‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 5 sur 186 · LIVRE XXIX. — NOV · texte numérisé non relu

LIVRE XXIX. — NOV

glais et aux Français, qui allaient s’en disputer les lambeaux. Au milieu de ces pénibles hésitations, le prince régent, dés qu’il avait appris la marche de l’armée française sur Valladolid , avait accédé à toutes les demandes de Napoléon , déclaré la guerre à la Grande-Bretagne , décrété la saisie de toutes ses propriétés, en donnant toutefois aux commerçants anglais le temps d’emporter ou de vendre ce qu'ils possédaient de plus précieux. Il avait enfin dépéché à la rencontre du général Junot, pour arrêter l'armée française, des messagers, qui malheureusement la cherchaient sur les routes oii elle n’était pas. Lord Strangford, ambassadeur d’Angleterre, avait pris ses passe-ports, et s’était retiré à bord de la (lotte anglaise, qui avait immédiatement commencé le blocus du Tage.

L'apparition imprévue de l’armée française sur la roule d’Alcantara à A bran tés, sans qu’aucun des émissaires envoyés put ralentir sa marche, fil naître une. indicible terreur dans l'Ame du régent, terreur partagée par tous ses parents et conseillers. L’idée de fuir prit alors le dessus sur toutes les autres. Lord Strangford, sachant ce qui se passait, s’empressa de reparaître à Lisbonne, en apportant des nouvelles de Paris, qui avaient passé par Londres, et qui annonçaient la résolution prise par Napoléon de détrôner la maison de Bragance ‘. Ces nouvelles et sa présence décidèrent

1 Plusieurs historiens, tant portugais qu’espagnols et français, ont prétendu qno lord Strangford dérida te prince régent h quitter le Portugal en produisant un Moniteur du 11 novembre, arrivé par la voie de Londres, contennnt un décret impérial semblable A celui qui avait prononcé la déchéance de la maison de Naples, et déclarant que la maison de Bragance arail cesse de régner. Celte assertion, si elle n’rSt pas tout A fait inexacte, est cependant erronée. Le Mtmiteur ne renferme, ni à la date du 1 1 novembre, ni il des dates antérieures ou postérieures , un décret portant que la maison de bragance arail cesse de régner. Cette forme employée en 1801» contre la maison de Naples, après mie trahison impardonnable, ne pouvait pas se renouveler contre des familles régnantes, qui n'avaient fourni à Napoléon aucun prétexte de les traiter de In sorte. Le dépàl des minutes à la serrétairerie d’Etat ne renferme pas plus que le Moniteur le décret dont on parle contre la maison de Rragance. Mais le Moniteur du 13 novembre Contient sous la rubrique Paris, date du 12, un article sur les diverses expéditions des Anglais contre Copenhague, Alexandrie, Constantinople et Ruenos-Ayres. Dans cet article, dicté évidemment par Napoléon, et tendant à montrer 1rs conséquences auxquelles s’exposaient tous les gouvernements qui se sacrifiaient à lu politique anglaise, on lit le passage suivant :

« Après ces quatre expéditions qui déterminent si bien la décadenre morale et militaire de l'Angleterre, nous parlerons de la situation oîi ils laissent aujourd'hui le Portugal. Le prince régent du Portugal perd son tn\ne; il le perd, intluencé parles intrigues des Anglais; il le perd pour n’avoir pas voulu saisir les marchandises anglaises qui sont à Lisbonne: que fait donc l’Angleterre, cette alliée si puissante? Elle regarde avec indifférence ce qui sc passe en Portugal. Que fera-t-elle quand le Portugal sera pris? Ira-t-elle s’emparer du Brésil? Non : si les Anglais font celle tentative, les catholiques les chasseront. La chute de la maison de Rragance restera une nourelle preuve que la prrte de quiconque s’attache anx Anglais est inévitable. *

C’est là probablement ce qu'on a entendu par le décret déclarant que U maison de Bragance avait cessé de régner; c’est là le Moniteur qui, paraissant à Paris le 13, rendu A Londres le 15 ou le lfi, put par l'amirauté arriver le 23 ou le 2V à boni de la Hotte anglaise , et être communiqué au prince régent de Portugal.

