A R . W J L EZ
nent d’Asie, exécutée par une armée française, autrichienne et russe. C’est M. de Caulaincourt qui remit à l’empereur Alexandre la lettre de Napoléon. Le czar était averti déjà par une dépêche de M. de Tolstoy du changement favorable survenu à Paris, et il accueillit l’ambassadeur de France avec des transports de joie. Il voulut lire sur-le-champ, et devant lui, la lettre de Napoléon. Il la lut avec une émotion qn'il ne pouvait pas contenir. — Ah , le grand homme! s’écriait-il à chaque instant, le grand homme! Le voilà revenu aux idées de Tilsit! Dites-lui, répéta-t-il souvent à M. de Caulaiucourt, que je lui sois dévoué pour la vie, que mon empire, mes armées, tout est à sa disposition. Quand je lui demande d'accorder quelque chose qui satisfasse l’orgueil de la nation russe, ce n’est pas par ambition que je parle, c’est pour lui donner cette nation tout entière, et aussi dévouée à scs grands projets que je le suis moi-mème. Votre maître, ajoutait-il, veut intéresser l’Autriche au démembrement de l’empire turc : il a raison. C’est une sage pensée, je m'y associe volontiers. Il veut une expédition dans l’Inde, j'y consens également. Je lui en ai déjà fait connaître les difficultés dans nos longs entretiens à Tilsit. Il est habitué à ne compter les obstacles pour rien; cependant le climat, les distances en présentent ici qui dépassent tout ce qu'il peut imaginer. Mais qu’il soit tranquille, les préparatifs de ma part seront proportionnés aux difficultés. Maintenant il faut nous entendre sur la distribution des territoires que nous allons arracher à la barbarie turque. Traitez ce sujet à fond avec !U. de Romanzoff. Néanmoins il ne faut pas nous le dissimuler, tout cela ne pourra se traiter utilement, définitivement, que dans un téte-à-tétc entre moi et Napoléon. Il faut commencer par examiner le sujet sous toutes ses faces. Dès que nos idées auront acquis un commencement de maturité, je quitterai Saint-Pétersbourg, et j'irai à la rencontre de votre Empereur aussi loin qu’il le voudra. Je désirerais bien aller jusqu’à Paris, mais je ne le puis pas; et d'ailleurs c’est un rendez-vous d'affaires qu’il nous faut, et non un rendez-vous d’éclat et de plaisir. Nous pourrions choisir Weimar, où nous serions au sein de ma propre famille. Toutefois là encore nous serions importunés de mille soins. A Erfurt nous serions plus isolés et plus libres. Proposez ce lieu à votre souverain, et, sa réponse arrivée, je partirai à l’instant même, je voyagerai comme un courrier. — En disant ces- choses et mille autres inutiles à rapporter, l’empereur, plein d’une joie dont il n'était pas maître,^ reconnut que M. de Caulaincourt avait raison quelque temps auparavant en cherchant à le rassurer sur les intentions de Napoléon , et en imputant le désaccord momentané dont il se plaignait à de purs malentendus. Il répéta de nouveau qu’il voyait bien que c’était M. de Tolstoy qui avait été cause de ces malentendus, que cet ambassadeur était gauche, emporté, peut-être même indocile à la nouvelle politique du cabinet russe; qu'il voulait le changer, en envoyer un autre qui serait tout à fait du goût de
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Napoléon, mais qu'il ne savait où le prendre; que partout il rencontrait des esprits récalcitrants; qu’il Unirait Lieu cependant par les soumettre, quelque sévérité qu’il fallut déployer pour les faire marcher dans le grand système de Tilsit.
M. de Caulaincourt no trouva pas le vieux M. do Romanzolf moins vif, moins jeune dans l'expression de sa joie. — Nous voici enfin revenus aux grandes idées de Tilsit, répéta-t-il à M. de Caulaincourt. Celles-là, nous les comprenons, nous y entrons; elles sont dignes du grand homme qui honore le siècle et l'humanité. — Après d’incroyables témoignages de satisfaction et de dévouement à la France, M. de Romanzolf voulut enfin aborder cette difficile question du partage. Alors commencèrent les embarras, la confusion même , il faut le dire. Mettre audacieusement la main sur les vastes contrées qui importent tant à l'équilibre du monde, et qui appartiennent non pas seulement aux stupides possesseurs qui les font vivre dans la barbarie et la stérilité, mais bien plus encore à l'Europe elle-même, si puissamment intéressée à leur indépendance ; mettre la main sur ces contrées, même en pensée, embarrassait l'avide ministre russe qui les dévorait de ses désirs, et le ministre français qui les livrait par nécessité au monstre de l’ambition moscovite. Bien que l’un et l'autre fussent munis de leurs instructions, et sussent quoi penser, quoi dire sur le sujet qui Ie6 réunissait, néanmoins aucun ne voulait proférer le premier mot. Le plus affamé devait parler le premier, et il parla. Il parla dans cotte entrevue et dans plusieurs autres, en toute liberté, avec une audace d’ambition inouïe.
