LIVRE TRENTE ET UNIÈME
BAYLEN
Situation <I<* l'Espagne pendant 1rs événements qui se passaient à Bayonne. — • Esprit des différentes classes de la nation. — Sourde indignation prés d'éclater à chaque instant. — Publication officielle des abdications arrachées à Ferdinand Vil et à Charles IV. . — Effet prodigieux de cette publication. — Insurrection simultanée dans les Asturies, la Galice, la Vieille-Castille, l’Estrémadure, l'Andalousie, les royaumes de Murcie et de Valence, la Catalogne et FAragon. — Formation de juntes insurrectionnelles, déclaration de guerre à la France, levée en masse, et massacre des capitaines généraux. — Premières mesures ordonnées par Napoléon pour la répression de L'insurrection. — Vieux régiments tirés de Paris, des camps de Boulogne et de Bretagne. — Envoi en Espagne des troupes polonaises. — Le général Verdier comprime le mouvement de Logrono, le général Lasalle celui do Valladolid, le général Frère celui de Ségovie. — Le général Lcfebvre-Dcsnoettcs, » la tète d’une colonne composée principalement de cavalerie, disperse les Aragonais à Tudela , Malien , Alagon , puis se trouve arrête tout à conp devant Saragosse., — Gombats du général Duhcsme autour de Barcelone. — Marche du tnareebai Moacey sur Valence, et sou séjour à Cuença. — Mouvement du général Dupont sur l'Andalousie. — Celui-ci rencontre les insurgés de Cordoue au poql d'Alcolea, les culbute, enfonce les portes de Cordoue, et y pénètre de vive force.
— Sac de Cordoue. — Massacre des malades et des blessés français sur toutes les routes. — Le général Dupont s'arrête à Cordoue. — Dangereuse situation de la flotte de l’amiral Rosily à Cadix, attendant les Franeuis qui n’arrivent pas. — Attaquée dans la rade de Cadix par les Espagnols, elle est obligée de se rendre après la plus vive résistance. — Le général Dupont, entouré d’insurgés, fart un mouvement rélrogradc pour se rapprocher des renforts qu’il a demandes, et vient prendre position à Andujar.
— Inconvénients de cette position. — Ignorance absolue où l’on est à Madrid de ce ..qui se passe dans les divers corps de Farinée française, par suite du massacre de tous les courriers. — Inquiétudes pour le maréchal Mnncey et le général Dupont. — La division Frère envoyée au secours du maréchal Moncey, la division Vedcl au secours du general Dupont. — Nouveaux renforts expédiés de Bayounc par XupoléoB. — Colonnes de gendarmerie et de gardes nationales disposées sur les frontières. — Formation de la division Rciilc pour débloquer le général Duhcsme à Barcelone. — Réunion dune armée de siège devant Saragosse. — Composition dune division de vieilles troupes sous les ordres du général Mouton, pour contenir le nord de la Péninsule et escorter Joseph. — Marche de Joseph en Espagne. — Lenteur de cette marche. — Tristesse qu’il éprouve en voyant tous «es sujets révoltés contre lui. — Evénements militaires dans les pays qa’il traverse. — Inutile attaque sur Saragosse. — Réunion des forces insurrectionnelles du nord du l’Espagne sous les généraux Blokc et de laCuesta. — Mouvement du maréchal Bessières vers eux. — Bataille de Rio-Scco, et brillante victoire du maréchal Bessières. — Sous les auspicr* de cette victoihe Joseph se hète {rentrer dans Madrid. Accueil qu’il jr reçoit. — Evénements militaires dans le midi de l’Espagne. — Campagne du maréchal Moncey dans le royaume de Valence. — Passage du défile de Las Cabreras. — Attaque sans succès contre Valence. — Retraite par la route de Murcie. — Importance des' événements dans l’Andalousie. — La division Gobert envoyée à la suite de la division Vedel pour secourir le général Dupont. — Situation de celui-ci à Andujar. — Difficulté qu’il éprouve i vivre. — Chaleur étouffante. — Vedel vient prendre position à Baylen après avoir forcé les défilés de la Sicrra-Morena. — Gobert s’établit à fa Caroline. - — Obstination du général Dupont à demeurer à Andujar. — Les insurgés de Grenade et de F Andalousie, après avoir opéré
leur jonction, ne présentent le 15 juillet devant Andujnr, et canonnent cette position sans résultat sérieux.. — Vedel, intempestivement accouru de Bayleu k Aodujur, est renvoyé aussi mal à propos d'Awiojar à Bayleu. — Pendant que Baylen est découvert, le espagnol Reding force le Guadalquivir, et le générai Gobert, voulant s’y opposer, est tué. — Gflui-ci remplacé par le général Dufour. — Sur nn faux bruit qui fait croire que les Kspagnols se sont portés par uu chemin de. traverse aux défilés de la Sierra-Morena , les généraux Dufour et Vedel courent À lu Caroline v et luisseut une seconde fois Bayleu découvert. — Conseil de guerre au camp des insurgés. — Il est décidé dans ce conseil que les insurgés, ayant trouve trop de difficulté à Andujar, attaqueront Bayleu. — Baylen, uttaquë eu conséquence de relie résolution, est occupé sans résistance. — En apprenant celte nouvelle, le général Dupont y marche. — Il y trouve les insurgés en masse. — Malheureuse bataille de Baylen. — Le général Dupont, ne pouvant forcer le passage pour rejoindre ses lieutenants, est oblige- de demander