LIVRE XXXI. — JUIX JSOS
aux flottes ennemies. La rafle s'ouvre à l'ouest , et à l'est s’étend un vaste enfoncement, qui communique par des passes et des canaux avec les grands établissements connus sous le nom général d’arsenal de la Caraque. Il y a de cette entrée, dont Cadix a la garde, à la Caraque, une distance de trois lieues. Les feux sont très-nombreux prés de l’entrée, dans le but d’écarter l’ennemi. Mais en s'enfonçant dans l’intérieur, et au milieu des lagunes dont on s’est servi pour creuser les bassins, l’impossibilité d’y pénétrer a dispensé de prodiguer les défenses et les batteries.
En voyant les mortiers , les obnsiers amenés à grand renfort de bras dans toutes les batteries qui avaient action sur le milieu de la rade , en voyant équiper des chaloupes canonnières et des bombardes , l’amiral Rosily ne douta plus de l’objet de ces préparatifs, et il forma le projet à la pleine lune, lorsque les marées seraient plus hautes, de profiter du tirant d'eau pour se jeter avec ses vaisseaux tout armés dans les canaux aboutissant à la Caraque. Il devait y être à l'abri des feux les plus redoutables, en mesure de se défendre longtemps, et de beaucoup détruire avant de suocomber. .Mais il aurait fallu pour cela des vents d’ouest, et les vents d'est soufflèrent seuls. Il fut donc obligé de suspendre l’exécution de son projet. Bientôt d’ailleurs la prévoyance des officiers espagnols vint rendre cette manœuvre impossible. Ils coulèrent dans les passes conduisant à la’ Caraque de vieux vaisseaux ; ils placèrent à l'ancre une ligne de chaloupes canonnières et de bombardes qui portaient de la très-grosse artillerie. Ils en firent autant du côté de Cadix, où ils établirent une autre ligne de canonnières et de bombardes, et coulèrent encore de vieux vaisseaux. L’escadre se trouvait ainsi enfermée dans le centre de la rade, fixée dans une position d’où elle ne pouvait sortir , exposée tant aux feux de terre qu'à ceux des chaloupes canonnières, et privée des moyens de se transporter là où elle aurait pu causer le plus de mal.
Le 9 juin, tous ces préparatifs étant achevés, M. de Morla, ne se donnant plus la peine de parlementer , fit commencer le feu contre l’escadre de l'amiral Rosiiy. Vingt et une chaloupes canonnières cl deux bombardes du côté de la Caraque, vingt-cinq canonnières et douze bombardes du côté de Cadix, se mirent à tirer sur nos vaisseaux. Le Princc-des-Asturies , destiné à devenir français, avait été rapproché de la ligne des canonnières du côté de Cadix, afin de leur servir d’appui. Les batteries de terre, rouvertes de forts épaulements qui les mettaient à l’abri de nos projectiles, ajoutaient à tous ces feux celui de 60 pièces de canon de gros calibre, et de 49 mortiers. Sons une grêle de boulets et de bombes , nos cinq vaisseaux et la frégate qui complétait la division se comportèrent avec un sangfroid et une vigueur dignes des héros de Trafalgar. Malheureusement l’état de la marée ne leur permettait pas de se rapprocher des batteries de terre, qu’ila auraient bouleversées, et ils en recevaient les coups sans
BAYLEX.
