‹ Histoire du Concile du VaticanChapitre 152 sur 213 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Le concile du Vatican et l'anticoncile des libres-penseurs.

Ce qu'avait été le christianisme pour les païens, le concile du Vatican le fut pour les apostats, une folie. Il fut pour eux une folie et un scandale tout à la fois : un crime contre les progrès de la civilisation au XIXe siècle.

Joseph Ricciardi, membre du parlement italien, écrivit en 1869 une lettre « à tous les libres-penseurs de toutes les nations. » Elle était rédigée en italien ; deux mois plus tard il la répandit en traduction française à l'étranger (1). Le concile qui vient d'être convoqué lui apparaît comme un péril plein de menaces pour la grande cause de la civilisation, de la liberté et du progrès. Le seul moyen de se défendre contre les nouvelles entreprises de l'antique et implacable ennemi de toute liberté, est, à son avis, une sainte ligue des librespenseurs de tous les pays; elle opposera à la foi aveugle, fondement du catholicisme, le principe du libre examen. Il propose comme lieu de réunion pour l'assemblée des libres penseurs la ville de Xaples, et comme date, le 8 décembre, jour fixé pour l'ouverture du concile. A cet anti -concile seront proclamés contre le Credo de Rome, les dogmes immuables de la morale, de cette morale qui est fondée exclusivement sur la raison. Les paroles des libres-penseurs doivent être accom-

(1) C. V. 1254 c. sq. — Cecconi, Ioc. cit. Doc. CGIX.

pagnées d'actes qui leur soient conformes ; ils écriront donc sur leur bannière les mots : Amour — Instruction. L'exercice de l'amour consistera à s'efforcer de procurer du travail à toute personne valide,// et à assurer l'existence de quiconque ne pourrait y pourvoir en travaillant. L'instruction doit devenir le bien de tous ; les libres-penseurs doivent particulièrement s'occuper de l'instruction élémentaire. .

Ricciardi publia sa lettre au nom d'un comité qui s'était chargé de convoquer l'anticoncile, et il pria tous ceux qui approuveraient le programme de lui donner leur adhésion par écrit.

D'après un communiqué de Ricciardi, de très nombreuses adhésions répondirent à cet appel (i); mentionnons celle de Garibaldi (lettre du 19 janvier) (2), de Victor Hugo (lettri du 20 avril) (3), et de Michelet, a secrétaire de la société philosophique à Berlin » (4).

En France la question de l'anticoncile général fut plusieurs fois agitée dans les loges; plusieurs insistaient poui que la franc-maçonnerie s'y fit représenter officiellement, mais la majorité des suffrages fut d'avis contraire (5).

Tel fut aussi le sentiment que le Grand-Maître « du Grand Orient » d'Italie, exposa dans une lettre aux loges de ce pays [G) : ceux des frères qui voudraient prendre part individuellement à l'anti-concile méritaient des félicitations, mais l'ordre maçonnique comme corps, ne pouvait y participer.

(1)6'. V. 1256c. sq^ — Gegconi, loc. cit. l>uc. CCX.

(2) Givilta Gatthlica, Si'!'. VII, vol. 5, p. 487. — Stimmen als Maria-Laach, Neue Folge, Heft. III (1800), p. 69. Cf. une deuxième lettre de Garihaldi. Ibid., Heft. IV (1869), p. 127.

(3) Givilta Gattoijca, Ser. VII, vol. 6, p. 401. — Stimmen ads Maria-Laach, loc, cit. p. 126.

(4) Stimmen als Maria-Laach, loc. cit. p. 127.

(5) Cf. les débats dans Cecconi, loc. cit. Doc. GGVI, CCVII, CCVIII. — Cf. C. V., 1256 b.

(6) C. V., 1257 li. sq. — Geccqni, loc. cit. Doc. CCXI.

L'OIVERTURE DE L' ANTICONCILE A XAPLES 421

D'après une lettre de Ricciardi au Giornale di Roma, en novembre, il se préparait en plusieurs villes d'Italie, pour le

8 décembre, des démonstrations contre le concile du Vatican : ainsi à Païenne, Catane, Salerne, Aquila, Foggia, Ancône, Parme, Venise, Erescia, Trévise. « Il est très désirable, écrivait-il, et Garibaldi partage cette manière de voir, cpie dans toute l'Italie, le peuple déploie la plus vive ardeur et saisisse l'occasion que lui offrent ses ennemis, pour déclarer une fois de plus la volonté populaire en faveur de l'unité nationale et du principe sacré de la liberté » (i). Trois idées // doivent prendre corps dans ses assemblées : guerre implacable au pape; protestation contre l'influence prépondérante de Napoléon III; proclamation du grand principe de la liberté de conscience.

