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sultat des conférences d’Andujar, l'autorisation de se retirer sur Madrid. Sans perdre une minute, le général Vedel donna les ordres de départ, et dans la nuit même toutes ses troupes se mirent en mouvement avec celles du général Dufour. Par suite des continuelles allées et venues des deux divisions, on avait eu cinq ou six cents écloppés au moins. On avait eu quelques blessés au combat de Menjibar, et il fallait laisser en arriére sept ou huit cents hommes destinés au massacre. Ce fut une grande douleur que de se séparer d’eux, mais telle est la guerre! Le salut de tous , constamment placé au-dessus du salut de quelques-uns, endurcit les cœurs, ou les dispose du moins à une continuelle résignation au malheur les uns des autres. On abandonna ce* infortunés camarades dans les villages qui bordent la route, et on prit avec une incroyable précipitation le chemin de Madrid. Le lendemain 21 , à la pointe du jour, on était à la Caroline, et malgré la chaleur du jour on poussa jusqu'à Sainte-Hélène.
Quelques heures après le départ de la colonne, on en était informé à Baylcn , soit au camp du général Reding, soit au camp du général de la Pena. Ce furent alors des cris de cannibales chez les Espagnols. On prétendit que les Français étaient infidèles à la trêve; accusation fort peu fondée, car rien n'empêchait la division Vedel, placée hors d’atteinte, de se mouvoir, et les Espagnols d’ailleurs ne s'imposaient pas à eux-mêmes cette immobilité, puisqu’ils avaient depuis trente-six heures sans cesse manœuvré autour de la division Barbou, pour l’investir plus complètement ; ce qui constituait véritablement une infraction à la trêve , dont les Français ne s’étaient ni plaints ni vengés, faute des moyens de se faire respecter daus leur malheur. Mais aucune raison, aucun sentiment de justice ne restaient à ces furieux, devenus vainqueurs par hasard. Ils criaient tous qu’il fallait exterminer la division Barbou tout entière. Ils oubliaient que six mille Français poussés à bout étaient capables de sortir d’un abattement momentané par un noble désespoir, et de leur passer sur le corps. Peutêtre doit-on regretter qu’ils n'aient pas écouté alors jusqu’au bout leur barbarie, et qu’ils n’aient pas fait naître ce noble désespoir, qui, en relevant les courages, aurait tout sauvé. Quoi qu’il en soit, de nombreux officiers coururent à Andujar porter la nouvelle du départ des divisions Vedel et Dufour, et annoncer l’exaspération de l’armée espagnole. Sur-le-champ les négociateurs espagnols, se faisant les organes des fureurs d’une ignoble populace militaire, déclarèrent qu’on infligerait à la division Barbou les plus terribles traitements, si les divisions Vedel et Dufour ne rentraient pas dans leur première position. La réponse était facile, car que pouvait-on de plus contre la division Barbou que de la faire prisonnière? Menacer de l’égorger était une infamie, et il fallait répondre à ceux qui osaient proférer une pareille menace comme on répond à des assassins. Mais il n’y avait pas là le héros de Gènes , l’inébranlable Masséna. On courut auprès tome iv. 1 9
«lu, malheureux Dupont, on l'accabla de nouvelles instances, on lui dit qu'il allait faire massacrer sa fidèle division Barbon, celle qui s’était bravement battue à ses côtés, et cela pour sauver deux divisions, cause véritable de la perle de l'armée; ce qui, du reste, était vrai quant à cos dernières. Alors, cédant encore une fois, il envoya un contre-ordre formel au général Vedel.
