‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 108 sur 186 · LIVRE XXXIII. — DÉC · texte numérisé non relu

LIVRE XXXIII. — DÉC

lui fracassa le pied. Déjà doux cents hommes, morts ou blessés, avaient été abattus devant ce redoutable bâtiment, quand l’Empereur ordonna de s’arrêter avant de livrer un assaut général. Il était maître des portes de Fuencarral, del Duque, de San-Jcronimo, attaquées par le général Maison, de celles d'Alcala, d’Atocha, attaquées parle général Villatte, et son artillerie, des hauteurs du Buen-Retiro, suffisait pour réduire bientôt cette malheureuse cité. Cependant, à 11 heures du matin, il suspendit l’action, et envoya une nouvelle sommation à la junte de défense, annonçant que tout était prêt pour foudroyer la ville si elle résistait plus longtemps, mais que, prêt à donner un exemple terrible aux villes d’Espagne qui voudraient lui fermer leurs portes, il aimait mieux cependant devoir la reddition de Madrid à la raison et à l’humanité de ceux qui s’en étaient faits les dominateurs.

La prise du Üuen-Retiro et des portes de l’est et du nord avait déjà produit une vive sensation sur les défenseurs de Madrid. Pas un homme raisonnable ne doutait des conséquences d’une prise d’assaut. La populace elle-même avait éprouvé aux portes d’Atoclia et d'Alcala ce qu’on gagnait à tirer du haut des maisons sur les Frauçais, et la violence des esprits commençait à s’apaiser un peu. La junte de défense en profita pour envoyer Thomas de Morla et don Uernardo Iriarte au quartier général

Napoléon les reçut à la tête de son état-major, et leur montra un visage froid et sévère 11 savait que don Thomas de Morla était ce gouverneur d’Andalousie sous le commandement duquel avait été violée la capitulation de Baylen. 11 se promettait de lui tenir un langage qui retentit dans l’Europe entière. Thomas de Morla, intimidé par la présence de l’homme extraordinaire devant lequel il paraissait, et par le courroux visible, quoique contenu, qui se révélait sur ses traits, lui dit que tous les hommes sages dans Madrid étaient convaincus de la nécessité de se rendre, mais qu’il fallait faire retirer les troupes françaises, et laisser à la junte le temps de calmer le peuple, et de l’amener à déposer les armes. — u Vous emo ployez en vain le nom du peuple, lui répondit Napoléon d’une voix cour-

* roucéc. Si vous ne pouvez parvenir à le calmer, c’est parce que vous- » même vous l’avez excité et égaré par des mensonges. Rassemblez les v curés, les chefs des couvents, les alcades, les principaux propriétaires, » et que d’ici à six heures du malin la ville se rende, ou elle aura cessé » d’exister. Je ne veux ni ne dois retirer mes troupes. Vous avez massacré » les malheureux prisonniers français qui étaient tombés entre vos Qiains. » Vous avez, il y a peu de jours encore, laissé traîner et mettre à mort n dans les rues deux domestiques de l’ambassadeur de Russie, parce qu’ils » étaient nés Français. L’inhabileté et la lâcheté d’un général avaient mis » en vos mains des troupes qui avaient capitulé sur le champ de bataille

* de Baylen , et la capitulation a été violée. Vous , monsieur de Morla ,

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» quelle lettre avez-vous écrite à ce général ? 11 vous convenait bien de » parler de pillage, vous qui, entré eu 1*795 en Roussillon, avez enlevé » toutes les femmes, et les avez partagées comme un butin entre vos sol- » tlals. Quel droit aviez-vous d'ailleurs de tenir un pareil langage? La ca- » pituîation de Daylen vous l'interdisait. Voyez quelle a été la conduite des n Anglais, qui sont bien loin de se piquer d’ètre rigides observateurs du i) droit des nations ! Ils se sont plaints de la convention de Cintra, mais ils n l'ont exécutée. Violer les traités militaires, c'est renoncer à toute civili- » sation , c'est se mettre sur la même ligne que les Bédouins du désert. » Comment donc osez-vous demander une capitulation, vous qui avez violé v celle de Baylen? Voilà comme l'injustice et la mauvaise foi tournent » toujours au préjudice de ceux qui s'en sont rendus coupables. J'avais » une flotte à Cadix, elle était l’alliée de l'Espagne, et vous avez dirigé » contre elle les mortiers de la ville où vous commandiez. J'avais une ar- » niée espagnole dans mes rangs , j’ai mieux aimé la voir passer sur les n vaisseaux anglais, et être obligé de la précipiter du haut des rochers » d'Espinosa, que de la désarmer. J’ai préféré avoir neuf mille ennemis de n plus à combattre, que de manquer à la bonne foi et à l'honneur. Re- » tournez à Madrid. Je vous donne jusqu'à demain , Ü heures du matin. » Revenez alors, si vous n'avez à me parler du peuple que pour m'appren- » dre qu'il s'est soumis. Sinon, vous et vos troupes, vous serez tous passés n par les armes \ »

Ces paroles redoutables et méritées firent frémir d’épouvante Thomas de Morla. Revenu auprès de la junte, il ne put dissimuler son trouble; et ce fut don Iriarte qui fut obligé de rendre compte pour lui de la mission qu'ils avaient remplie en commun au quartier général français. L'impossibilité de la résistance était si évidente que la junte elle-même, quoique divisée, reconnut à la majorité qu’il fallait se soumettre. Elle envoya de nouveau Thomas de Morla à Napoléon, pour lui annoncer la reddition de Madrid sous quelques conditions insignifiantes. Pendant celte nuit du 3 au 1, le marquis de Castcllar voulut avec ses troupes échapper à lu clémence comme à la sévérité du vainqueur. Suivi de scs soldats et de tout ce qu'il y avait de plus compromis, il sortit par les portes de l'ouest et du sud, que les Français n’occupaient point. Le lendemain, bien que le peuple furieux poussât encore des cris de rage, les gens armés ayant reçu et accepté l'invitation de ne plus résister, les portes de la ville furent livrées au général llelliard. L’armée française s'empara des principaux quartiers, et vint s'établir dans les grands bâtiments de Madrid, particuliérement dans les couvents , aux frais desquels Napoléon exigea qu'elle fut nourrie. 11 ordonna qu’on procédât à un désarmement géuéral et immédiat Ensuite, sans dai-

1 Os paroles sont textuellement celles de Napoléon, consignées tout ail long dans le .Moniteur de celle époque.

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