LIVRE XXX. — 1IAI
peu après l’amiral Gantcaumc enfin devait porter 20 mille hommes ou en Sicile, ou en Egypte, tandis que la Hotte de Cadix serait en mesure de le suivre dans l’une de ces directions. Le moins qu’il put résulter de ces tentatives combinées, ce serait dans l'Océan le ravitaillement de nos colonies, dans la Méditerranée la conquête d'un point important, et dans l’une et l’autre mer, un tel trouble pour l’amirauté anglaise qu’elle ne pourrait rien tenter contre les colonies espagnoles.
Tandis qu’il discutait avec opiniâtreté ces divers plans, soit avec le ministre Decrès, soit avec les amiraux chargés du commandement, et qu’il en ordonnait l’ensemble ou en rectifiait les détails d’après l’avis des hommes pratiques, Napoléon dans ses moments de loisir montait lui-même à cheval, pour courir le long de la mer, visiter l’embouchure de l’Adour, et recueillir de ses propres yeux beaucoup d'informations relatives à la marine. Depuis qu’il était dans les Landes, et qu’il avait vu gisant sur le sol de magnifiques bois de pins et de chênes, qui pourrissaient faute de moyens de transport, il s’était promis de vaincre la nature à force d’art. Lé cœur me saigne, écrivait-il à M. Decrès, en voyant périr inutilement des bois si précieux et si rares. II ordonna d'abord de transporter une partie de ces bois à Mont-de-Marsan, par les eaux de l'Adour, puis de préparer des attelages de bœufs pour les traîner jusqu'à Langon, et les faire ’ descendre ensuite par la Garonne jusqu'à Bordeaux et la Rochelle. Ce mode de transport étant fort coûteux, il s’obstina à faire construire à Bayonne même, pour employer le reste des bois du pays. La barre qui obstrue le fieuve formait le seul obstacle. Elle ne donnait que quatorze pieds d’eau à marée haute. Ce n’était pas assez pour un vaisseau de soixante-quatorze, échantillon que Napoléon voulait construire dans ce port. Il imagina des travaux qui devaient reculer la barre de quelques centaines de toise* , et procurer tout de suite un fond de vingt ou trente pieds, parce qu’en s’éloignant la mer devenait extrêmement profonde, et que la barre descendait en proportion. Il fit venir des ingénieurs de Hollande, afin de discuter et d’arrêter avec eux ces divers travaux. Puis il adopta plusieurs projets pour envoyer aux colonies des recrlies, des farines, dont elles manquaient, et en rapporter des sucres, des cafés, dont elles ne savaient que faire. Il commença par offrir aux armateurs du commerce une certaine somme par tonneau pour le transport des munitions et des hommes. Leur exigence s’étant élevée trop haut, il décida le départ de corvettes et de frégates, qni devaient porter des recrues, des farines, et rapporter des denrées coloniales pour le compte de l’Etat. A des circonstances extraordinaires il /dut, , disait-il, des moyens extraordinaires ; le pire serait de ne rien faire, car les colonies mourraient de faim à côté de leurs barriques de sucre cl dé café, et nous manquerions de ces denrées si précieuses à côté de nos farines ou de nos salaisons invendues.
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En ce moment il venait d'arriver à Bayonne un certain nombre* d'Espagnols considérables, choisis par ordre de Xapoléon dans les diverses provinces de l’Espagne pour composer une junte. Us avaient répondu à son appel, les uns parce qu’ils étaient convaincus que, pour le bonheur de lear patrie, pour lui épargner une guerre dévastatrice, pour sauver ses colonies et assurer sa génération, il fallait se rattacher à la dynastie Bonaparte; les autres, parce qu’ils étaient attirés par l’intérét, par la curiosité, parla sympathie qu'inspire un homme extraordinaire. Cependant le mouvement insurrectionnel qui avait éclaté à Madrid le 2 mai, s’était communiqué dans plusieurs provinces à la fois, en Andalousie à cause de son éloignement des troupes françaises, en Aragon à cause de l’esprit national de cette province frontière, dans les Asturies à cause d’un vieux sentiment d’indépendance propre à cette région inaccessible. Là le sentiment des gens éclairés était vaincu par le sentiment du peuple, moins touché par les considérations politiques que par l’attentat commis contre une dynastie, nationale. Dans ces provinces on n’avait ni pu jii osé nommer des députés à la junte de Bayonne. Le gouvernement de Madrid y avait suppléé en les nommant lui-même. Quelques-uns , bien que portés à se rendre à Bayonne , craignaient toutefois d'y aller; car il y avait une idée qui commençait à se répandre universellement, c’est que quiconque faisait le voyage de Bayonne n’en revenait plus. Une sorte de terreur populaire et superstitieuse s’était emparée des esprits. Les troupes qu'on avait voulu diriger vers les Pyrénées, et notamment les gardes du corps, avaient obstinément refusé d'obéir; ce qui était fâcheux, car c’étaient autant de forces laissées à l’insurrection. Xapoléon, averti par Murat de cette disposition des esprits , avait renvoyé pour quelques jours MAL de Frias, de Medina-Celi et quelques autres personnages considérables, afin de montrer qu’on pouvait revenir de Bayonne quand on y était allé.