Le contre-ordre arrivé, ce fut un soulèvement unanime dans la division Vedel, qui voulut continuer la marche sur Madrid. Il fallut dépêcher après elle un nouvel officier, chargé de rendre le général Vedel responsable de toutes les conséquences, s'il persistait à se retirer. Le général Vedel assembla alors ses officiers, leur fit part de cette situation, allégua le danger dans lequel ils allaient placer leurs frères d'armes, et les amena À so rendre. La troupe, moins docile, ne voulait pas accéder à ces propositions, et, dans un pays où les hommes isolés n’auraient pas été égorgés, elle aurait déserté presque tout entière. En Espagne il fallait ne pas se séparer les uns des autres, et agir tous en commun. On se soumit donc, et on retourna de Sainte-Hélène à la Caroline, de la Caroline à Guarroman, résigné à partager le sort de la division fiarbou.
Enfin, le 22, fut apportée d'Audujar à Baylen la funeste capitulation au général Dupont. Plusieurs fois il hésita avant de la signer. Le malheureux se frappait le front, rejetait la plume; puis, pressé par ces hommes qui avaient été tous si braves au feu, et qui étaient si faibles hors du feu, il inscrivit son nom naguère si glorieux au bas de cet acte, qui devait être pour lui l’éternel supplice de sa vie. Que n'était— il mort à Albeck, à Halle, à Friedland, même à Baylen! Combien ne le regretta-t-il pas plus tard devant les juges qui le frappèrent d’une condamnation flétrissante!
La faim avait été le triste allié des Espagnols dans celle cruelle négociation. Tandis qu'on tenait la division Baibou bloquée, on n'avait pas voulu lui donner un morceau de pain, et depuis le 18 au soir nos pauvres soldats n'avaient pas reçu de distribution. Ils ne s'étaient soutenus qu’avec quelques restes de ration, et le 22 il s’en trouvait beaucoup parmi eux qui n'avaient rien mangé depuis trois jours. Ils étaient sous des oliviers, mourants de faim, haletants, n'ayant pas même un peu d'eau pour étancher leur soif. v
La capitulation signée, le général Castafios consentit à leur accorder des vivres. Il pouvait être humain, car la fortune venait de lui préparer un assez beau triomphe pour qu’il fût généreux, comme on l’est quand le ctrur est satisfait. Du reste il se montra digne d’un triomphe dû au hasard plus qu'à la valeur et an génie, par une véritable humanité, une modestie parfaite, et une conduite qui dénotait une remarquable sagesse' 11 dit à nos officiers avec la franchise la plus honorable : uDc la Cucsla, BJake cl moi * n’étions pas d’avis de l’insurrection. Nous avons cédé à un mouvement
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» national. Mais ce mouvement est si unanime qu'il acquiert des chances » de succès. Que Xapoléon n’insiste pas sur une conquête impossible; qu’il n ne nous oblige pas à nous jeter dans les lu as des Anglais qui nous sont u odieux , et dont jusqu'ici nous avons repoussé le secours. Qu’il nous n rende notre roi, en exigeant des conditions qui le satisfassent, et les deux » nations seront à jamais réconciliées. » —
Le lendemain nos soldats défilèrent devant l'armée espagnole. Leur cœur était navré. Ils étaient trop jeunes pour pouvoir comparer leur abaissement actuel à leurs triomphes passés. Mais il y avait dans le nombre des officiers qui avaient vu défiler devant eux les Autrichiens de Mêlas cl de Mack, les Prussiens de iloheulohe et de ülüclier, et ils étaient dévorés de honte. Les divisions Ycdei et Dufour ne remirent pas leurs armes , qu elles durent cependant déposer plus tard ; mais la division llarhou subit celte humiliation, et en ce moment elle regretta de ne s’être pas fait tuer jusqu'au dernier homme.