une suspension d'armes. — Tardif et inutile retour des généraux Dufour et Vedel sur Baylen. — Conférences qui amènent la désastreuse capitulation de Bayleu. — Violation de cette capitulation aussitôt après sa signature. — Les Français qni devaient être reconduits en France, avec permission de servir, sont retenus prisonniers. — Barbares traitements qu’ils essuient. — Funeste effet de celte nouvelle dans toute l’Espagne. — Enthousiasme des Espagnols et abattement des Fronçais. — Josrpb, épouvanté, se décide & évacuer Madrid. — Retraite de l'armée française sur l’Ebre. — -i Le général Verdier, entré dans Sara gosse de vive force, et maître d’une partir de la ville* est obligé de l'évacuer pour rejoindre l'armée française à Tudela. — Le général Duhcsme, après une inutile tentative sur Girone, est obligé de se renfermer dans Barcelone, sans avoir pu être secouru par le général Reille. — Contre-coup de ces événements en Portugal. — Soulèvement général des Portugais. — Efforts du général Junot poor comprimer l'insurrection. — Empressement du gouvernement britannique à seconder l'insurrection du Portugal. — Emoi de plusieurs corps tf armée dans la Péninsule. — Débarquement de sir Arthur tvpllealcy à rembonchnre dn Mondego. — Sa marche sur Lisbonne. Brillant combat de trois mille Français contre quinze mille Anglais k Roliea. — Jumot court avec des forces insuffisantes à la rencontre des Anglais. — Bataille malheureuse de Vimciro. . — Capitulation de Cintra, stipulant l'évacuation dû Portugal. — De toute la Péninsule il ne reste plos aux Français qne le terrain compris entr^ l’fcbre et les Pyré.nées. — Désespoir de Joseph , et son vif désir de retourner à Naples.' — Chagrin de Napoléon , promptemeut et cruellement puni de ses faute».
Lorsque Napoléon quitta Bayonue poor visiter à son retour la Gascogne et la Vendée, il ne conservait plus aucune des illusions qu'il avait conçues un moment sur l’esprit de l'Espagne, et sur la facilité qu’il aurait à disposer d’elle. Une insurrection d’abord partielle, bientôt universelle, venait d’éclater, et de faire arriver jusqu’à lui les cris d’une haine Implacable. Il comptait toutefois sur ses jeunes soldats , -et sur quelques vieux régiments récemment dirigés vers les Pyrénées, pour réduire un mouvement qui pouvait n'étre encore qu’une insurrection pareille à celle des Calabres. Bien qu’il fût déjà détrompé, peut-être même aux regrets de ce qu’il avait entrepris, il lui restait sur ce sujet beaucoup à apprendre, et, avant d’avoir regagné Paris, il devait connaître toutes les conséquences de la faute commise à Bayonne.
Ces Espagnols, depuis le mois de mars, avaient passé en peu de temps par les émotionsles plus diverses. Pleins d’espérance en voyant paraître les Français, de joie eu voyant tomber la vieille cour, d’anxiété en voyant
Ferdinand VII obligé d'aller chercher en France la reconnaissance de «on titre royal, ils avaient été promptement éclairés sur ce qui allait se faire à Bayonne, et une haine ardente s'était tout à coup allumée dans leur cœur. Tous , il est vrai , ne partageaient pas ce sentiment au même degré. Les classes élevées et même les moyennes , appréciant les biens qui pouvaient provenir d’une régénération de l’Espagne par les mains civilisatrices de Napoléon, animées contre l’étranger de sentiments moins sauvages que le peuple , moins portées que lui à l'agitation , souffraient uniquement dans leur fierté , vivement blessée de la manière dont on entendait disposer de leur sort. Cependant, avec des égards, un déploiement subit et irrésistible de forces , on les aurait contenues , et peut-être même eût-on fini par les ramener. Mais le peuple et surtout les moines , cette portion cloîtrée du peuple, étaient exaspérés. Rien chez ceux-ci ne pouvait adoucir le sentiment de l’orgueil froissé, ni l’espérance d’une régénération qu’ils étaient incapables d’apprécier, ni la tolérance à l’égard de l’étranger qu’ils détestaient, ni l’amour du repos, ni la crainte du désordre. Ce peuple espagnol, celui des rues et des champs comme celui du cloître, ardent, oisif, fatigué du repos., loin de l’aimer, s'inquiétant peu de l’incendie des villes et des campagnes dans lesquelles il ne possédait rien , allait satisfaire à sa manière ce peifchant h l’agitation que le peuple français, en 1789, avait satisfait en opérant une grande révolution démocratique. 11 allait déployer poulie soutien de l’ancien régime toutes les passions démagogiques que le peuple français avait déployées pour la fondation du nouveau. Il allait être violent, tumultueux, sanguinaire , pour le trône et l’autel, autant que son voisin l’avait été contre tous les deux. Il allait l’être en proportion de la chaleur de son sang et de la férocité de son caractère. Cependant un généreux sentiment se mêlait chez le peuple espagnol à ceux que nous venons de décrire : c'était l’amour de son sol, de ses rois, de sa religion, qu’il confondait dans la même affection; et sous cette noble inspiration il allait donner d’iiümorlels exemples de constance et souvent d'héroïsme.
