LIVRE XXXIII. — XOV
donner «es derniers ordres , Napoléon attendit que le maréchal Ney, reparti de Burgos, eût gagné Lerma et Aranda, d’où il lui était prescrit de se détourner ensuite à droite, par la route de Soria.
Pendant que Napoléon déployait tant d'activité, car, à peine arrivé à Vittoria et rassuré sur l'incident de la division Villatte à Balmaseda, il avait porté le maréchal Soult à Burgos; à peine maître de Burgos, il avait reporté ce même maréchal sur Blake, et à peine Blake détruit, il jetait le maréchal Ney sur Castanos; pendant que Napoléon déployait, disons-nous, tant d'activité, tant de science manœuvrière contre des armées qu'il suffisait d’aborder de front pour les vaincre, la junte centrale d’Aranjuez et la cour de généraux, de royalistes démagogues qui l’entouraient, apprenaient la ruine de l’armée de Blake et du marquis de Belveder avec une surprise, une émotion extraordinaires, comme si aucun de ces événements n'eût été à prévoir. La junte n'imitait pas tout à fait ces lâches soldats, qui en fuyant assassinent leurs officiers, qu’ils accusent de trahison (ce dont on verra bientôt de nouveaux et atroces exemples), mais elle obéissait à un sentiment à peu prés semblable, en destituant sans pitié les généraux vaincus. Au milieu de la confusion habituelle de ses conseils, elle déclarait Blake, le meilleur cependant des officiers de l’armée de Galice, indigne de commander, et elle le payait de son dévouement par une destitution. Elle faisait de même envers l’heureux vainqueur de Baylen, envers Castanos, le plus sensé, le plus intelligent des généraux espagnols, sous prétexte d’irrésolution, parce qu'il résistait à toutes les folles propositions des frères Palafox. Castanos n’était certainement pas le plus hardi des généraux espagnols, mais il avait le sentiment éclairé de la situation, et pensait qu’à s'avancer sur l'Èbre comme on s'y était décidé, on ne pouvait recueillir que des désastres. Ayant aperçu combien les Français, faibles sur le Guadalquivir, étaient puissants sur l’Ebre, il aurait voulu qu’on cherchât à leur opposer, soit dans les provinces méridionales, soit dans les provinces maritimes, l'obstacle du climat, des distances, des secours britanniques,, et il blâmait fort la guerre qu’on l’obligeait à faire avec deux divisions d'Andalousie, du reste assez bonnes, et un ramassis de paysans et d’étudiants indisciplinés, contre les premières armées de l’Europe. A tous les plans de la junte centrale, fondés sur la plus aveugle présomption, il avait des objections parfaitement raisonnables, et cet incommode contradicteur, pour vouloir être plus sage que ses concitoyens, avait déjà perdu sa gloire et sa faveur. On disait dans l'armée, on répétait à Aranjuez, que les rangs espagnols contenaient une foule de traîtres, et que Castanos était de tous celui qui méritait le plus d’être surveillé. Les lettres interceptées par nos corps avancés étaient remplies de ces absurdes jugements. Aussi le commandement fut-il retiré aux généraux Castanos et Blake à la fois, et donné enfin à un seul, à l’heureux favori de la déma-
SOMO-StKRRA.
gogie espagnole, au marquis de La Romana, le fu ilif du Danemark. Un commandement unique aurait été une excellente institution , s'il y avait eu un militaire espagnol capable de ce rôle, et, en tout cas, dans l’état actuel des armées insurgées , Castaîios aurait été le seul à essayer. Mais on le jalousait pour itaylen, on le détestait pour son bon sens, et le bizarre marquis de La Romana, formant tous les jours des plans extravagants, plaisant par une sorte d'exaltation romanesque, recommandé par une évasion qui avait quelque chose de merveilleux, agréable à tous les jaloux parce qu'il n'avait pas encore remporté de victoire, étranger à toutes les haines parce qu'il avait vécu éloigné, le marquis de La Romana était élu commandant de l'armée de lilake et de celle de Caslanos. Il était pourtant dans l'impossibilité absolue de prendre ces deux commandements, puisqu'il avait été obligé, par la plus loRgue, la plus pénible des marches à travers des montagnes couvertes de neiges , de se retirer à Léon , avec sept ou huit mille fuyards, qu'il espérait du reste rallier, et reporter au nombre de quinze ou vingt mille. Liant à Léon, à plus de cent lieues de Tudela, il se trouvait hors d’état de commander le centre et la droite. Castanos dut, en attendant, conserver le commandement. Thomas de Morla, le perfide et arrogant capitaine général de Cadix , dont les Français avaient eu tant à se plaindre après Baylen, avait été nommé directeur des affaires militaires auprès de la junte. Il était appelé & mettre l'accord entre les généraux espagnols, et surtout entre les généraux espagnols et les Anglais qui allaient entrer en ligne.
Napoléon, ayant employé les 15, 16, 17 novembre à recueillir les nouvelles de ses divers corps, et certain d'après ces nouvelles que le maréchal Soult était entré h Santander sans aucune difficulté, que le maréchal Le- Tebvre était établi à Carrion, que le maréchal Victor était en marche sur Burgos, et que le maréchal Ney venait enfin d’arriver à Aranda derrière le rideau de la cavalerie française , Napoléon donna ordre à~ ce dernier de partir le 18 d' Aranda, de se porter à Sah-Estevan, et de San-Estcvah à Almazau. il lui prescrivit , une fois rendu lk , d’avoir l’œil et l'oreille sur Soria et Calatayud , pour savoir si Castanos rétrogradait, et si c’était sur la route de Pampelnnc à Madrid qui passe par Soria , ou celle de Saragosse à Madrid qui passe par Calatayud, qu'il fallait se placer pour être lé 22 on le 23 sur les derrières de l'armée espagnole; car, le 22 ou le 23, Lannes avec trente mille hommes devait la pousser violemment, comme il avait coutume de pousser l'ennemi, dans l'une ou l'autre de ces directions. (Voir la carte n* A3.) Vu les lieux et les circonstances, les instructions étaient aussi précises que possible. Le même jour, Napoléon fit partir Lannes , qui pouvait à peine se tenir à cheval , avec ordre de se rendre à Logrono , d'y réunir l'infanterie de la division Lagrange , la cavalerie des généraux Colbert et Dijeou aux troupes du maréchal Moncey, de se jeter