On achemina immédiatement les troupes françaises en deux colonnes vers San-Lucar et Rota , où elles devaient être embarquées pour la France sur des bâtiments espagnols. On leur fît éviter les deux grandes villes de Gordoue cl Séville, afin de les soustraire aux fureurs populaires, et on les dirigea par les villes moins importantes de Rujalance, Ecija, Camion* , Alcala, titrera, Lcbrija. Dans toutes ces localités la conduite du peuple espagnol fut atroce. Ces malheureux Français, qui s'étaient comportés en braves geus, qui avaient fait la guerre sans cruauté, qui avaient souffert sans se venger le massacre de leurs malades et de leurs blessés , étaient poursuivis à coups de pierres, souvent à coups de couteau, par Jes hommes, les femmes et les enfants. A Carmona, à Ecija, les femmes leur crachaient à la figure, les eufants leur jetaient de la boue. Ils frémissaient, et quoique désarmés , ils furept plus d’une fois tentés d’exercer de loïribles représailles, en se précipitant sur tout ce qu'ils rencontreraient sous leurs mains pour se créer des armes; mais leurs officiers les continrent, afin d’éviter un massacre général. On avait soin de les faire coucher hors des bourgs et des villes, et de les amasser en plein champ comme des troupeaux de bétail , pour leur épargner des traitements plus cruels encore. A Lcbrija et dans les villes rapprochées du littoral, ils furent arrêtés et condamnés à séjourner, sous prétexte que les vaisseaux espagnols n'étaient pas prêts. Mais bientôt ils apprirent la cause de ce retard. La junte de Séville, gouvernée par les passions les plus bassement démagogiques, avait refusé de reconnaître la capitulation de llaylcn, et déclaré que les Français seraient retenus prisonniers de guerre, sous divers prétextes, tous illusoires et mensongers jusqu’à l'impudence. L'une des raisons que cette junte allégua, c'est qu’on n'était pas assuré d’avoir le consentement des Anglais pour le passage par mer; raison fausse, caries Anglais, malgré leur acharnement,
témoignèrent pour nos prisonniers une pitié généreuse, et liienlôl laissèrent passer par mer, comme on le verra, d'autres troupes qu'ils auraient eu grand intérêt à retenir. Nos officiers s’adressèrent au capitaine général Thomas de Morla pour réclamer contre celte indigne violation du droit des gens, mais ne reçurent que les réponses les plus indécentes, consistant à dire qu'une année qui avait violé toutes les lois divines et humaines avait perdu le droit d’invoquer la justice de la nation espagnole.
A Lebrija, le peuple furieux se porta la nuit dans une prison oh était l'un de nos régiments de dragons, et en égorgea soixante-quinze, dont douze officiers. Sans le clergé il les aurait égorgés tous. Enfin les généraux qui avaient eu le tort grave de se séparer de leurs troupes, pour voyager & part avec leurs bagages, furent sévèrement punis de s'èlrc ainsi isolés. A peine étaient-ils arrivés au port Sainte-lUaric avec leurs fourgons dispensés de visite, que le peuple, ne pouvant se contenir à la vue de ces fourgons où étaient entassées, disait-on, toutes les richesses de Cordoue, se précipita dessus, les brisa et les pilla. Des liommes appartenant aux autorités espagnoles ne furent pas des derniers à mettre la main à ce pillage. Cependant, bien que ces fourgons renfermassent tout le pécule de nos officiers et de nos généraux, et même la caisse de l’armée, on ne trouva pas au delà de 11 ou 1,200 mille réaux, d'après les journaux espagnols euxmêmes, c'est-à-dire environ trois cent mille francs. C’était là tout le résultat du sac de Cordoue. Les généraux français faillirent être égorgés , et n'échappèrent à la fureur de la populace qu'en se jetant dans des barques. Ils furent conduits à Cadix, et détenus prisonniers jusqu’à leur embarquement pour la France, où les attendaient d’autres rigueurs non moins impitoyables.
