‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 24 sur 186 · LIVRE XXIX. — P K V · texte numérisé non relu

LIVRE XXIX. — P K V

qu'il ne pouvait pas supporter longtemps l’insistance de AI. de Tolstoy. Napoléon, ne dissimulant qu'à moitié l'ennui qu’il ressentait, dit au nouvel ambassadeur que si, après avoir évacué toute la vieille Prusse et une partie de la Poméranie , il continuait à occuper le Brandebourg et la Silésie , c’était parce qu’on avait refusé d’acquitter les contributions de guerre; qu’il ne demandait pas mieux que de retirer ses troupes dès qu’on l’aurait payé; que si du reste il demeurait en Prusse au delà du terme prévu, les Russes de leur côté demeuraient sans motif avouable dans les provinces du Danube, et que la Moldavie et la Valachie valaient bien la Silésie. Sans le dire précisément, Napoléon parut, aux yeux d’un esprit prévenu comme l’était M. de Tolstoy, faire dépendre l’évacuation de la Silésie de celle de la Moldavie et de la Valachie , et lier presque l’acquisition de celles-ci par les Russes à l’acquisition de celle-là par les Français. L'humeur de M. de Tolstoy dut céder à la hauteur de Napoléon, mais le ministre russe conçut un vif dépit, et comme on cherche toujours la société qui sympathise le mieux avec les sentiments qu’on éprouve, il fréquenta de préférence les entêtés peu nombreux qui, dans l'ancienne noblesse française, se vengeaient par leurs propos de n’étre point encore admis à la cour impériale. Il tint un langage peu amical, faillit avoir avec le maréchal Ney, qui n'était pas endurant, une querelle sur le mérite des armées russe et française, et se montra plutôt le représentant d une cour malveillante que celui d'une cour qui voulait être, et qui était en effet, pour le moment du moins, une intime alliée. M. de Talleyrand avec son sang-froid dédaigneux fut chargé de contenir, de calmer, de réprimer au besoin l’humeur incommode de M. de Tolstoy.

Les choses se passèrent mieux à Saint-Pétersbourg, entre M. de Caulaincourt et l’empereur Alexandre ; mais celui-ci ne dissimula pas plus que son ambassadeur le chagrin qu'il éprouvait. Al. de Caulaincourt était un homme grave, portant sur son visage la droiture qui était dans son àmc , n’ayant qu’une faiblesse, c’était de ne pouvoir se consoler du rôle qu'il avait joué dans l’afTaire du duc d’Enghien, ce qui le rendait sensible outre mesure à l'estime qu'on lui témoignait, et ce qui fournit à l’empereur Alexandre un moyen de le dominer. AI. de Caulaincourt trouva l’empereur plein à son égard de grâce et de courtoisie, mais blessé au cœur de ne pas voir se réaliser immédiatement les promesses qu’on lui avait faites. ATilsil Napoléon avait dit à l’empereur Alexandre que si la guerre continuait, et si la Russie y prenait part, elle pourrait trouver vers la Baltique un accroissement de sûreté, vers la mer Noire un accroissement de grandeur, et il avait éventuellement parlé de la distribution à faire des provinces de l’empire turc, sans toutefois rien stipuler de positif. Mais si, d’une part, dans l’entraînement de ces communications, il avait peut-être plus dit qu’il ne voulàit accorder, l’empereur Alexandre avait entendu plus qu’on ne lui

