‹ Histoire du Concile du VaticanChapitre 29 sur 213 · DOLLINGER · texte numérisé non relu

DOLLINGER

trait en suspicion chacune de mes paroles. Trop de gens ne m'y pardonnent pas d'être, avant tout, le champion et l'avocat de la théologie allemande et, en second lieu, l'adversaire résolu de l'hypothétique infaillibilité du pape. Il est donc certainement préférable, pour la bonne cause, que je me tienne éloigné. » A la date de cette lettre, 4 novembre 1869, Dôllinger, il faut bien le remarquer, avait déjà lancé dans le public et ses cinq articles de I'Alloemeixe Zeituxg remplis de la haine la plus amére contre Rome et son fameux Janns; il prêchait déjà la révolte ouverte contre l'autorité ecclésiastique. Quant aux motifs qu'il donne des malveillances romaines à son égard, ils n'auraient pas été irréductibles. D'autres étaient dans les mêmes conditions que lui, Hefele, par exemple, qui, cependant, jouit à Rome d'une grande considération.

Au reste, dès 1868, au moment où le cardinal Schwarzenberg recommandait d'inviter Dôllinger à travailler aux préparatifs du Concile, bien des événements étaient survenus qui devaient empêcher de songer à lui ; et on ne peut qu'être étonné de la surprise // que cause à ce cardinal et à d'autres catholiques son absence de la liste des consulteurs. Ils restaient encore éblouis par l'éclat que, dans des temps meilleurs, l'historien de Munich avait répandu autour de lui. Il faut ajouter aussi que ses derniers ouvrages avaient souvent paru sans nom d'auteur. Si l'on avait su que ces nombreuses brochures ou articles publiés en partie dans la presse hostile à l'Eglise et dont les appréciations venimeuses sur les institutions catholiques ne le cédaient en rien aux pamphlets les plus odieux des protestants, étaient de la plume de Dôllinger, l'archevêque de Prague aurait certainement cessé de parler de la « correction de sa foi ». Les articles anonymes de la Xeue Freie Presse sur l'Inquisition par exemple, auxquels, après la mort de Dôllinger, Reusch a donné place parmi les écrits de son ami, datent de l'année même où le cardinal

Schwarzenberg écrivait à Rome la lettre que nous avons analysée (i).

L'archevêque de Prague, cependant, était loin d'être seul de son avis ; Hefele, entre autres, le partageait entièrement. Le cardinal lui avait envoyé sa lettre à Antonelli et la réponse qu'il en avait reçue. Quand elles lui parvinrent, Hefele était à Rome où il avait été appelé pour prendre part à la préparation du concile. De retour à Tubingue, il écrivit le 10 mai 1869 (2) : « Votre Eminence a eu bien raison de voir du parti-pris dans le choix des consulteurs appelés à Rome : pas un seul théologien d'une université allemande, celle de Wurzbourg exceptée; encore les deux de \Vùrzbourg sont-ils deux élèves des jésuites. Les paroles si profondément justes et franches de Votre Eminence ne sont certainement pas restées sans effet, quoique la réponse tende à faire croire que Rome avait déjà et de sa propre initiative cherché à réparer son erreur. Mais je ne puis dissimuler à Votre Eminence qu'à Rome on songeait à sauver seulement les apparences bien plus qu'à réaliser effectivement ce qu'avec tant de raison Votre Eminence estimait nécessaire. Les motifs pour lesquels, d'après la lettre de la curie, Dôllinger n'a jms été invité sont certainement dénués de fondement et l'on sait que celte exclusion l'a profondément aigri. // Est-il juste et prudent de travailler systématiquement à faire du plus grand théologien (?) de l'Allemagne un ennemi de Rome? La réponse ne dit pas un mot de mon collègue le Dr von Kuhn.

» N'aurait-on pas pu trouver quelque motif avouable d'expliquer cette omission? Pourquoi, parmi tant d'autres théologiens allemands n'avoir appelé personne en dehors d'Alzog et de votre serviteur? Car enfin, MM. Moufang, Molitor,

(1) Kleinere Schriften,(iedruckte und ungedruckte von Joh.-Jos.-Ign. v. Dôllinger : recueillis et publiés par F. -H. Reusch, p. 357 sqq. — Cfr aussi E. Michael, S. J. Ign. v. Dôllinger, p. 55.