On touchait a la fin de mai, et l’esprit public s’altérait visiblement en Espaguc, surtout par le retard à proclamer le nouveau roi. Murat demandait avec instance qu’on en finit, pour décider d’abord une question qui n’avait pas cessé de le préoccuper beaucoup , et ensuite pour prévenir une plus grande altération dans les sentiments des Espagnols. Xapoléon , qui devinait parfaitement les motifs personnels de son beau-frère, et qui ne pouvait pas faire arriver plus tôt la réponse qu’il attendait de Naples, lui avait écrit de la manière la plus dure; et Murat agité de mille soucis, de mille espérances, tour à tour conçues ou abandonnées, bourrelé par les reproches injustes de Xapoléon, avait fini par sûccomber tant au climat qu’à ses propres émotions. 11 avait été atteint d’une fièvre presque mortelle; qui mettait ses jours en péril, et1 persuadait aux basses classes que le lieutenant de Napoléon venait d’être frappé par la Providence. Ce n’était pas un médiocre inconvénient que cette superstition populaire, et celte
subite disparition de l'autorité du lieutenant général dans les circonstances actuelles.
Enfin Napoléon apprit dans les premiers jours de juin , après trois semaines d’attente, l'acceptation et l’arrivée de Joseph, qui n’avait pu, à cause des distances, ni répondre ni arriver plus tôt. Le 0 juin, veille de son arrivée , Napoléon se décida à le proclamer roi d’Espagne, afin qu'il pût paraître à Bayonne en cette qualité, et y recevoir immédiatement les hommages de la junte. Eu conséquence Napoléon rendit un décret dans lequel, s'appuyant sur les déclarations du conseil de Castille, il proclamait Joseph Bonaparte roi d'Espagne et des liules , et garantissait au nouveau souverain l'intégrité de ses Etats d'Europe, d'Afrique, d'Amérique et d'Asie. Le 7 juin Napoléon alla à sa rencontre, sur la route de Pau, et l'accabla de démonstrations tout à 1a fois sincères et calculées, car il l'aimait, et voulait en même temps lui donner crédit aux yeux de la junte. Joseph était enivré de sa graudeur, et inquiet aussi des difficultés qu'il entrevoyait, difficultés dout la révolte des Calabres pouvait déjà lui faire présager une partie. Comme tous les parvenus il était beaucoup moins heureux que ne le suppose la jalouse envie. Il recevait presque avec effroi ce royaume d'Espagne, que Murat désirait jusqu'à en mourir; et dans ses perplexités il. se laissait aller à regretter le doux royaume de Naples , qui ne suffisait pas à consoler la douleur de Murat ! Etrange scène, qui n'était pas la moins singulière de celles que devait offrir celte famille, placée un moment par un grand homme dans la région des fables, pour retomber ensuite dans la région des réalités, de toute la hauteur des trônes les plus élevés de la terre.