Je ne suis point, je ne serai jamais le flatteur de la multitude. Je me suis promis au contraire de bravér son pouvoir tyrannique, car il m’a été infligé de vivre en des temps où elle domine et trouble le monde. Toutefois je lui rends justice : si elle ne voit pas , elle sent ; et , dans les occasions fort rares où il faut fermer les yeux et obéir à son cœur, elle est, non pas un conseiller à écouter, mais un torrent à suivre. Le peuple espagnol, bien qu'en repoussant la royauté de Joseph il repoussât un bon prince et de bonnes institutions , fut peut-être mieux, inspiré que les hautes classes. Il agit noblement en repoussant le bien qui lui venait d'une main étrangère, et sans yeux il vit plus juste que les hommes éclairés, en croyant qn’on pouvait tepir tète au conquérant auquel n’avaient pu résister les plus puissantes armées et les plus grands généraux.
BAYLKX.
Le départ de Ferdinand VH, suivi du départ de Charles IV, puis de relui des infants, avait clairement révélé l’intention de Napoléon, et le peuple de Madrid , n’y tenant plus , se souleva le 2 mai , comme on l’a vu au livre précédent. Il s’insurgea, se fit sabrer par Murat, mais eut l’indicible satisfaction d’égorger quelques Français tombés isolément sous ses coups. En un clin d’œil la nouvelle répandue dans l’Estrémadure, la Manche, l’Andalousie, allait y faire éclater l'incendie qui couvait sourdement, quand la prompte et terrible répression exercée par Murat glaça ces provinces de terreur, et les contint pour quelque temps. Tous les visages redevinrent mornes et silencieux, mais empreints d’une haine profonde. On s’arrêta sous une main menaçante ; mais le récit exagéré du sang versé à Madrid, le détail des événements de Bayonne propagé par la correspondance des couvents, accroissaient à chaque instant la secrète fureur qui régnait dans les Ames, et préparaient une nouvelle explosion, tellement soudaine, tellement universelle, qu’aucun coup, même frappé à propos, ne pourrait la prévenir. Toutefois, si Napoléon, prenant plus au sérieux cette grave entreprise, avait eu partout une force suffisante, si au lieu de 80 mille conscrits, il avait eu 150 mille vieux soldats contenant à la fois Saragosse, Valence, Carthagène, Grenade, Séville, Badajoz, comme on contenait Madrid, Bitrgos, Barcelone; si Murat présent, et en santé, se fût montré partout, peutêtre aurait-on pu empêcher l’incendie de se propager, en admettant qu’il soit donné à la force matérielle de prévaloir contre la force morale, surtout lorsque celle-ci est fortement excitée. Malheureusement, tandis que le maréchal Moncey avec 20 mille jeunes soldats occupait la gauche de la capitale, depuis Aranda jusqu'à Chamartin; tandis que le général Dupont avec 18 mille en occupait la droite, de Ségovic à l’Escurial ; tandis que le maréchal Bessières avec environ 15 mille occupait la Vieille-Castille, et le général Duhesme la Catalogne avec 10 mille ‘ (voir la carte n° A3); en arrière les Asturies, à droite la Galice, à gauche l’ Aragon , en avant l’Estrémadure, la Manche, l’Andalousie, Valence, restaient librdB, et n’étaient contenues que par les autorités espagnoles, désirant sans doute le maintien de l’ordre, mais navrées de douleur, et servies par une armée qui partageait tous les sentiments du peuple. Il était bien évident qu’elles ne déploieraient pàs une grande énergie pour réprimer une insurrection avec laquelle elles sympathisaient secrètement. Cependant , sous l’impression du 2 mai, et dans l’attente de ce qui se passerait définitivement à Bayonne, on se contenait encore, mais avec tous les signes d’une anxiété extraordinaire, et d’une violente passion près d’éclater.
Dans cette situation, l’imagination populaire, vivement éveillée, accueillait les bruits les plus étranges. Les voyages forcés à Bayonne en étaient
1 Le reste des 80,000 jeunes soldats envoyés en Espagne était dans le» hôpitaux.
DOgle
LIVRK XXXI. — MAI 1808.
surtout le texte. I*es principaux personnages devaient; disait-on , après la famille royale , être conduits dans cette ville, devenue le gouffre où allait s'engloutir tout ce que l'Espagne avait de plus illustre. Après la royauté, après les grands, viendrait le tour de l’armée. Elle devait, régiment par régiment, être menée à Bayonne, de Bayonne sur les rives de l’Océan, où se trouvaient déjà les troupes du marquis de La Romana, et périr dans quelque guerre lointaine pour la grandeur du tyran du monde. Ce n'était pas tout : la population entière devait être enlevée au moyen d’une conscription générale , qui frapperait la Péninsule comme elle frappait Ja France, et en verrait la fleur de la nation espagnole sacrifiée aux atroces projets du nouvel Attila. On débitait à ce propos les plus singuliers détails. Des quantités considérables de menottes avaient été fabriquées, disait-on, et transportées dans les caissons de l'armée française, afin d'emmener pieds et poings liés les malheureux conscrits espagnols. On affirmait les avoir vues ét touchées. II y en avait notamment des milliers déposées dans les arsenaux du Ferrai , où cependant n’avait paru ni un bataillon ni uu caisson de l’armée française, mais où l’on travaillait beaucoup , par ordre de Xapoléon, à la restauration de la marine espagnole, et où l'on préparait une expédition pour mettre les riches colonies de la Plata à l’abri des attaques de l’Angleterre. A ces bruits s’en joignaient une foule d'autres de même valeur. On allait, disait-on encore, sous un roi français obliger tout le monde à parler et à écrire le français. Une nuée d’employés français accompagneraient ce roi, et s'approprieraient tous les emplois.
