CHAPITRE XV
Les gouvernements et le prochain concile.
Les rapports entre l'Eglise et l'Etat s'étaient, depuis le dernier concile œcuménique, modifiés du tout au tout. Plusieurs pays s'étaient, totalement ou en majeure partie, détachés de l'Eglise, et l'on pouvait leur demander tout au plus la liberté pour les évêques de prendre part au concile. Dans nombre d'Etats catholiques même, le gouvernement se guidait d'après des principes hostiles à l'Eglise, ou s'efforçait de relâcher de plus en plus les liens qui jusqu'alors avaient uni les deux puissances.
Il ne fallait donc point songer pour le concile du Vatican à une action commune de l'Eglise et de l'Etat dans l'intérêt de la religion chrétienne, comme nous le voyons dans les anciennes assemblées de l'Eglise. Si quelques gouvernements manifestaient le désir de se faire représenter au concile, leur motif n'était point le zèle pour le catholicisme, mais la défiance et la jalousie envers l'Eglise. On craignait ses empiétements sur le domaine politique, et l'on considérait comme une diminution de l'autorité civile tout accroissement de l'influence ecclésiastique sur les catholiques De plus, la presse antireligieuse allait jusqu'à voir dans la prochaine assemblée un danger pour la civilisation et pour l'Etat. Ces accusations ne manquèrent point d'agir sur les gouvernements.
Ceux-ci firent attendre longtemps des explications officielles sur l'attitude qu'ils comptaient prendre vis à-vis du concile. La Bavière se souvint enfin, remarque VUnità cattolica, qu'elle était la plus grande puissance musicale; il était donc de son devoir, pensait-elle, de donner le ton aux autres Etats.
Le prince Clilodwig Hohenlolie-Scliillingsfiïrst, président du conseil et ministre des affaires étrangères de Bavière, adressa le 9 avril 1869,11110 circulaire (i)aux représentants de son gouvernement à l'étranger. Il s'y faisait renseigner sur les vues qu'avaient au sujet du concile les gouvernements auprès desquels ils étaient accrédités, et demandait quelle conduite ceux-ci pensaient tenir à cet égard. Il faisait en même temps poser à ces gouvernements // une double question : n'était-il pas prudent, avant même l'ouverture du concile, de déter miner certaines lignes de conduite communes ou du moins concordantes ; le but serait d'éclairer le Saint - Siège sui la position que les gouvernements du continent prendraient vis-à-vis du concile. De plus, le meilleur moyen d'amenei une entente entre les puissances intéressées n'était-il pas de créer des conférences composées de leurs représentants?
Il est peu vraisemblable, dit le prince dans l'exposé des motifs de sa proposition, que le concile doive s'oceupëa seulement de questions purement tliéologiques; aucun! d'entre elles n'attend actuellement sa solution d'un concile. L'infaillibilité pontificale, voilà la seule thèse dogmatique <pie Rome voudrait ainsi voir définie ; c'est elle qui provoque l'agitation de l'ordre des Jésuites en Italie et en Allemagne.
Or, la définition dogmatique de cette «prétention» dépasse évidemment de beaucoup le domaine purement spirituel, sa nature est éminemment politique puisqu'elle élève la puissance du pape, même dans les affaires temporelles, au-dessus
(1) C. V. 1199 sqq. - Cecconi,Zoc. cit. Ses. II. Doc. C.LXIX.
LA CIRCULAIRE D€ PEINCE DE HOHEXLOHE 427
de celle de tous les princes et peuples chrétiens. En outre, parmi les commissions qui préparent les matières à proposer au concile, s'en trouve une s'occupant exclusivement des questions mixtes qui touchent à la l'ois le droit public, la politique et le droit canon. On est ainsi autorisé à admettre chez le Saint Siège, ou du moins chez un parti actuellement puissant à Rome, l'intention de promulguer par voie conciliaire une série de décrets appartenant au domaine de la politique plus encore qu'à celui des affaires ecclésiastiques.
Enfin, continue le président du conseil, d'après la Civilta DATTOLiCA, revue rédigée à Rome par les jésuites, et revêtue par bref du pape d'un caractère officieux, le concile aurait pour tâche de transformer en décrets de concile les thèses du Syllabus du 8 décembre 1864. Or, les articles de cette encyclique (sic!) sont dirigés contre les principes formant aujourd'hui la base de la vie publique telle qu'elle s'est développée au sein de tous les peuples civilisés. Les gouvernements se trouvent donc dans la nécessité d'examiner s'ils n'ont pas l'obligation d'avertir les évèques placés sous leur autorité et le futur concile lui-même, des suites funestes que pourrait avoir un tel ébranlement délibéré et systématique des rapports existant entre l'Etat et l'Eglise.// Il ne peut exister ici aucun doute : les gouvernements ont le devoir supérieur d'une protestation collective à faire parvenir soit par leurs représentants à Rome, soit par une autre voie, contre toute décision en matière politico-religieuse, qui émanerait du concile sans la participation des puissances.
« On a été, dit Jdrg (1), chercher bien loin l'occasion et les motifs de cet acte diplomatique, alors que le véritable, sinon le bon se trouvait à deux pas. L'on a vu dans cette démarche l'effet d'intrigues et d'excitations venues d'Italie, de France,
(l) Histor. -polit. Bl.etter, 1859,11. 163s.
voire même de Prusse ; pourtant, c'est un fait avéré, à Berlin, en particulier dans les sphères dirigeantes, personne n'approuvait la précipitation du prince, bien qu'après coup, on se soit efforcé, à n'en pouvoir douter, d'enterrer l'affaire sous les paroles les plus flatteuses des organes officieux ». Plus loin, le même publiciste nous assure que la dépêche fut un acte personnel du prince de Hohenlohe; il la rédigea, il est vrai, en sa qualité de ministre des affaires étrangères de Bavière, mais, au début du moins, les autres ministres avaient refusé absolument de se solidariser avec lui. D'après quel conseil le prince a-t-il fait cette démarche sans consulter ses collègues dans une affaire si importante? A cette question Jôrg répond par une citation de la N'eue Freie Presse du 16 juin : « Ou désigne avec grande certitude ou du moins avec beaucoup de vraisemblance M. le Prévôt de la Collégiale, docteur von Dollinger, l'illustre savant, et quelques-uns de ses amis, pour avoir conseillé au prince de Hohenlohe d'envoyer la dépêche du 9 avril. » Ailleurs aussi, Dollinger fut regardé comme l'inspirateur de la dépêche. L'envoyé de la Prusse à Jîome, M. d'Arnim, écrit au prince de Bismarck : « Vraisemblablement le prince de Hohenlohe a été inspiré dans cet écrit par le prévôt de la collégiale Dollinger. Dans sa mauvaise humeur contre Rome, celui-ci doit sans doute être très porté à grossir quelque peu les dangers résultant pour I'Etat moderne des décrets qu'on s'attend à voir promulguer par le concile. Il est naturel, dès lors, que M. de Dollinger... désire trouver dans les gouvernements laïcs des alliés qu'il n'eût point cherche en d'autres temps (i) ». Des affirmations comme celles-ci « Borne ne veut voir décider parle concile que l'infaillibilité
(1) Lettre du 14 mai 1869. C. V. 1203 c. — Cecgoxi, Loc. cit. Doc. CLXXIX. — Cinq ans après, le 24 avril 1874, Arnim fait au prévôt de la collégiale Dollinger des excuses publiques « pour avoir incidemment parlé de lui en des termes n'indiquant pas assez clairement la vénération qu'il porte à Sa Révérence. » Ollivier, L'Eglise et l'Etat, etc., I, 5131.