Dès que Joseph fut arrivé, Napoléon lui présenta les personnages les plus considérables d'Espagne qu’il avait successivement attirés à Bayonne, ou à titre de membres de la junte, ou à titre d'hommes importants, qu’il voulait connaître, et que sa désignation seule flattait assez pour qu’ils y vinssent. Joseph avait dans le visage quelque chose de la beauté de Napoléon, moins la parfaite régularité, moins le regard, moins enfin ce qui uccusait, dans le vainqueur de Rivoli et d'Austerlitz, la présence de César ou d'Alexandre. 11 y suppléait par une extrême douceur., et par une certaine grâce mêlée d'un peu de hauteur empruntée. Les frères de Napoléon avaient contracté auprès de lui l’habitude de parler d’armées, de diplomatie, d'administration, et le faisaient assez bien pour n’être pas trop dér placés dans les rôles extraordinaires que l'auteur de leur fortune les appelait à jouer. Aucun d'ailleurs n’éfait dépourvu d'esprit. Devant ces grands d'Espagne, vains de leur grandeur, mais ignorants, déjà séduits parla présence de Napoléon, Joseph, par beaucoup de prévenances, et l’étalage de quelques connaissances acquises à Naples , sut plaire et inspirer confiance dans sa capacité. Bientôt, comme la servilité est contagieuse, la pla-
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part des Espagnols «appelés autour de lui sc mirent à vanter ses vertus, même à y croire. I*es ducs de San Carlos, de l’infanlado , del Parque , de Frias, de Hijar, de Castel-Franco, les comtes de Fernand Nu fiez, d’Orgaz, Je fameux Cevallos lui-même, si ennemi des Français, avaient déjà été conduits à penser que l’intérêt bien entendu de l'Espagne voulait qu’on se soumit à la nouvelle dynastie, ce qui était vrai assurément. MM. O’Farrill, ministre de la guerre, d'Azanza, ministre des finances, appelés à Bayonne, avaient été amenés à la même conviction; ce qui de leur part était beaucoup plus naturel, car ils n’étaient pas hommes de cour, mais hommes d’affaires, point astreints à la fidélité domestique, et tenus seulement de chercher en politique le plus grand bien de leur pays. Pour de tels hommes il ne pouvait pas y avoir de doute sur l’avantage de remplacer l’ancienne dynastie par la nouvelle. Après avoir approché Napoléon d’ailleurs, ils furent pénétrés d’admiration, et oublièrent presque les procédés employés à l'égard do la famille détrônée. Ils promirent de servir le nouveau roi. En attendant l’arrivée de Joseph , Napoléon avait préparé avec les Espagnols présents à Bayonne un projet de Constitution accommodé au temps et aux mœurs de l’Espagne. H fut convenu que dans un local , celui de l'ancien évêché de Bayonne, disposé pour cet usage, la junte se rassemblerait, reconnaîtrait le roi, discuterait la Constitution , pour lui donner les apparences d’une adoption libre et volontaire. Ce qui avait été convenu fut exécuté avec une précision toute militaire. Joseph était arrivé le 7 juin. Le Ri la junte fut convoquée sous la présidence de M. d’Azanza, ministre des finances de Ferdinand VII, destiné à le devenir de Joseph Bonaparte, et digne de l’être de tout ro» éclairé. M. d l ’rquijo remplissait les fonctions de secrétaire. Après quelques discours d’apparat, répétant tous qu’il fallait recevoir de la main de Napoléon un membre de celte dynastie miraculeuse envoyée sur la terre pour régénérer les trônes, et que ce membre était Joseph Bonaparte, on lut le décret impérial qui proclamait Joseph roi d’Espagne et des Indes; puis on se rendit auprès de lui pour lut offrir les hommages de la nation espagnole, dont malheureusement on représentait les 'lumières, mais noq les passions. Après Joseph on alla visiter Napoléon, et remercier le puissant bienfaiteur auquel on croyait devoir le plus bel avenir* *
Les jours suivants on lui le projet de Constitution, et on présenta sur ce projet quelques observations dont il fut tenu compte. Il était modelé sur la Constitution de France, sauf quelques modifications appropriées aux mœurs de l’Espagne, et contenait les dispositions qui suivent :
- Une royauté héréditaire, transmissible de inàle en mâle, par ordre de primogéniturc, réversible de la branche de Joseph à celles de I>ouis et de Jérôme ; ne pouvant jamais être réunie à la couronne de France , ce qui assurait l’indépendance de l’Espagne ; . • • • ’
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Un sénat, composé de vingt-quatre membres, chargé, comme celui de France, de veiller à la Constitution, pourvu aussi de la faculté de protéger la liberté de la presse e| la liberté individuelle, au moyen d’une commission déchirant les cas dans lesquels l'une ou l'autre de ces libertés avait pu être violée ;
Une assemblée des corlês, comprenant, sous le nom de banc du clergé , vingt-cinq évêques désignés par le roi ; sous le nom de banc de la noblesse, vingt-,cinq grands d'Espagne désignés par le roi, soixante-deux députés des provinces d’Espagne cl des Indes, trente députes des grandes villes, quinze commerçants notables, quinze lettrés ou savants représentant les universités et les académies, tous élus par ceux qu'ils devaient représenter, laquelle assemblée, réunie au moins tous les trois ans, discutait les lois, et arrêtait pour trois ans la recette et la dépense;
Une magistrature inamovible, rendant la justice d'après les formes de la législation moderne > sous la juridiction suprême d'une haute Cour, qui n'était autre que le conseil de Castille, conservé sous le titre de Cour de cassation ;
Enfin un conseil d’Etat, régulateur suprême de l'administration, à l'exemple de celui de France.
