L OPPOSITION EX ALLEMAGNE
<c Enfin, après de longues et profondes discussions, a pris fin ce solennel débat, qui tiendra une place marquante dans l'histoire de l'Eglise. Sa sentence met fin à toute controverse, et ce qui pour tout catholique est devenu un point de dogme, échappe désormais complètement aux opinions libres. Puissent les esprits accepter le jugement de l'Eglise avec une parfaite, sincère et filiale soumission, comme nous le faisons (i). »
Les autres journaux français de même opinion s'exprimèrent comme le Français. La France n'eut à déplorer aucune apostasie par suite de la définition vaticane, si ce n'est dans des cas tout à fait isolés, comme celui du malheureux Père Hyacinthe (2) et celui de l'abbé Michaud (3), vicaire de la Madeleine, à Paris.
Comment se fait-il donc que c'est précisément en Allemagne qu'une résistance si formelle et si opiniâtre s'est élevée contre la définition ? Le D1 Scheeben nous parait avoir donné à cette question une réponse exacte (4). H indique l'organisation extérieure de la résistance, et surtout les personnes qui y ont pris une part prépondérante. Les principaux chefs étaient des professeurs des Universités, auxquels s'unirent ensuite des professeurs de l'enseignement secondaire. Mais là où des personnes d'un rang plus élevé, comme à Munich ou sur les bords du Phin, des laïques de toutes conditions furent entraînés, c'étaient les professeurs d'Université qui par leur exemple et leurs provocations mettaient en mouvement ces masses pour les faire servir à leur intérêt. Enfin, les professeurs de théologie lançaient
(1) Dos ôkumemsche Konzi/, Stimmen vis Maria-Laach. Nouvelle série, fasc. 10 (1870), p. 104 sq.
(2) Voir 1er vol., p. 315 sqq.
(3) Friedberg, Aktenstiicke, p. 892 sqq.
(4) hoc. cit., II, p. 418 sqq.
devant eux des professeurs laïques, bien que leur initiative fût notoire. Les dominant tous, comme le directeur de tout le mouvement, apparaissait l'homme qui utilisait depuis dix ans la position hors ligne que lui avaient value ses travaux scientifiques. / Son but était de procurer « aux prêtres de la science », comme il appelait les savants à la tête desquels il se trouvait, «une puissance semblable à celle des prophètes de l'ancien Testament, devant lesquels devaient s'incliner les chefs de l'Église eux-mêmes »; mais surtout de glorifier les Universités allemandes , comme les vraies et légitimes universités, et comme « le tribunal le plus élevé de la nation dans les questions de l'esprit (i) ».
Cet homme était Dollinger. L'Histoire du concile du Vatican ne peut passer sous silence les événements qui le concernent, alors qu'il lui faut raconter la formation de la secte des « Vieux Catholiques », et surtout ses débuts.
Lorsque la définition fut imminente, le professeur Schulte envoya de Prague, à Dollinger, le 7 juillet, l'invitation (2) à publier une déclaration, signée par le plus grand nombre possible de professeurs partageant ses opinions. Dans cette déclaration, ils protesteraient avec les évêques de la Minorité, si ceux-ci persévéraient dans la résistance, sinon sans eux; ils protesteraient solennellement « comme catholiques fidèles à leur foi » contre l'entreprise de substituer à l'Eglise entière, comme organe de l'Infaillibilité, le Pape délivré de la coopération autoritative de l'épiscopat, et affirmeraient qu'ils resteraient attachés jusqu'à la mort à cette ancienne foi chrétienne, qu'ils confessaient ainsi publiquement (3).
(1) Dollinger, Die Universitdten sonst undjetzt. Discours de rectorat ic l'an 1867 (surtout page oO sqq.), qui est rapporté dans Theologisches LitlercUiirblatl, de Mr Stumpf, professeur de gymnase à Coblentz. (Note de Scheeben.)
(2) Schulte, loe. cit., p. 7G sqq. — Pour la suite comparez aussi Michael, Ignaz v. Dollinger (2e édit.), p. 122 sqq.
(3) Schulte, loc. cit., p. 83 sq.
