CONCERNANT LES DÉBUTS
Mais je laisse ces enfants pour parler de nos débuts à l'Opéra. C'est à ce moment de crise qu'il fallait arriver, et où tendaient nos efforts. C'est ici où l'École présente le flanc aux traits de l'envie et de la méchanceté. Mais n'importe, nous espérons que notre courage nous fera vaincre. La demoiselle Mullol se distinguera; le sieur Lefèvre, que nous ne donnons que comme sujet d'utilité dans ce moment-ci, vu la disette de haute-contre, aura de l'agrément. Quant au sieur Bessaules^ qu'on n'a cessé de vous peindre, monsieur, sous des couleurs dégoûtantes, il n'est pas si noir qu'on vous l'a fait. Il peut réussir, et c'est là toute la crainte de l'Opéra. Le sieur Desselles n'a-t-il pas montré du talent à la représentation de Roland^ aux Menus ? Ce talent ne peut que s'être accru, puisque, depuis ce temps, il n'a cessé d'être cultivé. Il faut qui! débute, monsieur, et qu'il débute comme sujet que l'Opéra a reçu et qu'il a envoyé à notre École; il faut, enfin, qu'il subisse son sort, et que l'École s'îirme de courage à cet égard : voilà notre opinion. On pourrait soupçonner qu'il y a quelque trame couverte sous les récits dés;\vantageux et outrés qu'on ne cesse de vous faire sur le sieur Dessaiiles. Ne voudrait-on pas faire servir sa conduite de prétexte à son exclusion, et l'éloigner encore parla de nos débuts? Il y a tout lieu de le croire, car on ne cesse à l'Opéra de parler de lui substituer le sieur Adrien, parce que l'on sait que ce serait un puissant motif de retard. Gardez-vous bien, monsieur, d'y consentir. Plus le sieur Adrien est fait pour aller loin, et plus il faut ménager et différer son début. Dans ce mois-ci comme dans quelques mois plus tard, il ne montrerait qu'un aperçu de talent, et, dans un an, il peut faire un début brillant, attendu que tous nos soins vont redoubler à son égard. Mais j'en viens au sieur Dessaules : il a tout l'Opéra pour ennemis, et doit s'attendre aux traits les plus sanglants; mais c'est au public à prononcer son arrêt.
Quant à nous, nous n'en sommes pas mécontents du côté du talent. Sa conduite a mérité quelques reproches, il est vrai, mais le sieur Dessaules a du bon et semble montrer quelque retour sur luimême; jugez-en, monsieur, par une lettre qu'il m'adresse et que j'insère ici.
Empressé de savoir son sort, il a quelque raison de s'ennuyer du retard de son début, qui devait se faire en septembre dernier. Il en a pris môme quelque dégoût, et a regardé les diverses raisons de ce retard comme une mauvaise volonté, comme un piège, peut-être, qu'on voulait lui tendre, en ne le montrant qu'au retour de Fontai-
nebleau, lors de la rentrée du sieur Chéron. Celui-ci ne peut manquer sans doute d'enlever une grande partie des faveurs que le public aurait pu accorder avant ce temps au sieur Dessaules, qui, alors, n'aurait pas eu ce concurrent redoutable pour la voix.
Vous savez, monsieur, qu'en septembre dernier, nous étions prêts sur nos débuts dans plusieurs ouvrages. Mais, alors, les opinions étaient partagées sur ces débuts : les uns en voulaient trois à la fois, et les autres n'en voulaient qu'un, c'était celui du sieur Dessaules. Ou perdit un peu de temps en débats sur l'ouvrage que l'on mettrait pour ce début; le sieur Dessaules en répéta trois. Ensuite on parla d'abandonner le projet de le faire débuter et de lui substituer mademoiselle Mullot seule. Mais après, l'on aperçut dans la réunion de trois débuts dans Roland un avantage pour l'Opéra, devant le voyage de Fontainebleau; on s'en tint à ce projet. Mais, alors, vinrent en foule les obstacles; d'un côté, c'était la danse qui n'avait pas un moment de loisir; d'un autre, c'étaient les chœurs qu'occupaient les répétitions pour Fontainebleau ; ensuite vint le voyage. Ce voyage est fini tout à l'heure, et point encore de début.