presque pouvoir les rendre d’une manière efficace, à cause de l'épaisseur des épaulements. Mais ils s’en vengeaient sur les bombardes et les chaloupes canonnières, dont ils fracassèrent et coulèrent un bon nombre. IjC feu commencé, dans la journée du 9, à trois heures de l’après-midi, dura jusqu'au soir à dix heures. Le lendemain 10, il recommença à huit heures du matin, et dura sans interruption jusqu’à trois heures de l’après-midi, avec les mêmes circonstances que celles de la veille. A la fin de ce triste combat, nous avions reçu 2,200 bombes, dont 8 seulement avaient porté à bord sans causer aucun dommage considérable. Xous avions eu 13 hommes tués, 40 grièvement blessés. Mais 15 canonnières et 0 bombardes étaient détruites, et 50 Espagnols hors de combat. C'eut été peu, s’il s’était agi d’obtenir un grand résultat; c’était trop, mille fois trop, pour un combat sans résultat possible, et ne pouvant aboutir qu’à une boucherie inutile. Thomas de Morla, qui croyait en avoir assez, fait pour contenter la populace de Cadix, et qui craignait quelque acte de désespoir de la flotte française , envoya un officier parlementaire pour sommer l’amiral Rosily de se rendre , faisant valoir l'impossibilité où les Français étaient de se défendre au milieu d’une rade fermée, et dans laquelle ils étaient prisonniers. Puis il fit insinuer qu’on était tout disposé, si l’amiral s'y prêtait, à offrir quelque arrangement honorable. L'amiral Rosily fit répondre que se rendre était inadmissible, car les équipages se révolteraient et refuseraient d’obéir; mais qu’il offrait le choix entre deux conditions, ou de sortir moyennant la promesse des Anglais qu’ils ne lo poursuivraient pas avant quatre jours, ou de rester immobile dans la rade jusqu’à ce que tes événements généraux de la guerre eussent décidé de son Bort et de celui de Cadix, prenant l’engagement de déposer son matériel d’artillerie à terre, afin qu'on ne put en concevoir aucune crainte. M. de Morla répondit qu’il ue pouvait agréer lui-même ni l'une ni l’autre de ces conditions, et qu’il était obligé d’en référer à la junte de Séville, devenue l'autorité absolue à laquelle tout le monde obéissait dans le midi de l’Espagne. Que la proposition de ce nouveau délai fût une feinte ou non de la part do M. de Morla, qui peut-être cherchait encore à gagner du temps pour préparer de nouveaux moyens de destruction, il convenait à M. l’amiral Rosily de l'accepter, car on annonçait à chaque instant l’arrivée du générai Dupont, qu'on savait entré le 7 juin à Cordouc. Il y consentit donc, attendant chaque jour, comme on attend l'annonce de la vie ou de la mort, le bruit du canon à l’horizon, signal de la présence de l’armée française.
Entré le 7 à Cordoue, le général Dupont pouvait bien, en effet, être sur le rivage de Cadix le 13 ou le 14. Mais, pendant ce temps, les terres environnantes se couvraient de redoutes, de canons, de moyens formidables de destruction. L’amiral, sentant très-bien que, s’il n'était pas délivré par le général Dupont, il succomberait sous celte masse de feux, et perdrait inn-
tilement trois ou quatre mille matelots, les meilleurs de la France, forma un projet désespéré, qui n'était pas propre à les sauver, mais qui leur offrait au moins une chance de salut, et en tout cas la satisfaction de se venger, en détruisant beaucoup plus d'hommes qu'ils n'en perdraient. Quoique les passes du côté de Cadix pour sortir de la rade fussent obslfuées, l’amiral avait découvert un passage praticable, et il résolut, le jour où l'on recommencerait le feu, de se porter en furieux sur la division espagnole, qui était fort mal armée et pas plus nombreuse que la sienne, de la brûler avant l'arrivée des Anglais, de se jeter ensuite sur ces derniers s'ils paraissaient, de détruire et de se faire détruire, en se fiant au sort du soin de sauver tout ou partie de la division. Mais pour ce coup de désespoir il fallait un premier hasard heureux , c’était un vent favorable. 11 attendit donc , après avoir fait tous ses préparatifs de départ , ou l’apparition du général Dupont, ou une réponse acceptable de Séville, ou un vent favorable.
Le 14 juin venu, aucune de ces circonstances n'était réalisée. Le général Dupont n'avait point paru; la junte de Séville exigeait la reddition pure et simple.; quant au vent, il soufflait de l'est, et poussait au fond de la rade, au lieu de pousser à la sortie. On avait justement le vent qu'on aurait souhaité quelques jours plus tôt pour se jeter sur la Caraque, avant que les canaux en fussent obstrués. Les moyens de l'ennemi étaient triplés. 11 ne restait qu'à essuyer une lente et infaillible destruction, sous une canonnade à laquelle on ne pourrait pas répondre de manière à se venger. Se rendre laissait au moins la chance d’étre tiré de prison quelques jours après par une armée française victorieuse. Il fallut donc amener le pavillon sans autre condition que la vie sauve. Les braves marins de Trafalgar, toujours malheureux par les combinaisons d'une politique qui avait le continent en vue plus que la mer, furent encore sacrifiés ici, et constitués prisonniers d'une nation alliée , qui , après les avoir si mal secondés à Trafalgar, se veiigeuit sur eux d'événements généraux dont ils n’étaient pas les auteurs. Les vaisseaux furent désarmés, les officiers conduits prisonniers dans les forts, aux applaudissements frénétiques d’une populace «féroce. Ainsi finit à Cadix meme l’alliance maritime des deux nations, à la grande joie des Anglais débarqués à terre, et se comportant déjà dans le port de Cadix comme dans un port qui leur aurait appartenu! Ainsi s'évanouissaient, l’une après l’autre, les illusions qu'on s’était faites sur la Péninsule, et chacune d’elles, en s'évanouissant , laissait apercevoir un immense danger!