La première et la plus grave conséquence de ces bruits fut de faire déserter l’armée espagnole presque tout entière, par la crainte d’être violemment transportée en France. A Madrid , on vil chaque nuit jusqu'à déni et trois cents hommes déserter à la fois. Les soldats s'en allaient sans leurs officiers, quelquefois même avec eux, emportant armes, bagages, matériel de guerre. Les gardes du corps, qui étaient à l'Escurial, disparurent ainsi peu à peu, au point qu’après quelques jours il n’en restait plus un seul. Cette désertion se manifesta, non-seulement à Madrid, mais à Barcelone , à Burgos, à la Corogne. Généralement les soldats déserteurs fuyaient soit vers le midi, soit vers les provinces dont l’agitation et l'éloignement faisaient un asile plus sur pour les fugitifs. Ceux de Barcelone fuyaient vers Tortose et Valence. Ceux de la Vieille-Castille gagnaient l’Aragon et Sara* gosse, contrée réputée invincible chez les Espagnols. Ceux de la Cologne allaient rejoindre le général Taranco, placé avec un corps de troupes au nord du Portugal. Ceux de la XouvelIe-CastlHc se jetaient partie à gauche vers Guadalaxara et Cuenca, où ils avaient Saragosse et Valence pour retraite, partie à droite vers Talavera, où ils avaient l’asile assuré et impénétrable de l’Estrémadure. Les généraux espagnols, habitués à In subordination, rendaient compte de cette désertion effrayante, qui les laissait
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sans aucun moyen de maintenir l'ordre, quel que fût le souverain définitivement imposé à la malheureuse Espagne.
11 n'y avait que les troupes du Midi , celles de l’Andalousie notamment , où l’on était le plus loin possible des Français, et où l'on aurait voulu aller si on n’y avait pas été, qui demeurassent compactes et unies; et c’étaient par malheur pour nous les plus nombreuses, car il y avait, outre le camp de Saint-Roque devant Gibraltar, fort de 9 mille hommes , la garnison de Cadix, qu’on maintenait considérable en tout temps; puis enfin la division du général Solano, marquis del Socorro, destiné d'abord à occuper le Portugal, rapproché plus tard de Madrid, et renvoyé dernièrement en Andalousie, dont il était capitaine général. Ces troupes, jointes à celles du camp de Saint-Roque que commandait le général Castanos , ne s’élevaient pas à moins de 25 mille hommes, et c'étaient les seules qui ne fussent pas portées à la désertion. Il fallait y ajouter les troupes suisses engagées depuis longtemps au service d’Espagne. I>es deux régiments suisses de Preux et de Reding avaient été, par ordre môme de Napoléon > réunis à Talavera, pour être joints à la première division du général Dupont, qui devait occuper Cadix, où se trouvait, comme on sait, une flotte française. On avait, également pâr son ordre, dirigé sur Grenade les trois régiments suisses stationnés à Tortose, Carthagène et Malaga, où le général Dupont devait les recueillir en passant. Napoléon pensait qu’en les plaçant, comme il disait', dans un courant d'opinion française, ils serviraient la cause de la nouvelle royauté, et non celle de l'ancienne. Malheureusement toutes ses vues devaient être déjouées par le mouvement qui entraînait les cœurs. Les autorités militaires espagnoles, quoiqu'elles regrettassent peu, ainsi que les classes éclairées, le gouvernement incapable et corrompu qui venait de finir, étaient indignées aussi des événements de Bayonne, et auraient volontiers déserté avec leurs soldats vers les provinces inaccessibles aux Français. Murat seul, qui avait sur elles un certain ascendant, aurait pu les maintenir dans le devoir; mais, atteint d’une fièvre violente, affaibli , épuisé, pouvant à peine supporter qu’on lui parlât d’alfaires, souffrant au seul bruit du pas de ses officiers, il avait pris en aversion le pays où il n'était plus appelé à régucr, lui attribuait sa fin qu’il croyait prochaine, demandait sa femme et ses infants avec des cris douloureux, et voulait qu’on le laissât partir immédiatement. Il fallait retenir cet homme héroïque, devenu tout à coup faible comme un enfant, le retenir malgré lui, jusqu'à l’arrivée de Joseph, de crainte que, lui parti, le fantôme d’autorité dont on se servait pour tout ordonner en son nom ne disparut complètement. Les Espagnols avertis de l’état de Murat, qu’on avait transporté à la campagne, et qu’on ne montrait plus, voyaient dans sa maladie une punition du ciel, que du reste ils auraient voulu voir tomber, non sur Murat, qu’ils plaignaient plus qu’ils ne le délestaient,
mais sur Napoléon , devenu désormais l'objet de leur haine inexorable. Il y en avait qui allaient jusqu'à dire que c’était Napoléon lui-méme qui, pour enfouir dans la tombe le secret de ses machinations abominables, avait fait empoisonner llnrat. Ainsi divague, invente, sans souci de la vérité et même de la vraisemblance , l'imagination populaire une fois qu’elle est émue et excitée !
