‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 106 sur 186 · LIVRE XXXIII. — NOV · texte numérisé non relu

LIVRE XXXIII. — NOV

Montbrun, avec ces valeureux jeunes gens , se précipita au galop sur les seize pièces de canon des Espagnols, bravant un horrible feu de mousqueterie et de mitraille. Le premier escadron essuya une décharge qui le mit en désordre eu abattant trente ou quarante cavaliers dans le rang. Mais les escadrons qui suivaient, passant par-dessus les blessés, arrivèrent jusqu'aux pièces, sabrèrent les canonniers, et prirent les seize bouches à feu. Le reste de la cavalerie s'élança à la poursuite des Espagnols au delà du col , et descendit avec eux sur le révéra du Guadarrama. Le brave San- Juan, atteint de plusieurs blessures, et tout couvert de sang, voulut en vain retenir ses soldats. Ce fut, comme à Espinosa, comme à Tudela, une affreuse déroute. Les drapeaux, l’artillerie, deux cents caissons de munitions, presque tous les officiers restèrent dans nos mains. Les soldats so dispersèrent à droite et à gauche dans les montagnes, et gagnèrent surtout à droite pour se réfugier à Ségovie.

Le soir toute la cavalerie était à Buytrago avec le quartier général. Ce furent les Français qui apprirent aux Espagnols le désastre de ce qu'on appelait l'armée de Somo-Sierra. Napoléon fut enchanté d'avoir prouvé à ses généraux ce qu’étaient les insurgés espagnols , ce qu’étaient ses soldats, le cas qu'il fallait fuire des uns et des autres , et d'avoir franchi un obstacle qu'on avait paru croire très-redoutublc. Les Polonais avaient eu une cinquantaine d'hommes tués ou blessés sur les pièces. Napoléon les combla de récompenses, et comprit dans la distribution de ses faveurs M. Philippe de Ségur, qui avait reçu- plusieurs coups de feu dans cette charge. Il le destina à porter au Corps Législatif les drapeaux pris à Burgos et à Somo- Sierra.

% Napoléon se bâta de répandre sa cavalerie de Buytrago jusqu'aux portes de Madrid, et de s'y porter de sa personne, pour essayer d’enlever cette grande capitale par un mélange de persuasion et de force, désirant lui épargner les horreurs d’uno prise d'assaut. Heureusement elle n’était pas en mesure do sc défendre; et d'ailleurs le tumulte qui y régnait aurait rendu la défense impossible, quand même elle aurait eu des murailles capables de résister au formidable ennemi qui la menaçait.

A la nouvelle de la prise de Somo-Sierra , la folle présomption des Espagnols s’était subitement évanouie, et la junte s'était hâtée de quitter Aranjuez pour Badajoz. Eu s’éloignant elle avait annoncé la résolution d’aller préparer dans le midi de la Péninsule des moyens de résistance., dont Baylen, disait-elle, révélail assez la puissance. Mais il n’en avait pas moins été résolu de disputer Madrid au conquérant de l'Occident. La partie violente et anarchique de la population le voulait ainsi, et parlait d’égorger quiconque proposerait de capituler. Thomas de Morla et le marquis de Castollar avaient été chargés de la défense, de concert avec une juute réunie à l'Imlel des postes, dans laquelle .siégeaient des gens de

toute sorte. Il restait à Madrid trois à quatre mille hommes de troupes de ligne» de fort médiocre qualité; mais il s’était joint à cette garnison un peuple frénétique» tant de la ville que de la campagne, lequel avait exigé et obtenu des armes, inutiles dans ses mains pour le salut de la capitale, et redoutable» seulement aux honnêtes gens. Quelques furieux, ayant cru remarquer dans les cartouches qu'on leur avait distribuées une poussière noirâtre qu’ils disaient être du sable et non de la poudre, s'en étaient pris au marquis de Péralès, corrégidor de Madrid, personnage longtemps favori de la multitude, parce que, dans ses goûts licencieux, il s'était publL quement attaché à rechercher les plus belles femmes du peuple. L’une d’elles, délaissée par lui, l’ayant accusé d’avoir préparé ces munitions frauduleuses, et d’être complice d’une trahison ourdie contre la sûreté de Madrid, la troupe des égorgeurs s’empara de ce malheureux, et le massacra comme elle en avait déjà massacré tant d'autres depuis la fatale ré» volution d’Aranjuez, et puis elle traîna son corps dans les rues. Après s’être donné cette satisfaction à eux-mêmes, les barbares dominateurs de Madrid exécutèrent à la hâte quelques préparatifs de défense sous la direction des gens du métier. Madrid n’est point fortifié; il est, comme Paris l’était il y a quelques années, avant les immenses travaux qui l'ont rendu invincible, entouré d’un simple mur qui n’est ni bastionné ni terrassé. On crénela ce mur, on en barricada les portes, et on y plaça du canon. On prit ce soin particulièrement pour les portes d’AIcala et d’Atocha, qui aboutissent vers la grande route par laquelle devaient se présenter les Français. Eu arrière des portes on pratiqua des coupures, on éleva des barricades dans les rues correspondantes, pour que, la première résistance vaincue, il en restât une autre en arrière.

Vis-à-vis les portes d’Alcala et d’Atocha, s’élèvent sur un terrain dominant, en face de Madrid, le château et le parc du Buen-Retiro, séparés de Madrid par la fameuse promenade du Prado. On crénela le mur d’enceinte du Ketiro, on y fit quelques levées de terre, on y traîna du canon, on y logea en guise de garnison une multitude fanatique, capable de le ravager, mais bien peu de le défendre. Les femmes, joignant leurs efforts à ceux des hommes, se mirent à dépaver les rues, et à monter les pavés sur le toit des maisons, pour en accabler les assaillants. On sonna les cloches jour et nuit, afin de tenir la population en haleine. Le duc de l’Infuntado avait été secrètement envoyé hors de Madrid, pour aller chercher l’armée de Castanos, et l’amener sous Madrid.

Toute cette agitation n’était pas un moyen de résistance bien sérieux à opposer à Napoléon. Il arriva le 2 décembre au matin sous les murs de Madrid, à la tête de la cavalerie de la garde, des dragons de Lahoussaye et de Latour-Maubourg. . Ce jour était l’anniversaire du couronnement, celui aussi de la bataille d'Austerlitz, et, pour Xapoléon comme pour ses

Page 1