VOTE DEFINITIF
saintPierre (Maff/z. XVI). / Le vote allait se faire, et le moment était arrivé, où ceux qui n'étaient ni membres ni employés du Concile auraient dû, selon la prescription, abandonner la salle. Mais, comme à la troisième session, le Saint-Père régla cette fois encore que les étrangers pourraient rester, et que ceux qui se tenaient devant la porte pourraient regarder dans l'intérieur de la salle.
Le secrétaire du Concile s'avança alors avec M?1 Valenziani devant le Saint-Père, et lui présenta la constitution de Ecclesia. Le Pape la prit et la donna à Mgr Valenziani, qui monta à la tribune, lut la constitution d'une voix forte et claire, et adressa ensuite aux Pères la demande suivante : Reuerendissimi Patres, placentne vobis Décréta et Canones, qui in hac Constitutione continentur ? Lorsqu'il eut quitté la tribune, le sous-secrétaire du Concile y monta et appela tous les Pères, selon leur rang et par leur nom, et chacun devait répondre : placet ou non placet. Cinq cent trente-cinq Pères étaient présents. Tous dirent placet jusqu'à ce qu'on arrivât à MgrLuigi Riccio, évêque de Cajazzo (royaume des Deux-Siciles). Il répondit non placet. Alors suivit de nouveau placet, jusqu'à ce qu'on vînt à M*'Edouard Fitzgerald, évêque de Little Rock (Etats-Unis de l'Amérique du Xord). Lui aussi vota non placet. Tous les autres votèrent de nouveau placet . Les notaires, et ceux qui recueillaient les votes, les transcrivaient au fur et à mesure; on en fit ensuite le compte : des Pères présents, deux avaient voté non placet, tous les autres placet.
Les collecteurs des voix se rendirent ensuite avec les notaires auprès du secrétaire du Concile et lui présentèrent leurs comptes rendus. Le secrétaire s'avança alors avec tous devant le Saint-Père, et, pendant qu'ils s'agenouillaient sur le dernier degré du trône, MBr Fessier y monta et,,coinmuniqua au Pape le résultat du vote en disant : Béatissime Pater, Décréta et Canones placuenmt omnibus P}atribus>
diiobus exceptis. Le Saint-Père se leva et, de sa plus haute autorité, affirma en ces termes la constitution : Décréta et / Canones, qui in Constitutione modo lecta eontinentur, placiierunt Patribus omnibus, duobus exceptis; Xosque, sacro approbante Concilio, illa et illos, ut lecta sunt, définimus et Apostolica aucloritate confirmamus. A peine cette parole si importante était-elle prononcée, que la salle retentit de bruyantes approbations, qui se propagèrent aussitôt dans la basilique; la foule qui s'y trouvait éclata alors en cris d'enthousiasme. Un temps considérable s'écoula jusqu'à ce que le Saint-Père, après plusieurs essais inutiles, pût enfi] reprendre la parole, et adresser aux Pères assemblé l'allocution suivante :
<c Cette autorité suprême de l'Evêque romain, Véné râbles Frères, ne vous écrase pas, mais vous appuie; elle ne détruit pas, mais elle édifie, et très souvent fortifie votr dignité; elle vous unit dans l'amour; elle affermit et protège les droits des Frères, c'est-à-dire des évêques. C'est pour quoi ceux qui maintenant jugent dans le trouble, doivent savoir que le Seigneur n'est pas dans le trouble (i). Qu'ils se souviennent qu'eux, il y a peu d'années, pendant qu'ils étaient encore dans l'opinion contraire, se trouvaient de notre coté t-,t du côté de la plus grande partie de cette nombreuse assemblée. Mais alors ils jugèrent sous le souffle de la douce inspiration (2). Est-ce donc que pour prononcer un seul et même jugement deux consciences opposées peuvent agir? Jamais! Puisse donc Dieu éclairer les esprits et les cœurs, et comme il est le seul à faire de grands miracles, qu'il éclaire les esprits et les cœurs, pour que tous puissent approcher de la poitrine de leur Père, l'indigne représentant de Jésus- Christ sur la terre, qui les aime, les estime et
(1) III Reg. XIX, II.