I/anxiété à Madrid était si grande, que le moindre bruit dans une rue, que le pas d'un piquet de cavalerie sur une place publique , suffisaient pour attirer la population en masse. Dans chaque ville ou se pressait à l'arrivée du courrier pour recueillir les nouvelles, et on restait assemblé des heures entières pour en disserter. Le peuple, les bourgeois, les grands, les prêtres, les moines, mêlés ensemble avec la familiarité ordinaire à la nation espagnole, s'occupaient sans cesse des événements politiques dans les lieux publics. Partout la curiosité, l'attente, la colère, la haine, agitaient les cœurs, et il ne fallait plus qu’une légère étincelle pour allumer un vaste incendie.
Tel était donc l’état des esprits lorsque se répandit tout à coup la nouvelle de la double abdication arrachée à Charles IV et à Ferdinand VII. On venait de la publier dans la Gazette de Madrid du 20 mai, à la suite de la manifestation imposée au conseil de Castille en faveur de Joseph. Cette nouvelle n’avait assurément rien d’imprévu, puisque par une foule d’émissaires on avait su que Ferdinand VII était. à Bayonne, prisonnier, et exposé aux obsessions les plus menaçantes pour qu’il cédât sa couronne & la famille Bonaparte. Mais la connaissance officielle du sacrifice arraché à la faiblesse du père et à la captivité du fils, agit sur le sentiment public avec une violence inexprimable. On fut profondément indigné de l’acte en luimême, et rruellement offensé de sa forme dérisoire. L’cfTet fut instantané, général, immense.
A Oviedo, capitale des Asturies, on était déjà fort agité par deux circonstances accidentelles : premièrement la convocation de la junte provinciale, qui avait l’habitude de se réunir tous les trois ans, et secondement un procès intenté à quelques Espagnols pour avoir insulté le consol français de Gijon. Ce procès, ordonné par le gouvernement de Madrid, avait provoqué une désapprobation générale, car tout le monde se sentait prêt à faire ce qu’avaient fait les auteurs de l'outrage qu'il s'agissait de pnnir. La nouvelle des abdications étant arrivée par le courrier de Madrid, on ne se contint plus. Dans cette province, qui était une Espagne dans l’Espagne, et qui éprouvait pour toutes les innovations l’aversion que la Vendée avait manifestée autrefois, il n’y avait qu’un esprit, et les plus grands seigneurs sympathisaient complètement avec le peuple. Ils se mirent à la tête du mouvement, et le 24 mai, jour de l'arrivée du courrier de Madrid, on se concerta par l’intermédiaire des moines et des autorités municipales avec
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les ge ii s des campagnes, pour s'emparer d'Oviedo. A minuit, au bruit du tocsin, le peuple de la montagne descendit en effet vers la ville, l'envahit, se joignit au peuple de l'intérieur, courut chez les autorités, les déposa, et conféra tous les pouvoirs à la junte. Celle-ci choisit pour son président le marquis de Santa-Cruz de Marcenado, grand personnage du pays, fort ennemi des Français, très-passionné pour la maison de Bourbon, et plein , de sentiments patriotiques que nous devons honorer, quoique contraires à la cause de la France. Sous son impulsion, on n'hésita pas à considérer les abdications comme nulles, les événements de Bayonne comme atroces, l'alliance avec la France comme rompue, et on déclara solennellement la guerre à Napoléon. Après avoir procédé de la sorte, on s’empara de toutes les armes que contenaient les arsenaux royaux, très-largement approvisionnés dans cette province par l'industrie locale. On enleva cent mille fusils, qui furent partie distribués au peuple, partie réservés pour les provinces voisines. On fit des dons considérables pour remplir la caisse de l’insurrection, dons auxquels le clergé et les grands propriétaires contribuèrent pour uné forte part. Enfin on proclama le rétablissement de la paix avec la Grande-Bretagne, et on envoya sur un corsaire de Jersey deux députés à Londres, afin d’invoquer l’alliance et les secours de l'Angleterre. L'un de ces deux députés était le comte de Matarosa, depuis comte de Toreno, si connu des bommes de notre âge, comme ministre, ambassadeur et écrivain.
Mais l’enthousiasme patriotique des Espagnols ne pouvait malheureusement éclater sans accompagnement d’affreuses cruautés, et le sang qui coula bientôt dans les autres provinces' allait couler dans les Asturies , lorsque, pour l'honneur de cette province, un prêtre en arrêta l'effusion.
Il y avait à Oviedo deux commissaires espagnols envoyés à l’instigation de Murat pour accélérer le procès intenté aux offenseurs du consul de Gijon.