ARAX’JUKZ. (il

avait dit, et, revenu à Saint-Pétersbourg, au milieu d’une société mécontente, il avait fait, pour la ramener, beaucoup de confidences indiscrètes et exagérées. Peu à peu l’opinion s’était répandue dans les salons de Saint- Pétersbourg que la Russie, quoique, vaincue à Friedland, avait rapporté de Tilsit le don de la Finlande , de la Moldavie et de la Valachie. Ceux qui étaient bien disposés pour l’empereur Alexandre, ou qui du moins n’avaient pas le parti pris de blAmer la nouvelle marche du gouvernement, estimaient que c’était là un fort beau prix de plusieurs campagnes malheureuses; que si la Russie devait de si vastes conquêtes à l’amitié de la France, elle faisait bien de cultiver et de conserver cette amitié. Ceux, au contraire , qui avaient encore dans le cœur tous les sentiments excités par la dernière guerre, ou qui en voulaient à l’empereur de son inconstance, tels que MM. de Czartoryski, Xowosiltzoff, Strogonoff, Kotschoubey, représentants de la politique abandonnée , ceux-là disaient que la conquête de la Finlande, vers laquelle on poussait la Russie, n’avait aucune valeur, que c’était un pays de lacs et de marécages, entièrement dépourvu d’habitants; que de plus cette conquête était immorale, puisqu'elle était obtenue sur un parent et un allié , le roi de Suède; que du reste ce serait la seule que Napoléon laisserait faire à l’empereur Alexandre, que jamais il ne lui livrerait la Moldavie et la Valachie , ce dont on ne tarderait pas à se convaincre ; que l’alliance française était donc à la fois une défection , une inconséquence et une duperie.

Ces propos répétés à l’empereur Alexandre le piquaient au vif, et, en voyant par les rapports de M. de Tolstoy qu’ils pourraient bien un jour se vérifier, il en exprima un chagrin extrême à M. de Caulaineourt. Il le reçut avec de grands égards, lui témoigna une estime dont il voyait que cet ambassadeur était avide, et puis, venant à ce qui concernait les intérêts russes, il se répandit en plaintes amères. Il n’avait jamais entendu, disaitil, lier le sort de la Silésie à celui de la Moldavie et de la Valachie. Il avait stipulé et obtenu de l'amitié de l'empereur Xapoléon la restitution d’une partie des États prussiens, restitution nécessaire, indispensable à l’honneur de la Russie. Il se serait contenté de cette restitution, et se serait retiré au fond de son empire, satisfait d'avoir épargné à ses malheureux alliés quelques-unes des conséquences de la guerre, si l’empereur Xapoléon, voulant l’engager dans son système, ne lui avait fait entrevoir des agrandissements soit au nord, soit au midi de l'empire, et n’avait été le premier à lui parler de la Moldavie et de la Valachie. Poussé à entrer dans cette voie, il avait fait tout ce que Napoléon avait désiré : il avait déclaré la guerre à l’Angleterre, malgré les intérêts du commerce russe; il l’avait résolue avec la Suède, malgré la parenté; et, quand lui et tout le monde dans l’empire s'attendait à recevoir le prix de tant de dévouement à une politique étrangère , il arrivait tout à coup de Paris la nouvelle qu’il fallait renoncer aux

62 LIVRE XXIX. — KKV. 1608.

plut légitimes espérances! I.e czar ne pouvait revenir de sa surprise et se cousoler de son chagrin. Vouloir lier le sort de la Silésie à celui de la Moldavie et de la Valacliie, retenir l'une aux Prussiens pour donner les deux autres aux Russes, c'était lui faire un devoir d'honneur de tout refuser. Il ne pouvait pas payer avec les dépouilles d'un ami malheureux, qu'on l'accusait d'avoir déjà trop sacrifié, les acquisitions qu'on lui permettait de faire sur le Dauubc. — Ces malheureux Prussiens, dit Alexandre à M. de Caulaiucourt , n’ont pas de quoi manger. I)élivrcz-moi de leurs importunités, et je n’aurai plus rien qui me trouble dans mes relations avec la France. IVailleurt que ferait Napoléon de la Silésie? La garderait- il pour lui? Mais ce serait devenir mon voisin, elles voisins, il me l'a déclaré luiméme, ne sont jamais des amis. A quoi lui servirait une province si éloignée de son empire? Qu'il prenne autour de lui , près de lui , tout ce qu'il voudra, je le trouve naturel et bien entendu. 11 a pris l’Ktrurie; il va, diton, prendre les États romains; il médite ou ne sait quoi sur l'Kspagnc! soit. Qu'il fasse au midi ce qui lui convient, mais qu'il nous laisse faire au nord ce qui nous convient également, et qu’il ne se rapproche pas tant de nos frontières. S'il ne veut pas la Silésie pour lui , la pourrait-il donner à quelqu'un qui me vaille? Assurémeut non , et en la rendant anx Prussiens, ce qui est la plus simple des solutions, il ne faut pas qu'en revanche il nie refuse ce qu'il m'a promis. Il tromperait ainsi non-seulement mon attente, mais celle de la nation russe, qui estimerait que la Finlande ne vaut pas la guerre qu'elle va lui couler avec l'Angleterre et la Suède, qui dirait que j'ai été dupe du grand homme avec lequel je me suis abouché à Tilsit; qu'on ne peut le rencontrer sans danger, ni sur un champ de bataille, ni dans uno négociation; et qu’il eiil mieux valu, sans continuer une guerre impolitique et dangereuse , se séparer eu paix , mais avec l'indifférence et la froideur que justifient les distances.