Telle fut celle fameuse capitulation de Itaylen, dont le nom, dans notre enfance , a aussi souvent retenti à nos oreilles que celui d’Austerlitz ou d'Iéna. A cette époque les persécuteurs ordinaires du malheur, jugeant sans connaissance et sans pitié ce déplorable événement, imputèrent à la lâcheté et au désir de sauver les fourgons chargés des dépouilles de Cordoue l’affreux désastre qui frappa l ai méc française. C’est ainsi que juge la bassesse des courtisans, toujours déchaînée contre feux que le pouvoir lui donne le signal d’immoler. Il y eut beaucoup de fautes, mais pas une seule infraction à l’honneur , dans cette triste campagne d'Andalousie. La première faute fut celle de Napoléon lui-mème , qui , après avoir fait naître par les évènements de Bayonne une fureur populaire inouïe, devant laquelle toute opération de guerre devenait extrêmement périlleuse , se contenta d’envoyer huit mille hommes à Valence, douze mille à Cordoue, en paraissant croire que c’était assez. 11 s’aperçut bientôt de son erreur, mais trop tard. Après la faute de Napoléon, vint la faute militaire du général Dupont et de son lieutenant le général Vedcl. Le général Du-
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pont, abandonnant Cordoue pour être plus près des défilés de la Sierra- Morcna , aurait dit par ce même motif s’en rapprocher de manière à les fermer tout à fait , et pour cela sc placer à Baylen , ce qui eut rendu toute séparation de scs divisions impossible. Après avoir commis la faute de s’établir à Andujar, et non à Baylen, ce fut une faute non moins grave de ne pas suivre le général Vedcl lorsqu’il le renvoya à Baylen dans la soirée du 1(3, et, celte faute commise, de n’avoir pas décampé le 17 au lieu de décamper le 18; d’avoir, le jour de la bataille de Baylen, engagé partiellement , successivement , et en ligne parallèle à l’ennemi , les forces dont il disposait, au lieu de faire une attaque en niasse et en colonne serrée sur sa gauche *; puis enfin , après des efforts de bravoure les plus honorables , d’avoir trop cédé à l’abattement général. La faute du général Yedel fut de venir le 1(3 avec sa division tout entière à Andujar, et de laisser Bay len découvert (ce que l’approbation du général en chef n’excusait que très-imparfaitement) ; sa faute fut surtout de suivre le général Dufour à la Caroline , d’abandonner ainsi une seconde fois Baylen , sans aucune pré* caution pour le défendre, et, en dernier lieu, détrompé à la Caroline, de n’étre pas revenu sur-le-champ, mais d’avoir au contraire perdu toute la journée du 19 en vaines temporisations. Knfin la faute des généraux entourant le général Dupont fut de le pousser à la capitulation , et, après avoir vaillamment combattu sur le champ de bataille de Baylen, de montrer la plus coupable faiblesse dans la négociation générale, cédant à toutes les menaces des généraux espagnols comme s’ils avaient été les plus lâches des hommes, tandis qu’ils étaient au nombre des plus braves : nouvelle preuve que le. courage moral et le courage physique sont deux qualités fort différentes.
Ainsi, grave erreur de Napoléon à l'égard de l’Espagne, position militaire mal choisie par le général Dupont, lenteur trop grande à en changer, bataille mal livrée, faux mouvements du général Yedel, démoralisation des généraux et des soldats, telles furent les causes du cruel revers de Baylen. Tout ce qu’on a di4 de plus n’est que de la calomnie. La longue file des bagages, a-t-on répété souvent, amena tous nos malheurs. En supposant qu’un général lut capable du stupide calcul de perdre àqn honneur, sa carrière militaire, le bâton de maréchal qui lui était réservé, pour quelque^ centaines de mille francs, somme bien inférieure à ce que Napoléon donnait aux moins bien traités de ses lieutenants, huit ou dix fourgons auraient porté toutes les prétendues richesses de Cordoue en matières d’or et d’ar-
1 Je ne mo permets d’exprimer ces jugements sur des questions fontes spéciales, que parce qu'ils sont conformes au simple bon sens, et appuyés de plus sur des autorité* irréfragables, Napoléon et llcrlhier. Ces jugements, en effet, quant à ce qui concerne les opérations militaires du général Dupont , ne sont que lu pensée de Napoléon et de Bcrfbicr, dégagée, pour le premier des questions qu’il fit adresser par le procureur général aux accusés, cl pour le second du discours qu'il prouonça dans la procédure.