Il y avait aussi le commandant de la province, appelé la Llave, lequel avait paru peu favorable à une insurrection qui lui semblait singulièrement imprudente; enfin le colonel du régiment des carabiniers royaux et celui du régiment d'Hibemia, qui tous deux avaient opiné autrement que leurs officiers lorsqu'il s’était agi de savoir si on empêcherait ou favoriserait le mouvement populaire. Sur-le-champ on avait proclamé traîtres ces cinq personnages, et la nouvelle autorité les avait mis en prison pour apaiser la populace. Afin de les soustraire a sa fureur, la junte vonlut les faire sortir de la principauté. Le peuple profita de l’occasion pour s’emparer de leurs personnes, et une multitude composée surtout des nouveaux volontaires, les avait déjà attachés à des arbres pour les fusiller, lorsqu’un chanoine (en Espagne le clergé séculier se montra partout meilleur que les moines) eut l’idée de se rendre en procession au lieu oîi se préparait le crime, et, couvrant les victimes avec le saint sacrement, parvint à les
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sauver. Ce ne fut pas le seul effort du clergé honnête pour empêcher l'effusion du sang, mais le seul effort heureux, car bientôt l'Espagne devint un théâtre de crimes atroces, commis non-seulement sur les Français, mais sur les Espagnols les plus illustres et les plus dévoués à leur pays.
L'insurrection des Asturies ne devança que de deux ou trois jours celle du nord de l'Espagne. A Jiurgos on ne pouvait remuer, car le maréchal Bessières y avait son quartier général. Mais À Valladolid , où ne se trouvait plus aucune des divisions du général Dupont, déjà transportées au delà du Guadarrama, à Léon, à Salamanque, à Benavente, à la Corogne enfin, la nouvelle des abdications avait soulevé tous les cœurs. Toutefois, les plaines de la Castille et du royaume de Léon , que la cavalerie française pouvait traverser au galop sans rencontrer d'obstacle , étaient trop ouvertes pour qu'on n’hésitàt pas un peu plus longtemps à s'insurger. Ce fut la Galice, protégée comme les Asturies par des montagnes presque inaccessibles, qui répondit la première au signal d'Oviedo. LaCorognc, capitale de cette province, renfermait encore un assez grand nombre de troupes espagnoles , bien que la plupart eussent suivi le général Taranco en Portugal. L'esprit de subordination militaire et administrative dominait dans celte province, l'un des centres de la puissance espagnole. Le capitaine général Filangieri, frère du célèbre jurisconsulte napolitain, homme sage, doux, éclairé, universellement aimé de la population, mais un peu suspect aux Espagnols en sa qualité de Napolitain, cherchait à maintenir l'ordre dans son commandement , et était du nombre des chefs militaires et civils qui ne considéraient l'insurrection ni comme prudente, ni comme profitable au pays. S’étant aperçu que le régiment de Navarre , qui tenait garnison à la Corogne, était prêt à donner la main aux insurgés, il l’avait envoyé au Ferrol. Il avait ainsi réussi à gagner quelques jours, car jusqu’au 30 mai l'insurrection, qui avait éclaté le 24 dans les Asturies, et qu'on disait accomplie ou près de l’étre à Léon, à Valladolid, à Salamanque, avait été empêchée dans la Galice. Mais le 30 était le jour de la fête de saint Ferdinaud. On avait coutume ce jour-là d’arborer à l'hôtel du gouvernement et dans les lieux publics des drapeaux à l'effigie du saint. On ne l'avait pas osé cette fois, car en fêtant saint Ferdinand , on aurait semblé fêter le souverain détenu à Bayonne, et qui venait d'abdiquer. A ce spectacle, le peuple de la Corogne ne se contint plus. Une foule d’hommes, de femmes, d'enfants, vinrent devant le front des troupes qui protégeaient l'hôtel du gouvernement, en criant Vive Ferdinand ! et en portant des images du saint. Les enfants, plus hardis, se jetèrent au milieu des soldats, qui laissèrent traverser leurs rangs. lies femmes suivirent, et bientôt Thôtel du capitaine général fut envahi, ravagé, et surmonté des insignes du saint, que d’abord on n'avait pas arliorés. lie capitaine général Filaugieri lui-même se vit obligé de s’enfuir.
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Aussitôt unejuntç fut formée, l'insurrection proclamée, la guerre déclarée à la France, une levée en masse ordonnée comme à Oviedo, et la distribution des fusils de l'arsenal faite à la multitude. Quarante ou cinquante mille fusils sortirent des arsenaux royaux pour armer tous les bras qui s'offrirent. Le régiment de Navarre fut immédiatement rappelé du Ferrol et reçu en triomphe. Les dons abondèrent de la part des grands et du clergé. la* trésor de Saint-Jacques-de-Composlellc envoya deux à trois millions de réaux. Cependant on estimait le capitaine général Filangieri, on sentait le besoin d’avoir à la tète de la junte un personnage aussi éminent , et on lui en offrit la présidence, qu’il consentit à accepter. Cet homme excellent, cédant, quoique à regret, à l’entrainement patriotique de scs concitoyens, se mit loyalement À leur tète, pour racheter par la sagesse des mesures la témérité des résolutions. Il rappela du Portugal les troupes du général Taranco; il versa la population insurgée dans les cadres des troupes de ligne pour les grossir ; il employa le materiel considérable donl il disposait pour armer les nouvelles levées, et il se hé ta ainsi d'organiser une force militaire de quelque valeur.
En attendant, il avait porté au débouché des montagnes de la Galice , afin d'arrêter les troupes ennemies qui viendraient des plaines de Léon et de la Vieille-Castille, scs corps les mieux organisés, entre Yillafranca et Manzanal. Mais, tandis qu’il veillait lui-méme au placement de scs postes, quelques furieux qui ne lui pardonnaient ni des hésitations, ni une prudence peu en harmonie avec leurs passions désordonnées , l'égorgèrent atrocement dans les rues de Villafranca. Il y avait là un détachement du régiment de Navarre , irrité encore de quelques jours d'exil au Ferrol, et on attribua à ce régiment un crime qui devint le signal du massacre de la plupart des capitaines généraux.