L OPPOSITION DE DOLLIXGER 573
Sur-le-champ, Dôllinger se trouva prêt. Dès le 9 juillet, il envoyait son consentement (1), et, le i3, il écrivit de nouveau (2) : « Pour obtenir promptement l'union nécessaire avant tout, je place sans autre discussion mon nom au bas de votre projet, et je me contente d'exprimer le désir que vous rédigiez votre déclaration un peu plus clairement (je veux dire que vous donniez une forme plus nette au texte, qui est un peu long). Je ferai ensuite circuler votre projet parmi mes collègues, pour qu'ils (c'est-à-dire quelques-uns d'entre eux) le signent aussi. » Il insiste en même temps pour que, dès / les premiers jours d'août, et non pas seulement vers la fin de septembre, l'on tienne une réunion dans laquelle on déciderait de la conduite à tenir, sinon on aurait certainement à s'en repentir.
Le dogme fut proclamé, et presque tous les évoques allemands de la Minorité firent aussitôt connaître qu'ils adhéraient à la décision. Dôllinger, lui, s'irrita encore davantage.
Friedrich raconte dans son Journal (3) l'audience que la Faculté de théologie de Munich reçut, le 21 juillet, de l'archevêque, qui veuait d'arriver de Rome. Après quelques éclaircissements sur la définition et les obligations du nouveau dogme, l'archevêque se tourna vers Dôllinger, l'orateur et le chef des professeurs, en lui disant : « Xous allons donc travailler de nouveau pour la sainte Eglise! » Alors Dôllinger, dont le sang, dit Friedrich, « bouillonnait » déjà, s'écria : a Oui, pour l'ancienne Eglise ». L'archevêque répondit : « Il n'y a qu'une Eglise, il n'y a pas de nouvelle, il n'y a pas de vieille Eglise ». Dôllinger jeta ces mots : « On en a fait une nouvelle ». L'archevêque dut reconnaître, dès cette première entrevue, combien peu d'espérance il y avait pour le retour du vieux savaut.
(1) Ibid., p. 78,
(2) Ibid., p. 84.
(3) P. 391 sq.
Dollinger, il est vrai, écrivit encore le jour môme à Sclmlte, que la déclaration projetée ne pouvait plus, du moins pour le moment, être publiée dans sa forme primitive (i); pour cette raison, et surtout parce que les professeurs de Tubingue et de Bonn avaient retiré leurs signatures (2), elle ne parut pas. Par contre, il fit publier, comme pour se dédommager, vers la fin de juillet, une Protestation de professeurs laïques catholiques, qui se croyaient obligés en conscience de déclarer hautement qu'ils ne pouvaient reconnaître l'assemblée du Vatican comme un concile œcuménique libre, ni admettre la validité de ses décisions ; qu'ils rejetaient surtout la proposition de l'Infaillibilité personnelle du Pape comme une doctrine non fondée sur l'Ecriture sainte, et contredisant ouvertement la tradition de l'antiquité ecclésiastique ainsi que l'histoire de l'Eglise (3).
Parmi les quarante-quatre signataires se trouvaient, il est vrai, des hommes qui depuis longtemps avaient notoirement (4) « renoncé à toute piété et à l'ancienne foi », / des incrédules avérés, comme les professeurs Pozl et Pettenkofer (5), et le renégat Prantl dont les cours étaient déjà si mal famés entre i85o et 1860 que Dollinger considérait qu'il devait refuser son Testât aux étudiants en théologie qui les aurait fréquentés (6). C'est donc chez eux que le Nestor de la science théologique en Allemagne cherchait du secours pour sauver le catholicisme. Quant aux professeurs de théologie, qui tenaient encore avec lui, il les invita, pour le 25 août, à une délibération à Nuremberg, afin que leur « silence et leur action isolée ne fournissent aucun
(1) ScHlLTE, loC. Cit., p. 92.
(2) Ibid , p. 93.
(3) Ibid, p. 188 sq.
(i) ScHEKBEN, loC. Ctt., III, p. 19!).
(5) Ibid.
(6) Ibid., Il, p. 421.