(2) La lettre est aux Archives.

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Giese et lleuser ne pourront jamais revendiquer une place parmi les théologiens allemands de quelque valeur. Hommes d'action, soit, mais savants? non; et tous appartiennent à cette école qui, à Rome, aspire au monopole. J'ajoute que ni Alzog ni moi n'avons été entendus sur les questions que nos fonctions, notre situation et notre expérience nous auraient rendus le plus à même de discuter, sur la question par exemple, de la formation universitaire du clergé allemand (i).

» Heureusement les deux professeurs de AVùrzbourg ont montré plus de largeur d'esprit que je n'avais pensé; en sorte que sur la plupart des points j'ai pu me trouver d'accord avec eux. »

Ainsi donc, en plus d'un cercle d'Allemagne, on estimait que dans le choix des consulteurs appelés à préparer le concile, l'Eglise romaine avait trop traité en marâtre les représentants de la théologie à tendances proprement allemandes.

Il est fort possible que plusieurs vues de ces savants fussent moins favorablement jugées à Rome qu'elles ne l'étaient dans leur pays.

Xous avons vu, en effet, l'appréciation défavorable et sévère qu'à l'occasion de ces invitations en donnait un prélat romain, Mgr Meglia, nonce à Munich; le cardinal Caterini l'avait interrogé au sujet des professeurs Dieringer et Hefele et l'avait invité à signaler encore quelques autres Allemands propres à servir de consulteurs. Voici les remarques d'une portée plus générale que le nonce joint à sa réponse du 22 septembre 1868 (2). « Presque tous les professeurs des

(1) Hefele était attaché comme consulteurà la commission centrale de préparation. L'histoire des conciles qu'il avait écrite faisait de lui un spécialiste en ces matières et lui permettait de rendre les plus signalés services. La question dont il parle ici ressortissait à la commission de discipline ecclésiastique qui ne manquait pas d'hommes éminemment capables d'en juger. 11 y avait trois Allemands parmi les consulteurs de cette commission : Hergenrother, Giese et Heuser.

(2) Conservée aux Archives. Cecconi l'a insérée presque entière dans son second volume, Sez. 11 p. 386 sqq. (Trad. franc, tome II, p. 332 sqq.)

facultés théologiques des diverses universités allemandes, écrit-il, comme aussi tous les ecclésiastiques qui ont quelque renom de science et de doctrine, se font gloire ici de constituer ce qu'ils appellent le grand parti des savants de l'Allemagne. Les exceptions à ce point de vue sont fort rares... Les aspirations de ce parti tendent en général à promouvoir et à poursuivre le progrès scientifique jusque dans ses derniers développements. Dans cette voie ils prétendent à une certaine liberté d'allures : sans doute ils maintiennent le dogme intangible, mais pour les points de doctrine qui s'y rattachent sans être strictement définis, ils ne les respectent pas toujours.

ce L'antique méthode scholastique leur parait une antiquité médiévale incompatible avec le progrès moderne et qu'il faut mettre de côté; autant que possible les catholiques doivent conformer leurs méthodes scientifiques à celle des protestants; c'est le moyen pour notre théologie de mieux éclipser la leur; dans ce but il faut faire une large place aux études bibliques, philologiques et historiques, au détriment de la vraie théologie positive. Voilà, dis-je, quelles sont en général les aspirations de ce parti. L'orgueil en est le caractère distinctif et dominant. Aussi ne souffre-t-il qu'avec peine le frein de l'autorité qui « entrave le progrès » et se met-il à l'aise avec les décisions des Congrégations romaines. Il préfère à l'éducation donnée ailleurs dans les séminaires celle que la « docte » Allemagne distribue dans ses Universités et éprouve de la pitié sinon du dédain pour la formation scientifique des autres nations, pour la théologie encore en enfance des séminaires d'Italie, de France et d'ailleurs; ainsi s'explique sa répugnance à la fondation d'établissements scientifiques dépendant de l'autorité épiscopale; il préfère rester soumis au pouvoir civil afin d'avoir plus de liberté dans l'enseignement, c'est ce qu'on a vu par exemple quand les membres les plus distingués du parti ont combattu le