La commotion de la Galice gagna sur-le-champ le royaume de Léon. A l'arrivée de 800 hommes de troupes envoyés de la Corogne à Léon , l'insurrection s'y produisit de la même manière et avec les mêmes formes. Qn institua une junte, on déclara la guerre, on décréta une levée en masse, ou s'arma avec toutes les armes sorties des arsenaux d'Oviedo , du Ferrol , et de la Corogne. A Léon on était déjà en plaine, et assez rapproché des escadrons du maréchal Bessières; mais à Yalladolid on en était encore plus près. Néanmoins il suffisait à l'imprudent enthousiasme des Espagnols de ne pas voir ces escadrons, quoiqu'ils fussent à quelques lieues, pour éclater en mouvements insurrectionnels. Le capitaine général de Yalladolid était don Gregorio de la Cuesta, vieux militaire, inflexible observateur de la discipline, esprit chagrin et morose, blessé au cœur comme tous les Espagnols des événements de Bayonne , mais n’imaginaut pas qu'on pdt résister à la puissance de la France, et poété à croire qu'il fallait recevoir d'elle la régénération de l'Espagne , en se dédommageant de la blessure
faite à l’orgueil national par les biens qui résulteraient d'une réforme générale des anciens abus. lTn sentiment particulier agissait de plus sur son cœur, c'était l'aversion de la multitude et de son intervention dans les affaires de l'Etat. La populace de Valladulid , que les événements d’Oviedo, de la Corogne, de Léon avaient fort émue, et qui ne voulait pas se montrer plus insensible que les autres populations du Mord à la nouvelle des abdications, s’assembla, Courut sous les fenêtres du capitaine général Grégorio de la Cuesta, et l’obligea à paraître. Ce vieil homme 0e guerre, paraissant avec un visage mécontent, essaya d’opposer quelques raisons fort sensées k une levée de boucliers faite si près des troupes françaises ; mais sa voix fut couverte de huées. Une potence apportée par des gens du peuple fut dressée en face de son palais, et, à ce spectacle, il se rendit, donnant son adhésion à ce qu’il regardait comme une folie. Valladolid eut sa junte insurrectionnelle, sa levée en masse et sa déclaration de guerre.
Ségovie, située à quelque distance sur la route de Madrid, quoique se trouvant k quelques lieues de la troisième division du général Dupont, la division Frère, qui était campée à l’Escurial, Ségovie s’insurgea aussi. U y avait en cette ville, dans le château qui la domine, un collège militaire d’artillerie. Tout le collège se souleva, et, réuni au peuple, barricada la ville. A droite Ciudad-Rodrigo suivit le même exemple, et massacra son gouverneur, parce qu’il n’avait pas mis assez de promptitude à se prononcer. La ville de Madrid tressaillit à ces nouvelles, mais le corps du maréchal Mon ce y, la garde impériale , la cavalerie entière de l’armée , et enfin la présence i l'Escurial, à Aranjuez, à Tolède du corps du général Dupont, ne lui permettaient guère de montrer ce qu’elle éprouvait. D’ailleurs cette capitale croyait avoir payé sa dette patriotique au 2 mai, et attendait que les provinces de la monarchie vinssent la débarrasser de ses fers. Tolède, qui avait fait mine de s’insurger quelques semaines auparavant, avait été promptemeut réprimée, et elle attendait aussi qu’on la délivrât, assistant avec une satisfaction mal dissimulée à l’élan universel de l'indignation nationale. La Manche partageait ce sentiment, et le prouvait en donnant asile aux déserteurs de l’armée, qui trouvaient partout logement, vivres, secoars de tout genre pour gagner les provinces reculées, où il existait des rassemblements de troupes espagnoles.
Mais la riche et puissante Andalousie, comptant sur sa force et sur la distance qui la séparait des Pyrénéeà, aspirant à devenir le nouveau centre de la monarchie depuis que Madrid était occupé, avait ressenti des premières le coup porté à la dignité de la nation espagnole. Elle n’avait pas attendu comme quelques autres provinces la fête de saint Ferdinand. La nouvelle des abdications lui avait suffi, et le 26 mai au soir elle avait éclaté. Déjà depuis quelque temps on conspirait à Séville. Un noble espagnol, originaire de l'Estrémadure, le comte de Tilly , frèrç d’un autre
BAYLKX.