gênt, cl il s'agissait de plusieurs centaines de voitures, dont le nombre excessif avait pour cause évidente la situation morale du pays, dans lequel on ne pouvait laisser en arrière ni un blessé ni un malade. Enfin, comme on vient de le voir, ces fameux fourgons furent pillés, et, la caisse de l'armée comprise, on y trouva à peine trois ou quatre cent mille francs. Tout ce qu’on peut dire, en somme, c’est que le général Dupont, intelligent, capable, brillant au feu, n’eut pas l'indomptable fermeté de Masséna h Gènes et à Essling. Mais il était malade, blessé, épuisé par quarante degrés de chaleur; ses soldats étaient des enfants, exténués de fatigue et de faim; les malheurs s’étaient joints aux malheurs, les accidents aux accidents; et si l'on sonde profondément tout ce tragique événement, on verra que l’Empereur lui-même, qui mit tant d’hommes dans une si fausse position, ne fut pas ici le moins reprochable. Toutefois il faut ajouter, dans l'intérêt de la moralité militaire, que dans ces situations extrêmes la résolution de mourir est la seule digne, la seule salutaire; car certainement, à l'arrivée du général Vedel , la résolution de mourir pour percer la division Heding eût permis aux deux parties de l’armée française de se rejoindre, et de sortir triomphantes de ce mauvais pas, ail lieu d’en sortir humiliées et prisonnières. En sacrifiant sur le champ de bataille le quart des hommes morts plus tard dans une affreuse captivité, on eût changé en un triomphé le revers le plus éclatant de cette époque extraordinaire '.
La nrtuvélle de cet étrange désastre, qu'on croyait impossible à Madrid depuis que l’armée du général Dupont avait été portée à 20 mille hommes par l’envoi successif des divisions Vedel et Gober!, s’y répandit rapidement, d'abord par les communications secrètes des Espagnols, puis par quelques officiers échappés et venus de poste en poste dans la Manche, et enfin par
1 J'exprime ici, par pur amour de la vérité, et surtout par le dégoût profond que j’ai tmtjour* eu pour l'injustice envers les malheureux , un jugement sur l’affaire de Baylen , qui choquera Cous les préjugés de l'époque impériale. Mais tout homme d'un esprit droit, après avoir lu Ies prérieux documents que j’ai possédés, ne pourra pas porter un nutrejugemenl que celui que je porte moi-même. Ces documents ont été de diverses aortes, et sont infiniment curieux et concluants. Il existe d'abord plusieurs volumes de pièces relatives à l’nffuirc de llaylen uu depot de la guerre, avec les modèles d'interrogatoires qui furent dictés par l’Empereur, cl qui révèlent l'opinion qu’il se faisait sur les faute* militnirr* commises en celle campagne. U y a sa correspondance avec le général Savary, qui n’i*l pas le moins important de ces documents , la correspondance du général Dupont avec ses lieutenants, et enfin la procédure cllc-mêmo instruite contre les généraux Dupont, Marèscot, Vedel, Chalu'rt, etc. \apolcon voulut d’abord, dans un premier élan de colère, faire fusiller tous 1rs auteurs de la capitulation. Bientôt , sur les remontrances du sage et toujours sage Cambacérès, et sous l'inspiration de son cœur, qui eût suffi pour l'arrêter, le premier moment passé, il déféra à un tribunal d’honneur, composé «les grands de l’Empire, te jugement de l’affaire de Baylen. La sentence prononcée fut la dégradation, et nu décret impérial ordonna que trois exemplaires manuscrits de la procédure tout entière seraient déposés, l’un au Sénat, l'autre au dcpAt de la guerre, le troisième aux archives de lu hante cour impériale Lorsque, nprès la Restauration, le générât Dupont fut fevenu en faveur (et à celte époque il devint, à mon avis, plus coupable qu'à Baylen), il obtint
