LIVRE XXXIII. — J AXV
conquis le milieu ; quelquefois ils y plaçaient des sacs à poudre, cl faisaient sauler les toits avec les défenseurs qui les occupaient. Ou bien ils employaient la mine, et ils renversaient alors le bâtiment tout entier. Mais quand ils avaient ainsi trop détruit, il leur fallait marcher à découvert sous les coups de fusil. Une expérience de quelques jours leur apprit bientôt à ne pas charger la mine avec excès , et & ne produire que le ravage nécessaire pour s'ouvrir une brèche.
On chemina de la sorte, dans cette rue Santa-Engracia, jusqu'au couvent des Filles-de-Jérusalem, dans lequel on chercha à s'introduire par la mine. Nos mineurs ne tardèrent pas à s'apercevoir de la présence du mineur ennemi, qui s'avançait vers eux afin de les prévenir. On le devança en chargeant nos fourneaux avant lui, et on ensevelit les Espagnols dans leur mine. Une brèche ayant été pratiquée au couvent des Filles-de-Jérusalem, on y entra à la haionnette, en tuant beaucoup d'hommes, et en recueillant un certain nombre de prisonniers. l)e ce couvent on pénétra dans l'hôpital des Fous, toujours à droite de la rue Santa-Engracia. Mais il fallait se frayer aussi un passage couvert à gauche de cette rue pour arriver au gigantesque couvent de Saint-François, après la prise duquel on devait se trouver au bord du Cosso. On commença donc à miner dans cette direction.
Tandis qu'à l'attaque du centre, on marchait de couvent en couvent vers le Cosso , à l'attaque de droite le succès était aussi disputé, et obtenu par les mêmes moyens. On avait enlevé les couvents de Sainte-Monique et des Augustins en faisant sauter les Espagnols au moment où ils voulaient nous faire sauter, ce qui était dû à l'intelligence et à l'habileté de nos mineurs. Puis on s'était avancé, toujours par les mêmes procédés, le long des rues de Sainte-Monique et de Saint-Augustin, donnant vers le Cosso. Les Espagnols, pour retarder nos progrès, avaient imaginé un nouvel expédient : c'était de mettre le feu à leurs maisons, qui, contenant peu de bois, et ayant des voûtes au lieu de planchers, brûlaient lentement, et étaient inabordables pendant qu'elles brûlaient. On était réduit alors à cheminer dans les rues, en se couvrant avec des sacs à terre. Mais les premiers hommes qui paraissaient avant que l'épaulement les garantit, étaient blessés ou tués presque certainement. En même temps que, par l'une des deux brèches de l'attaque de droite, on s'avancait le long des rues Sainte-Monique et Saint- Augustin, vers le Cosso, par la seconde, le long de la rue Quemada, on s’avançait aussi vers le même but, passant d'un coté à l'autre de cette rue, tantôt sous terre à l'aide de la mine, tantôt à découvert à l'aide des épaulemcnts en sacs à terre. On arriva ainsi par ces diverses rues à deux grands édifices attenant tous deux au Cosso, l'un en formant le fond, l’autre le côté, et là on eut à lutter de courage, d'artifice, de violence dans les moyens, tantôt minant et eontre-minant pour se faire sauter, tantôt s'abordant à la baïonnette, ou se fusillant à bout portant. Dans ces mille
combats, les plus singuliers, les plus extraordinaires qu’on puisse concevoir, nos soldats, grâce à leur intelligence et à leur hardiesse, avaient presque constamment l’avantage, et s’ils perdaient souvent du monde, c'est que leur impatience les portant à brusquer les attaques, ils se présentaient à découvert devant un ennemi toujours caché. Nous n’avions pas moins de cent hommes par jour tués et blessés depuis que la guerre des maisons était commencée, et les Espagnols, qui avaient à braver le double danger du feu et de l'épidémie, voyaient jusqu'à quatre cents hommes par jour entrer dans leurs hôpitaux. C’est à l'une de ces attaques que le brave et habile général Lacoste fut tué d'une balle au front. Le colonel Rogniat le remplaça et fut blessé à son tour. Le chef de bataillon Haxo le fut également.
Ce genre d’opérations absorba le temps qui s’écoula du 26 janvier, jour de l’assaut général, au 7 février, moment où l’on attaqua enfin le faubourg de la rive gauche. Le maréchal Lannes avait ordonné au général Gazan de déployer une grande activité de ce côté, et ce dernier, toujours à cheval quoique malade, secondé par le colonel Dode, se trouva assez près du faubourg dans la journée du 7, pour battre en brèche un gros couvent, dit de Jésus, qui n’était pas loin de l’Èbre, et fort près d'un autre dont la possession devait être décisive pour la conquête du faubourg. Le 7, en effet, on put allumer le feu de 20 pièces de canon de gros calibre, puis en deux heures ouvrir une large brèche au couvent, que nous voulions prendre, et en chasser quatre cents Espagnols qui l’occupaient. Une colonne de voltigeurs s’y précipita et s'en fut bientôt emparée. Mais ayant voulu par trop d’ardeur franchir le couvent, qui était isolé, et se porter au delà, soit devant les maisons du faubourg, soit sur le second couvent, celui qu’on avait surtout intérêt à conquérir, elle fut ramenée par la vivacité de la fusillade. On se décida alors à partir du couvent déjà pris pour diriger des travaux d’approche sur le second, dit de Saint-Lazare, qui était adossé à l’Ebre, et qui venait toucher à la tête même du grand pont. De là on pouvait se rendre maître du pont, couper la retraite aux troupes qui défendaient le faubourg , et le faire tomber d’un seul coup. Toute l'artillerie de la rive droite fut envoyée à l’instant au général Gazan, pour exécuter le plus tôt possible cette opération importante.
Dans l’intérieur de la ville, aux attaques de droite et du centre, la guerre souterraine que nous avons décrite continuait avec le même acharnement. Toutefois, de part et d’autre, la souffrance se faisait cruellement sentir. L'épidémie sévissait dans les murs de Saragosse. Plus de 15 mille hommes, sur 40 mille contribuant à la défense, étaient déjà dans les hôpitaux. La population inactive mourait sans qu’on prit garde à elle. On n’avait plus le temps ni d’enterrer les cadavres, ni de recueillir les blessés. On les laissait au milieu des décombres, d’où ils répandaient une horrible iufec-