Tilly qui avait figuré dans la révolution française, personnage inquiet, entreprenant, malfamé, porté aux nouveautés quelles qu’elles fussent, se concertait secrètement avec des hommes de toutes les classes, pour préparer un soulèvement contré les Français. Un autre personnage plus singulier, également étranger à Séville , mais s'y montrant beaucoup depuis les derniers événements, le nommé Tap y Xuiiez, espèce d’aventurier faisant la contrebande avec Gibraltar, bon Espagnol du reste, doué au plus haut point du talent d’agir sur la multitude, avait acquis sur le bas peuple de cette ville un immense ascendant. Il s'entendit avec les conjurés du comte de Tilly, et la nouvelle des abdications étant venue, tous d’un commun accord choisirent le 26 mai , jour de l'Ascension, pour opérer le soulèvement de la province. Le .26 au soir, en effet, une foule assemblée par eux, et où figuraient des gens du peuple avec des soldats du régiment d’Olrvenza, se rendit au grand établissement de la Maestranza d’artillerie, qui renfermait un riche dépôt d’armes, l’envahit et s'empara de ce qu'il contenait. En un instant le peuple de Séville fut armé, et parcourut dans une sorte d’ivresse les rues de cette grande cité. La municipalité, pour délibérer avec plus de calme et d’indépendance, avait abandonné l’Hôtel-de- Ville , et s’était transportée à l’hôpital militaire. On s’empara de l'Hôtel— de-Ville resté vacant, et on y institua une junte insurrectionnelle, comme cela se pratiquait alors dans toute l’Espagne. Ce fut le chef de la populace Tap y .\unez, qui en désigna les membres, sous l'inspiration de ceux qui conspiraient avec lui. On choisit de ces hommes qui plaisent dans les temps d'agitation, c'est-à-dire des turbulents, et puis quelques hommes graves pour couvrir l’inconsistance des autres. Cette junte, toute pleine de l’orgueil andaloux , n'hésita pas à se proclamer Junte suprême d'Espagne et des Indes. Elle ne dissimulait pas, comme on le voit, l’ambition de gouverner l’Espagne pendant l'occupation des Castilles par les Français. Tout cela fut fait au milieu d’un enthousiasme impossible à décrire. Mais le lendemain cet enthousiasme devint sanguinaire, comme il fallait s’y attendre. L’autorité municipale, retirée à l’hôpital militaire, était suspecte comme toute autorité aticienue, car c’était, nous le répétons, la démagogie qui triomphait en ce moment sous le manteau du royalisme. On accusajt cette autorité municipale de tiédeur patriotique, et même de secrète connivence avec le gouvernement de Madrid. Son chef, le comte del Aguila, gentilhomme des plus distingués de la province, vint en son nom se présenter à la junte pour lui offrir de se concerter avec elle. A sa vue, la multitude furiepse demanda sa tête. La junte, qui ne partageait pas les sentiments féroces de la populace, voulut le sauver, et pour cela feignit de l’envoyer prisonnier à l’une des tours de la ville. Pendant le trajet, le malheureux comte del Aguila fut enlevé par les insurgés, conduit violemment dans la cour de la prison , attaché à une balustrade et tué à coups de carabine; .puis la roul-
litude alla promener dans les rues les débris de son cadavre. Au milieu de l'ivresse populaire, et de. la terreur qui commençait à s'emparer des classes eletées, on prit une suite de mesures dictées par les circonstances. On décréta la déclaration de guerre à la France, la levée en masse de tous les hommes de 16 à i5 ans, l'envoi de commissaires dans toutes les villes de l'Andalousie, pour les soulever et les rattacher à la junte qui s'instituait Junte suprême d'Espagne et des Indes. Ces commissaires durent aller à Badajoz, à Cordoue, à Jaen , à Grenade, à Cadix, au camp de Saint- Koque. En déclarant la guerre à la France , on prit l’engagement de ne poser les armes que lorsque Napoléon aurait rendu Ferdinand VII à l'Espagne, et on promit de convoquer après la guerre les cortès du royaume, afin d'opérer les réformes dont on sentait, disait-on, l'utilité, et appréciait le mérite, sans avoir besoin d’ètre initié par des étrangers à la connaissance des droits des peuples, car les nouveaux insurgés comprenaient la nécessité d'opposer au moins quelques promesses d'améliorations à la constitution de Bayonne.
C'était surtout vers Cadix que se tournaient tous les regards , car c’était là que résidait le capitaine général Solano , marquis del Socorro, qui réunissait au commandement de la province celui des nombreuses troupes répandues dans le midi de l’Espagne. On lui avait dépéché un commissaire pour le décider à prendre part à l'insurrection , et on en avait expédié un autre également au général Castanos, commandant le camp de Saint- Roque. Le comte de Téba, envoyé k Cadix, s’y présenta avec toute la morgue insurrectionnelle du moment. Il s'adressait mal en s'adressant au marquis del Socorro, caractère fougueux, allier, estimé de l’armée, et aimé de la population. Celui-ci était, comme tous les militaires instruits, très-convaincu de la puissance de la France, et jugeait fort imprudente l'insurrection dans laquelle on se jetait aveuglément. Il l’avail dit en revenant du Portugal, soit à Badajoz, soit à Séville, avec une hardiesse de langage qui avait fort offusqué les conspirateurs. On s’en souvenait, et on était à son égard rempli de défiance. I Ai général Solano convoqua chez lui une assemblée de généraux pour écouter les propositions de Séville. Celte assemblée fut d’avis, comme loi, que toutes les raisons militaires et politiques se réunissaient contre l’idée d’une lutte armée avec la France, et elle fit une déclaration dans laquelle, argumentant contre l'insurrection et concluant pour, elle ordonnait les enrôlements volontaires, se rendant ainsi par pure déférence à un vœu populaire qu'elle déclarait déraisonnable. La lecture de cette pièce, qui à côté d’un acte de condescendance plaçait un blâme, faite publiquement dans les nies de Cadix, f produisit l’émotion la plus vive. La foule se transporta chez le capitaine général, lin jeune homme se fit son orateur, discuta avec le général Solano, réussit à troubler ce brave militaire, habitué à commander, non à raisonner avec de