Quelqu'un de l'Opéra ne m'a-t-il pas rappelé encore que l'on craignait de donner Roland avec trois débutants de l'École, parce qu'en cas d'incommodité, aucun sujet de l'Opéra ne voudrait les doubler ! N'est-ce pas là, monsieur, une puérilité des plus misérables ? La scène n'est-elle pas toujours montée de trois ou quatre opéras qui se remplacent les uns les autres ? JNe sait-on pas qu'un rhume, le rhume d'un double, fait quelquefois changer l'affiche? N'a-t-on pas parlé aussi de faire monter la dame Saint-Amans dans la gloire pour chanter, à la fin de Roland, le chœur de Lo(jisiille,\^m de ne pas compromettre avec les sujets de l'École les actrices des chœurs de l'Opéra chargées de cet emploi? Ma réponse à cette pitoyable proposition fut que, lorsque des sujets de l'École débutaient à lOpéra, ils entraient dans son bercail, et que, faisant alors partie de son troupeau, ils maiigeaient tous au môme râtelier, et qu'en conséquence, personne ne se trouvait compromis. Voilà, monsieur,' toutes les misères que l'on avance à rOpéra; jugez par là de ses bonnes dispositions pour l'École.
Craignons maintenant que, pour différer encore nos débuts, l'on ne donne encore pour nouveaux prétextes la mise de Phèdre et des Horaces] que l'on ne suppose pas un besoin de repos à la danse; qu'enfin l'on ne mette pas en avant les préparatifs de quelques opéras pour Versailles, etc., etc.
» Calmez les craintes que Ton vous a trop légèrement inspirées sur mademoiselle Lisette, monsieur, et ne regrettez point les soins qu'on lui a donnés. Ce n'est ni le talent, ni la voix, ni l'intelligence qui lui manquent ; c'est un tempérament formé et de la force. On peut et l'on doit même espérer ; elle n'a que dix-sept ans. On compte qu'elle suivra
mademoiselle Mullot^ et qu'ensuite viendront mesdemoiselles Saint- Amans et Gasser dans les rôles de reine.
Cette demoiselle Gasser, dont je ma fais un devoir et un plaisir de vous entretenir, monsieur, est âgée de dix-huit ans, et arrivée du village il y a huit mois. Cette demoiselle réunit à un physique majestueux une belle et forte voix, une intelligence rare, l'amour du travail, de la docilité et de la douceur; enfin, toutes ces qualités, jointes à des progrès étonnants dans la musique et dans toutes ses parties, iie laissent aucun doute sur la carrière brillante que fera cette demoiselle sous peu de temps à l'Opéra. Il y a, en outre, dans ces demoiselles, plusieurs jeunesses qui promettent : mesdemoiselles Mawrf/, Jacob, Bijard, Elisberg et Parisot sont dans ce cas. Ces enfants ont un avantage sur les grandes , qui sera d'être excellentes musiciennes.
Au sieur Dessaules succédera bientôt le sieur Adrien, âgé de dix-neuf ans, de qui les progrès depuis un an qu'il est à l'École, tiennent du prodige. Au sieur Lefcvre, notre dragon retiré des troupes il y a dixhuit mois, ne sachant rien alors, et aujourd'hui en état de débuter et d'être utile à l'Opéra, succéderont messieurs Lebrun et Lecourt, l'un ténor, et l'autre haute-contre. Vous voyez, monsieur, que voilà quelques sujets, et que les débuts vont se suivre d'autant plus près, que les sujets destinés à succéder aux premiers sont exercés, en môme temps qu'ils profitent, eu outre, comme témoins, des leçons que les premiers reçoivent. Le premier pas était le plus difficile, parce qu'il fallait défricher, tàter, sonder et jeter des fondements. Ce pas est fait à peu près; le reste" marchera avec aisance avec le secours de votre protection, monsieur.