Le 8 décembre, arrivèrent donc à Naples quelques centaines de libres-penseurs et parmi eux plusieurs femmes. Comme une représentation devait avoir lieu ce jour là au théâtre San-Ferdinando qui avait été choisi comme lieu de réunion, l'ouverture de l'anticoncile dut être reportée au

9 décembre. Elle se fit à midi. Ricciardi présida et prononça le discours d'ouverture. Quatre cent soixante et un membres actifs étaient présents. Quand le président voulut faire approuver le programme du comité provisoire, des contradictions s'élevèrent; on ne put s'entendre et le président leva la séance.

La seconde réunion eut lieu le soir du 10 décembre. Comme Ricciardi remit le programme en délibération, un vif débat s'engagea au milieu d'un grand vacarme ; l'arrivée des librespenseurs français l'interrompit. L'orateur de ces derniers, M. Regnard, prononça dans sa langue, un violent discours contre l'Eglise catholique. Des cris éclatèrent alors en l'honneur de la France républicaine. La police déclara aussitôt

(1) CecconUoc. cit. Doc. CGXIV. -Cf. C. V., 1258b.

l'assemblée dissoute. Les adhérents au concile des librespenseurs ne quittèrent la salle que malgré eux.

Le 16 décembre, ils se réunirent encore une fois dans un hôtel de Xaples. La dissension au sujet du programme éclata de nouveau, et le vacarme devint si violent que le maître d'hôtel déclara qu'il ne voulait pas tolérer plus longtemps les congressistes dans sa maison. Les autres hôtels et les théâtres refusèrent aussi de les recevoir. Il fallut se contenter de publier le 17 décembre, le programme de Riccardi et un autre programme de Regnard, dans l'organe des librespenseurs de Xaples le Popolo d'ltalia(i).

Voici le programme du parti de Riccardi : « Les soussignés, représentants de diverses nations du monde civilisé, réunis à Xaples pour prendre part à l'anticoncile, affirment les principes suivants : ils proclament la liberté de la raison en face de l'autorité religieuse, l'indépendance de l'homme en face du despotisme de l'Eglise et de l'Etat, la solidarité des peuples en face de l'alliance des princes et des prêtres //, l'école libre en face de l'instruction par le clergé, le droit en face du privilège. Xe reconnaissant aucun autre principe que ceux de la science, ils se déclarent partisans de la liberté humaine ; ils revendiquent la nécessité de supprimer toute Eglise officielle. La femme doit être affranchie des liens où l'Eglise et la législation l'emprisonnent et qui entravent son plein développement. L'instruction doit être libre de toute ingérence religieuse, car la morale doit être pleinement indépendante ».

Le programme formulé par Regnard et ses partisans était le suivant : « Les libres-penseurs parisiens reconnaissent et proclament la liberté de conscience, la liberté d'examen et la dignité humaine, ils considèrent la science comme base de toute croyance et repoussent en conséquence tout dogme

(1) Stimmen ai-s Maria-Laacu. Xeue Folge, Hel't. VI (1870), p. 188 sqtj .

AVORTEMENT DE L ANTICONCILE 423

fonde sur une révélation quelconque. Ils reconnaissent que l'égalité sociale et la liberté ne peuvent exister que lorsque l'individu est instruit. Ils réclament en conséquence l'instruction de tout degré, gratuite, obligatoire, exclusivement laïque et matérialiste. Le devoir de la société lui impose de mettre l'individu en état de procurer à ses fils cette instruction. Pour ce qui regarde la question pbilosopbique et religieuse ; considérant que l'idée de Dieu est la source et le soutien de tout despotisme et de toute iniquité; que la religion catholique est la plus complète et lapins terrible personnification de cette idée; que l'ensemble de ses dogmes est la négation même de la société, les libresq)enseurs de Paris promettent de s'employer à abolir promptement et radicalement le catholicisme, de solliciter son anéantissement par tous les moyens compatibles avec la justice, y compris la force révolutionnaire, qui n'est que l'application à la société du droit de légitime défense (i) ».

Les autres réunions que les libre-penseurs tinrent le 8 décembre en diverses villes d'Italie, n'eurent pas d'autre résultat que celle de Xaples : c'est-à-dire une répugnante manifestation de leur haine pour Dieu et la religion.

(1) C. V. 1258 b. sqq. — Sti.mmex au Maria-Laags, ibid., p. 188.

Page 1