ARANJUEZ

définitivement le départ de la famille royale pour le Brésil. On avait, dans la supposition qu'il faudrait peut-être fermer le Tage aux Anglais, armé tant bien que mal ce qui restait de la flotte portugaise, c’est-à-dire un vaisseau de quatre-vingts, sept de soixante-quatorze , trois frégates et trois bricks. La nouvelle de rentrée de Junot à Abrantès, auquel il suffisait de trois marches pour arriver à Lisbonne, ayant été connue dans cette capitale le 27 novembre, on mit à bord la famille royale et une partie de l'aristocratie, avec ce qu’elle pouvait emporter de ses effets précieux. Par un temps affreux, une pluie battante, on vit les princes, les princesses, la reine mère les yeux égarés par la folie, presque toutes les personnes composant la cour, beaucoup de grandes familles, hommes, femmes, enfants, domestiques, au nombre de sept ou huit mille individus, s’embarquer confusément sur l'escadre, et sur une vingtaine de grands bâtiments consacrés au commerce du Brésil. Le mobilier des palais royaux et des plus riches maisons de Lisbonne, les fonds des caisses publiques, l’argent que le régent avait pris soin d’amasser depuis quelque temps, celui que les familles fugitives avaient pu se procurer, tout gisait sur les quais du Tage, à moitié enfoui dans la boue, aux yeux d’un peuple consterné, tour à tour attendri de ce spectacle douloureux, ou irrité de cette fuite si lâche, qui le laissait sans gouvernement et sans moyens de défense. La précipitation était si grande, que, sur quelques-uns de ces bâtiments qu’on chargeait de richesses, on avait oublié de placer les vivres les plus indispensables. Dans la journée du 27, tout fut embarqué, et trente-six bâtiments de guerre ou de commerce, rangés autour du vaisseau amiral, au milieu du Tage, large devant Lisbonne comme un bras de mer, attendirent le vent favorable, tandis qu’une population de trois cent mille âmes les regardait tristement, partagée entre la douleur, la colère, la curiosité, la terreur. A l’embouchure du Tage, la flotte anglaise croisait pour recevoir les émigrants et les protéger au besoin do son artillerie.

Toute la journée du 27 se passa ainsi, les vents ne permettant pas là sortie du Tage, et l’anxiété régnant sur la flotte portugaise; car si un détachement français parvenu à temps à Lisbonne eut couru à la tour de Belem , le Tage se serait trouvé fermé. i

Pendant ce temps le général Junot, menant à la bâte ses malheureux soldats, arrivait à perte d’haleine sous les murs de Lisbonne. Il avait été retenu pendant les journées du 2<> et du 27 devant le Zezère, dont les eaux s’étaient élevées de douze à quinze pieds en quelques heures, et qui se jette dans le Tage, près de Punhete. Il le passa avec quelques mille hommes, dans des bateaux que lui amenèrent des mariniers bien payés, et au milieu des plus grands périls, car ces bateaux emportés avec une grande violence allaient tomber dans le Tage, et étaient ensuite obligés d’en remonter le cours pour rejoindra le point de débarquement. Le 28 ,

it LIVRE XXIX. — \0V. 1807.

Junot marcha sur Santairm, à travers les inondations qui couvraient au loin les bords du Tage, et au milieu desquelles les soldats faisaient quelquefois une lieue de suite, en ayant de l’eau jusqu’au genou. Le 29, il atteignit Saeaven, et y reçut des nouvelles de Lisbonne. Il apprit que la famille royale était embarquée avec toute la cour, et qu’elle allait emmener la marine portugaise chargée de richesses. Il n'était plus à espérer qu’on put arriver à temps; niais il fallait prévenir un soulèvement, qu’il aurait été impossible de comprimer avec quelques mille hommes épuisés n’ayant pas un canon. Le général Junot prit son parti résolument , et quitta Saeaven le 30 au matin avec une colonne qui n’était pas de plus de quinze cents grenadiers, et avec une escorte de quelques cavaliers portugais rencontrés sur sa route qu’il avait obligés à le suivre. 11 entra dans Lisbonne à huit heures du matin, fut reçu par une commission de gouvernement, à laquelle le prince régent avait livré le royaume, et par un émigré français, M. de Xovion, qui était chargé de la police, et qui s’acquittait de ce soin avec autant d’intelligence que d’énergie. Le général Junot trouva la capitale tranquille, désolée de la présence de l’étranger, mais soumise, et d’ailleurs tellement indignée de la fuite de la cour, qu’elle en voulait un peu moins à ceux qui venaient prendre son trône. La Hotte portugaise, après avoir attendu sous voiles toute la journée du 27, et une partie de celle du 28, avait enfin franchi le soir la barre du Tagc, grâce à un changement de vents, et avait été accueillie par les salves de la flotte anglaise, saluant la royauté fugitive. L’amiral Sidney Smith détacha une forte division pour accompagner cette royauté en Amérique, où elle allait commencer par le Brésil l’affranchissement de toutes les colonies portugaises et espagnoles; car il était donné à la révolution française de changer la face du nouveau monde comme de l’ancien, et ces trônes de la Péninsule, qu’elle précipitait dans l’Océan, devaient y produire en tombant un reflux qui sc ferait sentir jusqu’à l’autre bord de l’Atlantique.