L’amiral Rosily venait de succomber, parce que le général Dupont n’avait pu arriver à temps pour lui tendre la main : qu'allait-il advenir du général Dupont lui-méme , jeté avec dix mille jeunes soldats au milieu de l'Andalousie insurgée? On avait compté que tout s'aplanirait devant lui ; que cinq à six mille Suisses le renforceraient en route; qu’une division fran-
cuise, traversant paisiblement le Portugal, le rejoindrait par Elias, et qu'il pourrait ainsi marcher sur Séville et Cadix avec vingt mille hommes. Mais la plus grande partie des Suisses enveloppée par l'insurrection s'était donnée à elle. Le Portugal, commençant à partager l'émotion de l'Espagne, n’était pas plus facile â traverser, et le général Kellermann avait pu s’avancer à peine avec la cavalerie jusqu’à Elias. Toutes les facilités qu'on avait rêvées, en se fondant sur l’ancienne soumission de l’Espagne, se changeaient en difficultés. Chaque village devenait un coupe-gorge pour nos soldats; les vivres disparaissaient, et il ne restait partout qu un climat dévorant.
Le général Dupont, en s'arrêtant en Andalousie,' avait été bien loin dé soupçonner un pareil état de choses. Il n'avait jamais beaucoup compté ni sur les Suisses qui devaient lui arriver par Grenade, ni sur la division française qui devait le joindre à travers le Portugal. 11 avait compté sur ses propres troupes, «ur la jonction de ses deux divisions, et, fort de vingt mille Français, il n'avait pas douté un moment de venir à bout de l’Andalousie. Mais il s'agissait de savoir si ses courriers auraient pu parvenir jusqu’à Madrid, où l’on avait retenu ses deux divisions, dans l'incertitude de ce qui pourrait se passer au centre de l’Espagne. Il demeura ainsi une dizaine de jours à Cordoue , attendant des instructions et dés secours qui n’arrivaient pas. Cependant la nouvelle du désastre de la flotte, celle de la défection des Suisses et des troupes du camp de Saint-Koqué, la réponse faite par le général Castanos à un envoyé qu’on lui avait dépêché, et qui prouvait qu'il était irrévocablement engagé dans l'insurrection, finirent par révéler au général Dupont le danger de sa position. D'une part il voyait venir sur lui , à droite et par Séville , l’armée de l’Andalousie ; de l’autre , à gauche et par Jaen, l’armée de Grenade. Celle-ci était pour le moment la plus dangereuse, car de Jaen elle n’avait qu’un pas à faire pour se rendre à Baylen , tête des défilés de la Sierra-Morena, dont le général était à environ vingt-quatre lieues de France en restant à Cordoue. Une telle situation n’était pas tenable , et il ne pouvait pas laisser à l’ennemi la possession des passages de k Sierra-Morena sans périr. C’était bien assez d’y souffrir les bandes indisciplinées d’Augustin Echavarri qui les infestaient, et y arrêtaient les courriers et les convois. 11 prit donc, quoique à regret, le parti de quitter Cordoue, et de rétrograder jusqu'à Andujar, où il allait être sur le Guadalquivir, à sept lieues de Baylen, et beaucoup plus près des défilés de la Sierra-Morena. Ainsi, au lieu de la promenade conquérante de l’Andalousie , il fut contraint à un mouvement rétrograde.
Comme rien ne le pressait, il opéra cette retraite avec ordre et lenteur. 11 partit le 17 juin au soir, afin de marcher la nuit, ainsi qu’on a coutume de le faire en cette saison , et sons ce climat brûlant. Depuis ce qu'on avait appris de la cruauté des Espagnols, aucun malade^ ou blessé pouvant