Telle fut la Constitution de Bayonne, qui, assurément, était appropriée et aux mœurs de l’Espagne et à l'état de son éducation politique. On n’y avait parlé ni de l’inquisition , ni du clergé, ni des droits de la noblesse, car il ne fallait éloigner aucune classe de la nation. On laissait à la législation le soin de tirer plus tard toutes les conséquences des principes posés dans cet acte, qui contenait en germe la régénération de l’Espagne.
La Constitution étant achevée, une séance royale euf lieu le 7 juillet, dans le lieu consacré aux séances de la junte. Joseph ^ assis sur le trône, lut un discours où il exprimait les sentiments de dévouement arec lesquels il allait entreprendre le gouvernement de l’Espagne, et phis prêta serment à la nouvelle Constitution, la main posée sur les Evangiles. La junte, à son tour, prêta serment au roi et à la Constitution. De bruyantes acclamations, accompagnèrent tous ces actes. On se rendit ensuite à Marne pour complimenter l’auteur trop obéi de toutes les choses du temps.
11 était urgent que Joseph allât prendre possession vie son royaume. Déjà on disait que les Espagnols, animés par la vue dix sang répandu le 2 mai à Madrid, indignés de la ruse avec laquelle la famille des Bourbons avait été attirée et spoliée à Bayonne, s’insurgeaient en Andalousie, eu Aragon, dans les Asturies, et que la route que suivrait le nouveau roi serait à peine sûre. Il fallait partir.pour aller relever Murat malade, atteint iFun délire continu, demandant à quitter un pays qui lui était devenu odieux, et où il ne pouvait rester sans péril' pour sa vie.
~ Napoléon, dont les yeux commençaient à s’ouvrir, et qui ne voulait pas
envoyer son frère chez une nation étrangère sans le faire respecter , avait préparé de nouvelles forces pour lui servir d'escorte. Déjà les réserves d'infanterie qu’il avait organisées à Orléans, les réserves de cavalerie qu’il avait réunies à Poitiers, étaient entrées sous les généraux Verdier et Lasalle, et formaient un corps d’armée qui occupait le centre de la Castille. Avec quelques vieux régiments tirés de la grande armée, il avait recomposé les camps des cotes, et de ces camps reformés il put tirer quatre beaux régiments, le 15e de ligne, et les 2e, 4e, 12e d’infanterie légère. Il y joignit des lanciers polonais, plus un superbe régiment de cavalerie levé par Murat dans le pays de Berg, et de ces divers corps il composa une division de vieilles troupes, au sein dé laquelle Joseph dut s’avancer sur Madrid à petits pas , afin de donner aux soldats le temps de marcher, et aux Espagnols le temps de voir leur nouveau roi. La junte et tous les grands d’Espagne devaient l’accompagner en marchant du même pas.
Joseph partit le 9 juillet, escorté de vieux soldats, et précédé et suivi de plus de cent voitures que remplissaient les membres de la junte. Napoléon le conduisit jusqu’à la frontière de France, l’embrassa, et lui souhaita bon courage, sans lui dire tout ce qu’il entrevoyait déjà dans sa profonde intelligence. Le faible cœur de Joseph n’eût pas tenu à de pareilles révélations, bien que le génie de Napoléon, à demi éclairé sur l’avenir, ne vit pa£ encore la moitié des maux qui allaient découler de la grande faute commise . à Bayonne.
Tels furent les moyens par lesquels Napoléon, obéissant à une idée systématique bien plus encore qu’aux affections de famille , car il avait de quoi pourvoir tous ses proches sans usurpèr la couronne d’Espagne, parvint à détrôner les derniers Bourbons régnant en Europe. Comme il ne pouvait , à cause de leur faiblesse , y employer la force, car il eût été ridicule de déclarer la guerre à Charles IV , il voulut y employer la ruse , et les faire fuir en leur faisant peur. L’indignation de l’Espagne ayant arrêté dans leur fuite ces malheureux Bourbons , il profita de leurs divisions de famille pour les attirer à Bayonne, par l’espérance d’une justice qu’il leur rendit comme le juge de la fable qui donnait l’écaille de l’huître aux plaideurs. Il fut entraîné ainsi de la ruse à la fourberie, et ajouta à son nom la seconde des deux taches qui ternissent sa gloire. Il lui restait pour l’absoudre le bien à faive à l’Espagne, et par l’Espagne à la France. La Providence ne lui réservait pas même ce moyen de se laver d’une perfidie indigne de son caractère.
Mais ne devançons pas la justice des temps. Les récits qui vont suivre montreront bientôt cette justice redoutable , sortant des événements euxraèmes, et punissant le génie, qui n’est pas plus dispensé que la médiocrité elle-même de loyauté et de bon sens.