Le général Junot avait donc vu lui échapper une partie des résultats qu’il poursuivait avec tant d’ardeur. Toutefois quelques carcasses de vaisseaux tellement usées que les fugitifs qui s’y étaient embarqués craignaient de ne pas arriver au Brésil, quelques pierreries, quelques métaux monnayés, et enfin une famille dont la prise eut été un grand embarras , ne valaient pas l’avantage de devenir maître sans coup férir des plus importantes positions du littoral européen , et d’avoir prévenu une résistance qu'on n'aurait pas pu vaincre si elle avait été tant soit peu énergique. Le général Junot et son armée avaient donc recueilli le prix de leur constance. Mais il fallait s’établir à Lisbonne, rallier l'armée, la faire reposer, la pourvoir du nécessaire, et lui rendre l’aspect imposant qu'elle avait perdu pendant cette marche mémorable.

Vers la fin de la journée du 30 , Junot vit arriver une partie de la pre-

litière division. Il s'empara des forls et des positions dominantes de Lisbonne, qui est située sur quelques collines, au bord des eaux épanchées du Tage. La commission de gouvernement , et surtout le commandant de la légion de police, AI. de Xovion, l'aidèrent dans le maintien de l'ordre; en quoi ils agirent en bons citoyens, car l’ordre troublé n’eût amené qu’une effusion inutile de sang, et peut-être le sac de Lisbonne. Junot répartit les troupes de la manière la plus convenable pour leur bien-être et leur sûreté au milieu d’une population ennemie de trois cent mille âmes. Après avoir solidement établi les premiers détachements arrivés, il s'occupa de rallier les autres. Beaucoup de soldats avaient été ou noyés ou assassinés; quelques-uns étaient morts de fatigue. Cependant , quoique très-regrettables , ees pertes n’étaient pas aussi grandes qu’on aurait pu le craindre d’après le petit nombre d'hommes qui se trouvaient dans les rangs le jour de l’entrée à Lisbonne. Les relevés faits plus tard constatèrent que les morts ou égarés ne dépassaient pas 1,700. 11 restait donc environ 21 ou 22 mille soldats, déjà fort éprouvés par cette campagne, et suivis de 3 à \ mille, qui, conduits par une route d’étapes bien frayée, devaient arriver sains et saufs au but où leurs devanciers n’étaient parvenus qu’après tant de peines et de fatigues. La plupart des soldats demeurés en arrière s’étaient réunis eu bandes, marchant plus lentement que les tètes de colonne, mais se défendant contre les paysans, et vivant comme ils pouvaient de ce qu’ils trouvaient dans les bois. Les troupeaux de chèvres ou de moutons rencontrés sur la route faisaient les frais de leur subsistance, l'ne fois à Abranlès, ils s’embarquaient sur des bateaux qui les transportaient par le Tage à Lisbonne. L’artillerie, fort retardée, fut aussi chargée sur des bateaux, et par ce moyen expéditif de transport conduite au point commun de ralliement. La cavalerie arriva sans chevaux. Mais le Portugal allait fournir à l’armée tout ce qui lui manquait. Il y avait à Lisbonne un arsenal magnifique, servant également aux armées de terre et de mer, peuplé de trois mille ouvriers très-habiles, et ne demandant pas mieux que de continuer à gagner leur vie, même en travaillant pour les Français. Le général Juuol les employa à réparer ou à refaire tout le matériel de l’armée, et à fabriquer des affûts pour la nombreuse artillerie qui existait à Lisbonne, et qu'il fallait mettre en batterie contre les Anglais. Près de la capitale se trouvait l’armée portugaise, forte de vingt-cinq mille hommes, laquelle attendait qu’on prononçât sur son sort. Les soldats portugais, en général, aimaient mieux vivre dans leurs villages que sous les drapeaux. Le général Junot leur donna des congés , de manière qu’il n’en restât que six mille dans les cadres. Il prit tous les chevaux de la cavalerie, et remonta ainsi la cavalerie française. Il fit de même pour l’artillerie, et en quelques jours son armée, ralliée, armée, vêtue à neuf, reposée de ses fatigues, présentait le plus bel aspect. Pour suffire à ces dépenses, il n'y avait point de fonds dans les

Page 1