(-2) Comparez le même, V, 12.
LA DEFINITION DOGMATIQUE i io
désire être un avec eux, afin que, unis par le lien de la charité, nous puissions combattre ensemble les combats du Seigneur, et que les ennemis, au lieu de se moquer de nous, nous craignent plutôt, et enfin déposent une fois les armes de la malice devant la vérité, et qu'ainsi nous puissions dire avec saint Augustin : Vous m'avez appelé à votre lumière merveilleuse, et voici, je vois (i). »
Le chant de louange de saint Ambroise et la bénédiction apostolique clôturèrent cet acte mémorable. Il était midi et demi lorsque le Pape se retira dans ses appartements. Un grand événement s'était accompli dans l'Eglise; aucun de ceux qui à cette heure s'éloignaient de la salle du Concile, ne pouvait se soustraire à cette impressionnante pensée. Une circonstance particulière n'avait pas / manqué d'augmenter encore cette impression générale. Pie IX, par une attention délicate, n'avait pas voulu que le canon du fort Saint- Ange se mêlât aux applaudissements du peuple. Cependant le Ciel était d'un avis différent. Pendant le dernier vote solennel, un orage violent passa sur le dôme de Saint Pierre, et la constitution dogmatique du 18 juillet fut proclamée, comme la loi du Sinaï, au milieu du tonnerre et des éclairs (2).
La définition se fit avec une unanimité morale. Ses adversaires avaient, nous l'avons vu, soutenu à tort que l'unanimité, du moins morale, des membres du Concile était nécessaire pour la validité de la définition d'un dogme. Euxmêmes, en se retirant du Concile, avaient fait qu'en réalité le dogme fut voté à une unanimité morale, et presque numérique, par cinq cent trente-trois voix contre deux. Les voix des absents ne comptaient absolument pas.
Dans la controverse sur la nécessité de l'unanimité morale des Pères, les deux partis en appelèrent à l'exemple des
(1) C. V., i97asqq.
(2) Voir Le Concile œcuménique. Stimmen aus Maria-Laack, X, 101.
anciens conciles. Ceux qui soutenaient que l'unanimité morale n'était pas nécessaire à la définition d'un dogme, montraient les conciles auxquels cette unanimité avait manqué. Ils rappelaient qu'au deuxième concile, auquel prirent part à peine cent quatre-vingt-six Pères, trente-six, le cinquième environ, professaient la doctrine des Macédoniens. Cette erreur n'en fut pas [moins condamnée. Les défenseurs de l'unanimité morale dirent alors que les amis des Macédoniens s'étaient retirés du concile. De cette manière les autres avaient naturellement défini, d'une seule voix, la doctrine que rejetaient les Macédoniens. Fort bien. Ils doivent accorder de même que les Pères du concile du Vatican ont défini à l'unanimité l'Infaillibilité du Pape, après que les adversaires se furent retirés du Concile. Seules les voix des présents ont une valeur, et l'on ne tient absolument aucun compte des absents. Ceux-là donc qui auraient volontiers empêché la définition de la doctrine de l'Infaillibilité pontificale, / sont précisément arrivés, par leur manière d'agir, à faire définir cette doctrine avec l'unanimité morale désirée. Il est providentiel aussi que deux Pères aient voté non placet. Avec cette tendance à interpréter défavorablement tous les incidents du Concile, on aurait expliqué comme un signe du manque de liberté, que toutes les voix, sans exception, eussent répondu placet. On aurait dit que tout autre vote était interdit. On a communiqué à la Civilta cattolica (i), d'une source très digne de foi, le fait suivant : Dans une loge de la salle du Concile se trouvait, pendant la séance publique, le correspondant d'un journal protestant; il avait lancé dans le monde beaucoup de choses odieuses contre les Pères du Concile et contre l'Infaillibilité du Pape. Il écouta les nombreux placet avec un intérêt tout particulier et avec le plus grand contentement. Mais le premier non placet le
(1) Soi-. 7, vol. Il, p. 347.