la plupart des autres évêques de la
(1) Mgr Ketteler, Lu Minorité au Concile (Mayence, 1870), p. H.
Mgr DEINLE1N ET LE COMITÉ DE BONN d39
Minorité / étaient déjà tout à fait résolus, lors de la réunion du 17 juillet, de se soumettre à la décision du Concile. « Le parti de beaucoup le meilleur, écrit-il, le 10 août, à Dollinger, comme je l'ai expliqué aussi, eût été de se rendre à la session, de répéter le non placet, et, si on nous invitait à nous soumettre, de répondre négativement. Ce dernier point était le point capital. Mais un très grand nombre déclarèrent qu'ils n'iraient pas si loin et que, finalement, ils se soumettraient... Ceux qui finalement se soumettent, ne veulent pas se prêter à une protestation. Notre déclaration écrite n'a fait que remettre la décision à plus tard. Il faudra bien la prendre, quand on nous demandera officiellement de reconnaître le dogme et de le publier (1). »
Mgr Deinlein, dans sa réponse au comité de Bonn, qui lui demandait ce qu'il pensait d'une union des évêques de la Minorité pour une action commune, déclare que ceux qui lui posaient cette question partaient d'une hypothèse inexacte, savoir : que les évêques de la Minorité seraient, même après la séance publique, les adversaires de la définition. « Au sein de l'opposition, écrit-il, nous cherchions seulement, de toutes -nos forces et par tous les moyens possibles et logiques, à empêcher cette définition, parce que nous étions convaincus qu'elle aurait de tristes effets. C'est pourquoi, nous nous sommes éloignés de Rome, la veille de la session publique, après que nos peines, nos efforts et nos tentatives eurent été inutiles. Xous retournons dans notre pays pour obtenir peut-être, par notre éloignement commun, un changement de la définition, dans le cœur de Sa Sainteté. -Plusieurs d'entre nous s'étaient excités mutuellement à persévérer dans l'opposition jusqu'à la dernière extrémité et à ne pas coopérer à la définition ; cependant, au
(1) Chez Schulte, p. 221.
cas où la définition du Pape aurait lieu, ils n'exciteraient pas de schisme, mais se mettraient du côté du Pape, la définition une fois faite par lui, et reconnaîtraient, avec une fidèle soumission, la sentence du Chef suprême de l'Eglise (i). »
Schulte eut un entretien sur le Concile avec le cardinal Schwarzenberg, aussitôt après son retour de Rome, le 2 août. Le cardinal lui présenta l'écrit des évêques, en disant : « Vous n'approuverez pas la déclaration, que vous trouverez trop douce et trop faible ; mais si elle avait été un peu plus forte, elle n'aurait pas obtenu vingt-cinq signatures ; il en a coûté beaucoup / pour trouver cinquante-six signatures (2). » Des hommes de toutes les nuanees nous affirment donc que cette assemblée, le plus grand nombre du moins, n'avait pas l'intention de persévérer dans une résistance opiniâtre contre le Concile. A la pluralité des voix — trente- six votèrent contre vingt-huit — il fut décidé de ne pas assister à l'acte même de la définition (3). La plupart quittèrent Rome le soir même.
Mgr Haynald, qui se trouvait dans le même compartiment que M grDupanloup, persévéra dans son opinion, qu'il eût été mieux de paraître à la session publique et de voter non placet. Le lendemain matin, écrit le biographe de Mgr Dupanloup (4), lorsque l'évêque d'Orléans mit la main à son bréviaire, M8* Haynald, qui était assis dans le coin opposé de la voiture, et qui jusque-là avait été plongé dans une méditation profonde,
(1) Le même, p. 209.
(2) Le même. p. 246.
(3) C. V., 1703 a. — Plus tard, en 1880, le cardinal Simconi, préfet de la Propagande, trouva, parmi les anciennes lettres de la Propagande, une carte de visite de Mb1 Strossmayer, avec ces mots : « J.-G Strossmayer, Ep. Bosnensis et Syrmiensis, a l'honneur d'informer Mer le Patriarche Audu, que le Comité International a résolu : 1° de ne pas intervenir à la séance solennelle de demain; 2° de signer une déclaration dont le texte se trouve entre les mains du cardinal Rauscher. » Le billet se trouve aux archives . — Voir aussi Aclu. etc., IVa, 510.
(4) Lagraïjge, Vie deM9r Dupanloup, III, 184.
Mgr HAYNALD ET M.sr DUPANLOUP 141
s'écria soudain : « Monseigneur nous avons commis une grande faute ». Mgr Dupanloup, d'un signe de la main, lui fit comprendre qu'il avait commencé sa prière. Msr Haynald pouvait penser que l'heure approchait à laquelle le Concile procéderait à cette définition si redoutée et si combattue pendant qu'eux, absents, s'étaient dépouillés de tous les moyens de faire quelque chose pour l'empêcher. En partant, ils renonçaient en effet à tous les droits des Pères du concile et permettaient aux amis de la définition de l'accomplir avec une unanimité morale et presque numérique. /