Tel avait été, et tel était tous les jours le langage de l'empereur Alexandre à M. de Canlaincourt. 11 n'ajoutait pas que, si on lui avait laissé espérer les provinces du Danube, c’était sans les lui promettre, et que si d’une simple espérance la nation russe, trompée par des bruits de cour, avait fait un engagement formel, le tort en était à lui, à son indiscrétion, à sa faiblesse mémo, puisqu’il n’avait su dominer son entourage qu’en promettant ce qu’il ne pouvait pas tenir. Alexandre n'ajoutait pas cela, mais il était évident que, si on ne venait pas à son secours, en accordant ce qu'il avait imprudemment laissé espérer à la nation, il serait cruellement blessé, •on ministre Romanzoff aussi, et que, si le brusque changement de politique opéré à Tilsit était trop récent pour qu'on osât s’en permettre un autre tout aussi brusque, on n’en garderait pas moins au fond du cœur une blessure profonde, toujours saignante, et que bientôt de nouvelles guerres pourraient s'ensuivre.

ARAXJUKZ.

ea

M. de Caulaincourt, en affirmant avec son honnêteté imposante la bonne foi de Napoléon, en assurant que tout s’éclaircirait, en rejetant sur un malentendu, sur la susceptibilité ombrageuse de M. de Tolsioy, les fâcheux rapports arrivés de Taris, parvint à remettre un peu de calme dans l'Ame de l’empereur Alexandre. Celui-ci finit par s’en prendre à M. de Tolstoy lui -même, à sa maladresse, à ses mauvaises dispositions, et déclara devant M. de Caulaincourt qu’il ne manquerait pas, s'il trouvait encore M. de Tolstoy, comme jadis .\I. de Ifarkotf, occupé à brouiller les deux cours, de faire un exemple éclatant de ceux qui prenaient à lâche de le contrarier, au lieu de s'appliquer à le servir. I/cmpereur Alexandre avait paru fort sensible aux magnifiques cadeaux de porcelaine de Sèvres envoyés à Saint-Pétersbourg, à la cession de cinquante mille fusils, à la réceptipn des cadets russes dans U marine française. Mais rien ne touchait ce cœur, plein d’une seule passion, que l’objet de sa passion même. Les provinces du Danube ou rien, voilà ce qui était sur sou visage comme dans son Ame, vivement éprise d’ambition et de renommée.

M. de Caulaincourt, pour savoir au juste si la nation partageait les scu- . timents de son souverain, envoya à Moscou l'un des employés de l’ambassade, afin de recueillir ce qu’on y disait. Cet employé, transporté au milieu des cercles de la vieille aristocratie russe, où le langage était plus naïf et plus vrai qu'à Saint-Pétersbourg, entendit répéter que lo jeune exar avait bien vite passé de la haine à l’amitié en épousant à Tilsit la politique de la France , bien légèrement compromis les intérêts du commerce russe en déclarant la guerre à la Grande- Bretagne; que la Finlande était une bien faible compensation pour de tels sacrifices; qu’il fallait pour les payer convenablement la Valachie et la Moldavie au moins; mais que jamais on n’obtiendrait de Napoléon ces belles provinces, et que leur jeune empereur en serait cette fois pour une inconséquence et un désagrément de plus.

