‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 138 sur 186 · LIVRE XXXIII. — KKV · texte numérisé non relu

LIVRE XXXIII. — KKV

tion. Palafox lui-même, atteint de la maladie régnante, temblait approcher de sa dernière heure , sans que le commandement en fût du reste moins ferme. Les moines qui gouvernaient sous lui , toujours tout-puissants sur la populace, faisaient pendre à des gibets les individus accusés de faiblir. Le gros de la population paisible avait ce régime en horreur, sans l'oser dire. Les malheureux habitants de Saragosse erraient comme des ombres au sein de leur cité désolée.

On ne songe dans ces extrémités qu’à ses propres souffrances, et on ne se figure pas assez celles de l'ennemi; ce qui empêche d'apprécier exactement la situation. Nos soldats ignorant l'état des choses dans l’intérieur de Saragosse, voyant qu’après quarante et quelques jours de lutte ils avaient à peine conquis deux ou trois rues, se demandaient ce qu’il adviendrait d eux s'il fallait conquérir la ville entière par les mêmes moyens. — Nous y périrons tous , disaient-ils. A-t-on jamais fait la guerre de la sorte ? A quoi pensent nos chefs? Ont-ils oublié leur métier? Pourquoi ne pas attendre de nouveaux renforts, un nouveau matériel, et enterrer ces furieux sous des bombes , au lieu de nous faire tuer un à un , pour prendre quelques caves et quelques greniers? \'e pourrait-on pas dépenser plus utilement pour l'Empereur notre vie qu'on dit lui être due, et que nous ne refusons pas de sacrifier pour lui? — Tel était chaque soir le langage des hivouacs, dans la moitié des divisions Grandjran et Musnier dont le tour était venu de se reposer. Larmes les calmait, les ranimait par ses discours. — Vous souffres, mes amis, leur disait-il ; mais croyez-vous que l'ennemi ne souffre pas aussi? pour un homme que vous perdez, il en perd quatre. Supposez-vous qu'il défendra toutes ses rues, comme il en a défendu quelques-unes? Il est au terme de son énergie, et sous peu de jours vous serez triomphants, et possesseurs d'une ville dans laquelle la nation espagnole a placé toutes ses espérances. Allons, mes amis, ajoutait-il, encore quelques efforts, et vous serez au bout de. vos peines et de vos travaux. — L'héroïque maréchal, cependant, ne pensait pas ce qu'il leur disait. Général avec eux, mais soldat avec l’Empereur, il lui écrivait qu'il ne savait plus quand finirait ce siège terrible , que fixer un terme était impossible , car il y avait telle maison qui coûtait des journées.

Toutefois, ni Lannes, ni ses soldats , ne devenaient en se plaignant , ou moins actifs, ou moins courageux. A l’attaque du centre, tandis que par lu mine on passait de l’hôpital des Fons au vaste convent de Saint-François, on s'était aperçu que les assiégés minaient de leur coté. On avait alors chargé la mine de 3, (KH) livres de poudre, et dans l'intention de produira plus de carnage à la fois, on avait feint une attaque ouverte pour y attirer urt plus grand nombre d'ennemis. Des centaines d'Espagnols avaient surle-champ occupé tous les étages, nous attendant de pied ferme. Alors le major du génie Breullle donnant l’ordre de mettre le feu à la mine , une

SOJIO-SIERRA.

épouvantable explosion, dont toute la ville avait retenti, t'était fait entendre, et une compagnie entière du régiment de Valence avait sauté dans les airs, avec les débris du couvent de Saint-François. Tous les cœurs en avaient frissonné d'horreur. Puis on s'était élancé à la baïonnette & travers les décombres, l'incendie, les balles, et on avait chassé les Espagnols. Mais ceux-ci, réfugiés dans un clocher, et sur le toit de l'église du couvent, y avaient pratiqué une ouverture d’où , jetant des grenades à la main , ils avaient un instant forcé nos soldats à rétrograder. Malgré toutes ces résistances, nous étions restés maîtres de ce poste, et sur ce point nous nous trouvions enfin au bord du Cosio. Sur-le-champ on avait commencé à miner pour passer par-dessous, et faire sauter par des explosions plus terribles encore l'un et l’autre côté de cette promenade publique.

Mous y étions également arrivés par l’attaque de droite , en suivant les ruesQuemada, Sainte-Monique, Saint-Augustin. Nos troupes avaient pris le collège des Ecoles Pies, miné le vaste édifice de l'Université, et poussé une pointe vers l’Èbre, pour se joindre k l'attaque du faubourg. L'Université devait sauter le jour même où tomberait le faubourg.

On était au 18 février. Il y avait cinquante jours que nous attaquions Saragosse, et nous en avions passé vingt-neuf k pénétrer dans ses murs, vingt et un k cheminer dans ses rues, et le moment approchait où le courage épuisé de l'ennemi devait trouver dans quelque grand incident du siège une raison décisive de se rendre. Ce même jour, 18, on devait dans la ville faire sauter l’Université, et dans le faubourg s’emparer du couvent qui touchait au pont de l'Èhre. Le matin, Lannes k cheval, k côté du général Gasan, fit commencer l'attaque du faubourg. Cinquante bouches k feu tonnèrent sur le couvent attaqué. Les murs, construits en brique, avaient quatre pieds d’épaisseur. A trois heures de l'après-midi, la brèche fut enfin praticable. Un bataillon du 28" et un du 103* s’y jetèrent au pas de course , et y pénétrèrent en tuant trois ou quatre cents Espagnols. Si la brèche eût été asses largo pour que toute la division Gazan y passât, c’en était fait des sept mille hommes qui gardaient le faubourg, car on pouvait de ce couvent se porter au pont , et couper le faubourg de la ville. Toutefois, on y introduisit autant de troupes qu’on put, et du couvent on courut au pont. La garnison du faubourg , voyant que la retraite lui était fermée, essaya de se faire jour. Trois mille hommes se précipitèrent vers l'entrée du pont ; on voulut les arrêter, on se mêla avec eux , on en écharpa une partie, mais les autres réussirent k passer. Les quatre mille restant dans le faubourg furent réduits k déposer les armes, et k livrer lo faubourg luimème. 4

Cette opération brillante et décisivo, conduite par Lannes lui-même, ne nous avait pas coôlé plus de 10 morts et 400 blessés, Elle ôtait k la population son principal asile, et elle allait exposer la ville k tous les feux delà

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