‹ Histoire du consulat et de l'empire [Texte imprimé]Chapitre 4 sur 186 · LIVRE XXIX. — MOV · texte numérisé non relu

LIVRE XXIX. — MOV

entra dans l'eau jusqu'à la poitrine, et resta dans celte position jusqu'à ce que tous ses soldats eussent passé. On ne vécut à la couchée qu’avec de la viande de chèvre, des glands, et une once de pain par homme. On arriva le lendemain à Castello-Branco, où les deux divisions se trouvèrent réunies, dans un état difficile à décrire. La première arrivée, qui avait eu moins de difficultés à vaincre, alla bivouaquer au dehors, pour laisser à celle qui la suivait, et qui était encore plus fatiguée, l’avantage de se loger dans l'intérieur de Castello-Branco. On avait mis des gardes à chaque four, afin d'empêcher le pillage. Grâce à ce soin, on put distribuer deux onces de pain par homme. On manqua de viande, mais on eut du riz, des légumes et du vin. I^es soldats étaient pâles, défigurés, et presque tous pieds nus. S’arrêter, c’eût été s’exposer à mourir de faim, sans compter l'inconvénient de perdre un temps précieux. On repartit donc dans l’espoir d’atteindre Abrantès, ville riche et peuplée, située hors de la région des montagnes, dans un pays ouvert et fertile. On y marcha sur deux colonnes, l’une formée de la première division par Sobreira-Formosa, l’autre formée de la deuxième division par Perdigao. La première avait quatorze lieues à parcourir, quatre ou cinq torrents à traverser. La pluie les avait tellement grossis qu'on ne pouvait les franchir sans danger. Les soldats faisaient la chaîne avec leurs fusils pour se défendre contre la violence des eaux. Quelques-uns débiles ou exténués étaient parfois entraînés. Les officiers, pleins de dévouement, voulant donner aux plus forts l’exemple de secourir les plus faibles, prenaient eux-mêmes sur leurs épaules les soldats incapables de passer, et les aidaient ainsi à franchir les torrents. Sur la route ou trouva un seul village, celui de Sarcedas, et les soldats mourant de faim le pillèrent, malgré les efforts du général en chef pour les en empêcher. Le soir on n’arriva à Sobreira-Formosa qu’à onze heures, dans un véritable état de désespoir. Pendant la première heure, il n’y eut qu’un sixième des hommes réunis. On trouva des châtaignes, quelque bétail, et on en vécut. La deuxième division, pour se rendre à Perdigao, avait essuyé de son côté de cruelles souffrances.

Le reste de la route jusqu'à Abrantès était moins affreux par les aspérités du sol, mais tout autant par la stérilité et le dénûment. Enfin, après des fatigues et des privations inouïes, on arriva le 24 à Ahrantès au nombre de quatre à cinq mille hommes, pâles, défaits, les pieds en sang, les vêtements déchirés, et avec des fusils hors de service, caries soldats en avaient fait des bâtons pour s’aidera passer les torrents, ou à gravir les montagnes. Arriver dans cet état au milieu d’une ville très- peuplée, c’eut été lui donner la tentation de fermer ses portes à de tels assaillants, et de se défendre contre eux rien qu’en les laissant mourir de faim. Mais heureusement les immortelles victoires remportées, dans toutes les parties du monde, par les vieux soldats de la France, protégeaient nos jeunes troupes quelque part

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cjii’elles se trouvassent. Le renom de l’armée française était tel qu'à son approche il n’y avait dans les populations qu’un sentiment, celui de In satisfaire en lui fournissant an plus tôt ce dont elle avait besoin. Si on avait le temps de la connaître, on cessait bientôt de la détester, sans cesser de la craindre, et on lui offrait de bonne volonté ce que le premier jour on lui avait offert sous une impression de terreur.

Le général en chef avait précédé ses troupes à Abrantès pour préparer d'avance les secours que réclamait leur triste état. Les habitants se prêtèrent à tout ce qu'il voulut. On réunit du bétail, du pain en abondance, et, pour la première fois depuis leur départ de Salamanque, c’est-à-dire depuis douze jours, les soldats reçurent la ration complète. On leur procura des vins excellents, de la chaussure, des vêtements, des moyens de transport. On put même envoyer en arrière des voitures pour recueillir les hommes fatigués ou malades. Le temps n'était pas encore redevenu serein et sec ; mais on se trouvait dans un beau pays, uni, chaud, couvert d'orangers, exhalant les doux parfums du Midi, présentant le spectacle du bien-être et de la richesse. L'effet sur ces jeunes soldats , accessibles à toutes les sensations, fut prompt, et ils passèrent en deux jouis du plus sombre désespoir à une sorte de joie et de confiance. Beaucoup d’entre eux étaient encore engagés au milieu des rochers du Beyra; mais ils venaient peu à peu, par bandes détachées, recevoir à leur tour la douce impression d’une belle contrée, abondante en ressources de tout genre.

Junot fit réparer les armes, et, réunissant les compagnies d’élite, forma une colonne de quatre mille hommes, en état de continuer la marche sur Lisbonne. Ayant prévenu par sa célérité une résistance qui, dans les montagnes du Beyra, aurait pu devenir invincible, il avait recueilli un premier prix de ses efforts. Mais il aurait voulu arriver à Lisbonne, de manière à saisir au passage tout ce qui allait s’échapper de cette capitale. Ce second succès était presque impossible à obtenir.

Kn cc moment une incroyable confusion régnait à Lisbonne. Le prince régent, qui gouvernait pour sa mère, atteinte de démence, avait flotté entre mille résolutions contraires. Il avait essayé, d'accord avec le cabinet de Londres, de faire accepter à Napoléon un moyen terme, qui consistait à fermer ses ports aux Anglais, sans confisquer leurs propriétés. Napoléon s’y étant refusé, le prince régent était retombé dans d’affreuses perplexités. Ses ministres, partagés sur la conduite à suivre, conseillaient, les uns de vivre comme on avait toujours vécu, c’est-à-dire de rester attachés à l’Angleterre, et de résister aux Français avec le secours de celle-ci ; les autres de sortir des errements du passé, d’entrer dans les vues de la France, de chasser les Anglais, et de s'épargner aiusi une invasion étrangère. D'autres encore proposaient un troisième parti, dont nous avons déjà parlé, celui de fuir au Brésil, en livrant la malheureuse patrie des Braganec aux An-

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