M. de Caulaincourt se liÀla de transmettre ces divers renseignements à Napoléon, et lui déclara que sans doute la cour de Russie, quoique vivement dépitée, ne ferait pas la guerre, mais qu’on ne pourrait plus compter sur elle, si on no lui accordait pas ce qu'avec ou sans raison elle s’était flattée d’obtenir.

Le général Savary, revenu de Saint-Pétersbourg, corrobora de son témoignage les rapports de M. de Caulaincourt, les appuya du récit d’une foule de détails qu’il avait recueillis lui-même, et confirma Napoléon dans l’idée qu’il dépendait de lui de s'attacher entièrement l’ompereur Alexandre, de l’enchaîner à tous ses projets, quels qu’ils fussent, moyennant une concession en Orient. Décidé dès le milieu de février à en finir avec les Bourbons d’Espagne, Napoléon n’hésita plus, et prit son parti de payèr sur les bords du Danube la nouvelle puissance qu’il se croyait près d’acquérir sur les bords de l’Kbre et du Tage.

C'élait assurément le meilleur parti qu’il pût adopter; car quoiqu’il Tût bien fâcheux de conduire soi-même par la main les Russes à Constantinople, ou du moins de les rapprocher de ce but de leur étemelle ambition, cependant il fallait être conséquent, et subir la condition de ce qu'on allait entreprendre. 11 fallait accorder une ou deux provinces sur le Danube, pour acquérir le droit de détrôner en Espagne l’une des plus vieilles dynasties de l’Europe , et de renouveler au delà des Pyrénées la politique de Louis XIV. Du reste, si on s’était borné à donner aux Russes la Moldavie et la Valachie sans la Bulgarie, c’est-à-dire à les mener jusqu’aux bords du Danube, en prenant soin de les y arrêter; si en même temps on avait procuré aux Autrichiens la Bosnie, la Servie, la Bulgarie, pour les opposer aux Russes en les plaçant eux -mêmes sur le chemin de Constantinople , le mal n'eût pas été à beaucoup prés aussi grand. L’Albanie, la Morée auraient été pour la France une belle compensation, et l’on n’aurait pas acheté trop cher la concession qu'on était obligé de faire, pour s’assurer l’alliance russe. Le langage quotidien de l’empereur Alexandre et dcM. de Romanzoff ne laissait aucun doute sur leur acquiescement à ces conditions. Il fallait donc s’y tenir, payer l'alliance russe, puisqu’on s’en était fait un besoin, mais ne pas pousser plus loin le démembrement de la vieille Europe, ne pas contribuer davantage à la croissance du jeune colosse sorti des glaces du pôle, et grandissant depuis un siècle de manière à épouvanter le monde.

Cependant Xapoléon, soit qu’il voulut occuper l’imagination d’Alexandre, soit que, réduit à la nécessité d’un sacrifice, il cherchât à l’envelopper dans un immense remaniement, soit enfin qu’il songeât à tirer des circonstances, outre le renversement de la dynastie des Bourbons, l’acquisition entière des rivages de la Méditerranée , Xapoléon ne crut pas devoir s’en tenir au simple abandon de la Moldavie et de la Valachie, qui aurait tout arrangé, et consentit à laisser soulever la question immense du partage complet de l'empire ottoman. Dans le moment les Turcs excités secrètement par l'Autriche, publiquement par l’Angleterre, l’une et l’autre leur disant que la France allait les sacrifier à l’ambition russe, les Turcs se conduisaient de la manière la plus odieuse envers les Français, faisaient tomber la tète de leurs partisans, n’osant faire tomber celles de leurs nationaux, se comportaient en un mot en barbares furieux, ivres de sang et de pillage. Xapoléon, exaspéré contre eux, se décida enfin à écrire à l’empereur Alexandre une lettre dans laquelle il annonçait l'intention d'alK)rder la question de l’empire d’Orient, de la traiter sous toutes ses faces, de la résoudre définitivement; dans laquelle il exprimait aussi le désir d’admettre l’Autriche au partage, et posait pour condition essentielle de ce partage, quel qu’il fût, partiel ou total, plus avantageux pour ceux-ci ou pour ceux-là, une expédition gigantesque dans l'Inde, à travers le conti-

Page 1