Deux plans se présentaient : d’abord un partage partiel, qui laisserait aux Turcs la portion de leur territoire européen s'étendant ries Balkans au Bosphore, par conséquent les deux détroits et la ville de Constantinople, plus toutes leurs provinces d’Asie; ensuite un partage complet, qui ne laisserait rien aux Turcs de leur territoire d'Europe, et leur enlèverait toutes celles des provinces d'Asie que baigne la Méditerranée.
Le premier plan était celui qui semblait avoir occupé les deux empereurs à Tilsit. Il offrait peu de difficultés. La France devait avoir toutes les provinces maritimes, l’Albanie qui fait suite à la Dalmatie, la Moréo, Candie. La Russie devait acquérir la Moldavie et la Valachic qui forment la gauche du Danube, la Bulgarie qui en forme la droite, et s’arrêter ainsi aux Balkans. L’Autriche, pour se consoler de voir les Russes établis aux bouches du Danube, devait obtenir la Bosnie en toute propriété, et la Servie en apanage sur la tête d’un archiduc. Dans ce système les Turcs conservaient la partie essentielle de leurs provinces d’Europe, celles que la géographie et la nature des populations leur ont jusqu’ici assez bien assurées, c’est-à-dire le sud des Balkans, les deux détroits, Constantinople, et tout l’empire d’Asie. On ne leur enlevait que les provinces qu’ils ne pouvaient
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plus gouverner, la Moldavie, la Valachie, auxquelles il avait fallu déjà concéder une sorte d’iudépcndance; la Servie, qui cherchait alors à s’affranchir par les armes; l’Epire, qui appartenait à Ali, pacha de Janina, plus qu’à la Porte; la Grèce enfin, qui déjà sc montrait disposée à braver le sabre de ses anciens conquérants plutôt que de supporter leur joug. La distribution de ces provinces entre les copartageants était faite d’après la géographie. La France y gagnait, il est vrai, de superbes positions maritimes. Cependant, outre l’inconvénient de rapprocher elle-même les Russes de Constantinople, il y en avait un autre non moins grave, c'était de donner à la Russie et à l'Autriche des provinces qui devaient leur rester par la contiguïté du territoire, et d'en prendre pour elle qui ne pouvaient lui rester que dans l’hypothèse d’une grandeur impossible à maintenir longtemps. Eussions-nous gardé la partie la plus essentielle de cette grandeur, le Rhin et les Alpes, et même le revers des Alpes, c’est-à-diro le Piémont, la Grèce était encore trop loin pour nous être conservée. Tout cela n’était donc en réalité qu’une triste concession du côté de l’Orient, pour le triomphe en Occident de vues grandes, sans doute, mais inopportunes, excessives, devant ajouter de nouvelles charges à celles qui accablaient déjà l’Empire.
U second plan était une sorte de bouleversement du monde civilisé. L’empire turc devait entièrement disparaître, soit de l’Europe, soit de l'Asie. Les Russes, d’après ce nouveau plan, passaient les Balkans et occupaient le versant méridional, c'est-à-dire l’ancienne Thrace jusqu’aux détroits, obtenaient l'objet de leurs vœux, Constantinople, et une portion du rivage de l’Asie pour assurer en leurs mains la possession de ces détroits. L'Autriche, mieux dotée aussi, et employée à séparer la Russie delà France, obtenait, outre la Bosnie et la Servie, l’une et l’autre en toute propriété, la Macédoine elle-même jusqu’à la mer, moins Salonique. La France, conservant son ancien lot, l’Albanie, la Thessalie jusqu’à Salonique, la Morée, Candie, avait encore toutes les îles de l'Archipel, Chypre, la Syrie, l'Egypte. Les Turcs, rejetés au fond de l'Asie-Mineurc et sur l'Euphrate, étaient libres d’y continuer ce culte du Coran, qui leur faisait perdre leur empire d’Europe et les trois quarts de celui d’Asie.
Dans cette chimérique distribution du monde, destinée peut-être à devenir un jour une réalité, moins ce qui alors était réservé à la France, il y avait un point cependant sur lequel on ne pouvait se mettre d’accord, et sur lequel on disputait comme si tous ces projets avaient dii recevoir une execution prochaine. Constantinople intéressait à la fois l'orgueil et l’ambition des Russes, et chez les nations l'un n'est pas moins ardent que l’autre. Les Russes voulaient la ville même de Constantinople comme symbole de l'empire d’Orient ; ils voulaient le Bosphore et les Dardanelles comme clefs des mers. M. de Caulaincourt, partageant les sentiments de