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l'arrivée «le M. de Villoiilrcys lui-nu'im», qu’on chargea d’apporter à' T Empereur la convenlion de Baylen. Le détail d’un tel revers consterna tout ce qui était Français, ou attaché à la fortune de la France. Les Espagnols étaîerit ivres d’orgueil, et Us avaient droit d’être fiers, non de l’habileté ou de la bravoure déployées en cette circonstance, bien qu’ils se fussent vaillamment conduits, mais des obstacles de tout ;{enre que nous avait créés leur patriotique insurrection, obstacles qui avaient été la principale cause des malheurs du général Dupont. Les vingt mille hommes qui étaient destinés h conquérir l’Andalousie, et en cas d’insuccès & se replier sur la .Manche pour couvrir Madrid, manquant tout à coup, la situation devenait des plus difficiles. Il était évident que les insurgés de Valence, de Carthagéne, de Murcie, donnant la main à ceux de Grenade et de Séville enor- / gueillis de leur triomphe imprévu, entraînant à leur suite ceux de l'Estrémadure et de la Manche qui n’avaient pas encore osé se montrer, marcheraient bientôt sur Madrid» Quoique le nombre de ceux qui étaient enrégimentés dans les troupes de ligné fût très-exagéré, et qu’il n’y eut de. nombreux que les bandes de coureurs, qui, sons le titre de guérillas, couvraient les campagnes, arrêtant les convois, égorgeant (es blessés et les malades, et ravageant l’Espagne bien plus que les armées françaises ellcsmémes, toutefois le génêrnl Castanos pouvait arriver avec les troupes de Valence, de Murcie, de Carthagène, de Grenade, dc-Séville, de Badajox, c'est-à-dire à la télé de 00 à 70 mille hommes forl encouragés par les événements de Baylen, et on n’avait à leur opposer que les divisions Musnior,
Morlot, Frère, la brigade Key.'et la garde impériale. Tous ces corps, sans les blessés, les malades, auraient du donner environ 30- mille hommes en ligne, et dans l’état de santé des troupes en donnaient tout au plus 20 ou 25 mille. Néanmoins, avec un général vigoureux , Murat par exemple, an
une ordonnance du roi qui cassait le décret impérial, et prescrivait lu destruction des trois exemplaires de la procédure. Le* deux exemplaires du Sénat et du dépttt de la guerre étaient faciles à trouver et k détruire. Le troisième, destiné à la haute coiir impériale, n'était pa* aux archive* dcrctlc cour, parée qu'elle ne fut jamais organisée. Il était dan* les main* de l’ime des grande* familles créées par 1’Kmpirc, et il y est demeuré. Ocsl ce préeieux manuscrit, oii tout, à mou avis, sr trouve complètement éclairci, qui contient la justifit-alion du général Dupont, celle, du moins, qu’on peut fournir avec raison et justice.
Si le général Dupont eût réussi à le détruire, il eût détruit les éléments de sa. réhabilitation auprès de la postérité : preuve bien évidente qu'il faut s'en lier toujours h la vérité, et la laisser faire. Du re*je, si on lit dans celle procédure le jugement du prince Berlhier, cnr chacun des grands do l'Empire exprima le sien, on y verra, outre une rare supériorité de raison, et une honorable humanité, dont les autres personnages, et surtout les personnages de l’ordre civil, ne donnèrent pas l’exemple, k peu près le jugement «pie je porto ici. J'ajouterai que Xupoléou lui-même, revenu par la suite A plus de justice, répétait souvent : Dupont fut plus malheureux que coupable ! — H sentait dès lors h’s utlciutrs du malheur, et, avec sou grand esprit et son grand ctrur, il appréciait mieux h quel point il faut tenir compte des circonstances pour juger équitablement les homme*. Au surplus', je n'ai rencontré dan* ma carrière aucun des acteurs qui figurent dans ce récit, ni eux ni leur famille, et je parle par un pur sentiment d'impartialité.