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beau projet de fonder en Allemagne une université entièrement catholique placée sous la surveillance exclusive des évèques de ce pays. »

Ce n'est pas que le nonce veuille condamner tous les membres de ce parti; loin de là, il fait remarquer // que tout le monde n'y est pas également avancé. S'il en est parmi eux « qui poussent leurs théories jusqu'aux extrêmes limites où l'orthodoxie est douteuse, qui blessent parfois le véritable sens catholique et gardent à peine les apparences de « l'obéissance due aux décisions suprêmes du pape », il s'en trouve aussi de plus réservés et de plus modérés. Bien que vivant eux aussi dans cette atmosphère infectée de préventions et de préjugés, ils sont vraiment animés d'un amour sincère pour l'Eglise catholique; ils la défendent vigoureusement contre les attaques de ses ennemis et reçoivent ses enseignements avec respect. Ils peuvent bien errer sur des points de moindre importance, mais du moins ils ne s'écartent pas du droit chemin de la doctrine et du Credo catholiques. A quelques-uns même Mgr Meglia ne ménage pas les éloges, spécialement aux professeurs Dieringer de Bonn et Hefele de Tubingue, au sujet desquels il avait été interrogé. Après avoir reconnu le mérite de leurs ouvrages, le nonce insiste sur leurs vertus sacerdotales, célèbre leur grand amour pour l'Eglise et pour le siège apostolique et montre combien ils ont fait pour l'Eglise, la papauté et la vie chrétienne. L'un et l'autre, conclut-il, si on les appelait à Rome pour les commissions préparatoires, se montreraient dignes de l'invitation que leur ferait le Saint-Père.

• Le nonce passe ensuite à des considérations d'ordre pratique touchant la convocation de nouveaux consulteurs. En n'invitant jusqu'ici, dit-il, aucun représentant de la prétendue science allemande, on a fait naître en beaucoup d'esprits un grand mécontentement. Aussi conseille-t-il d'en appeler quelques-uns des plus modérés. C'est ce que lui ont suggéré

également des hommes d'un dévouement éprouvé ainsi que plusieurs évoques, et il se persuade que c'est aussi le sentiment de tous leurs collègues d'Allemagne. De l'avis de personnes fort distinguées il serait même à souhaiter qu'on invitât quelqu'un des coryphées du parti proprement allemand, le professeur Dôllinger en particulier. Mais lui-même se refuse à appuyer ce vœu, car il lui paraît peu probable que lacon vocation de Dôllinger puisse avoir quelque bonrésultat; le danger d'une obstination de plus en plus marquée reste toujours possible. Le nonce nomme ensuite les divers personnages susceptibles d'une invitation; mais, pour prévenir les jalousies,// il recommande de traiter de la même manière les divers pays de l'Allemagne. La Bavière est déjà suffisamment représentée; tout au plus pourrait-on, afin de ne pas laisser complètement de coté l'université de Munich, inviter dom Haneberg, sa grande connaissance théorique et pratique des choses d Orient lui permettrait de rendre de précieux services. Tour le grand-duché de Hesse-Darmstadt il propose le recteur du séminaire, Moufang,dont il vante le grand mérite. Pour le Wurtemberg il a déjà parlé d'Hefele. Dans le grandduché de Bade il signale Alzog de Fribourg; en Prusse, outre Dieringer, le chanoine Dr Joseph Giese de Munster et le professeur Antoine Berlage. Au cas où l'on désirerait avoir un vicaire général, on n'en saurait trouver un meilleur que le chanoine Léonard Schmitt de Bamberg. Des uns et des autres le nonce fait le plus grand éloge.

Bientôt après arriva le moment d'appeler à Rome une nouvelle série de consulteurs pour les commissions préparatoires; le cardinal Caterini fit alors inviter, au nom du pape, les professeurs Dieringer, Hefele et Alzog, l'abbé dom Haneberg, le recteur Moufang et le chanoine Giese (i). C'est le

(1) Lettre de Caterini au nonce, 2 octobre 1868. C. V. 1050 a.

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