lieu de Joseph, on aurait pu battre 60 mille Espagnols avec 20 mille Français, et rejeter les vainqueurs de Baylen sur la Manche et l’Andalousie, s’ils venaient à se présenter devant Madrid. Il est vrai qu’on avait derrière soi une grande capitale, qu’il fallait garder et contenir; mais il était possible (comme l’écrivit Napoléon depuis) de ramener sur cette capitale un renfort considérable, et suffisant pour imposer à l'ennemi du dehors et du dedans. Le maréchal Bessières, après sa victoire de Rio-Seco, avait marché sur la Galice, et s’apprêtait à y pénétrer* Il fallait le rappeler à Burgos, en réduisant son rôle à couvrir la route de Madrid à Bayonne. On pouvait lui reprendre alors la brigade Lefebvre, détachée momentanément de la division Morlot avant la connaissance de la victoire de Rio-Seco, la division Mouton composée de vieux régiments, le 26e de chasseurs récemment arrivé, les 51e et A3® de ligne près d’arriver à Bayonne (et faisant partie des douze vieux régiments appelés en Espagne), ce qui aurait présenté un renfort de 10 mille hommes environ de troupes excellentes, et capables de se battre contre toutes les armées de l’Espagne. Le maréchal Bessières aurait eu encore, avec les troupes de marche, et les colonnes mobiles plàcées à Vittoria, Burgos, Aranda, environ II ou 15 mille hommes. Enfin les 14" et 44e de ligne, faisant partie aussi des anciens régiments appelés en Espagne, avaient accru le corps du général Verdier devant Saragosse, et l’avaient porté à 17 mille hommes. On pouvait, à la rigueur, soit que l'attaque nouvelle préparée contre Saragosse, et dont on annonçait tous les jours le succès comme probable et prochain, s'effectuât ou fût différée, détacher ces deux régiments et les amener à .Madrid. Dans le cas de la prise de Saragosse, ils arrivaient avec leur force matérielle et un grand effet moral à l’appui. Dans le cas contraire, la prise de Saragosse n'en était que retardée; mais .Madrid était mis à l'abri de toute tentative, et l’ennemi, quel qu’il fut, qui s’en approcherait, devait être rejeté au loin. L’Espagne, après tout, avec les 30 mille hommes qu’on pouvait réunir à Madrid , les I i mille qui seraient restés au maréchal Bessières, les 17 mille du général Verdier, les 11 mille du général Duhesme en Catalogne, les 7 mille du général Reille, contenait encore 80 mille Français environ, et certainement il était possible avec une pareille force de tenir tète aux Espagnols, sans compter qu’à chaque instant on voyait apparaître à Bayonne de nouveaux renforts préparés par Napoléon. Mais il aurait fallu un prince militaire, nous le répétons, et non un prince doux, sage, instruit, et point homme de guerre, bien que, dans les moments de' péril, il se souvint qu’il était frère de Napoléon1.
1 Je ne lire point ce* observations uniquement de mon esprit. J'aiais toujours pensé, en réfléchissant sur ces événements, qu’il restait, même apres le désastre «le Baylen, des forces suffisantes pour continuer à occuper Madrid ; mais j'ai trouvé récemment une ilote de l'Empereur, datée de Bordeaux , du 2 août, qui m’a confirmé dans celle opinion, et
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Il n’y avait donc pas lieu de désespérer, puisqu’on ramenant le maréchal Bessièrcs de la Galice dans la Vieille-Castille, en réduisant son rôle à garder la route de Madrid , en attirant à soi une partie des forces dont il disposait, plus une portion des troupes qui assiégeaient Saragosse, et enfin celles qui venaient de traverser Bayonne, on était en mesure de tenir Madrid , et de battre les insurgés qui oseraient se montrer sous ses murs. Mais l’infortuné roi d’Espagne n’avait pas le caractère trempé comme celui de son frère. Lajoie des Espagnols qui lui étaient hostiles, et c’était le trèsgrand nombre, la désolation de ceux qui s'étaient attachés à sa cause, l’ébranlement d’esprit de ses ministres, le peu de fermeté des généraux français qui l’entouraient, l’embarras de se trouver au milieu d’une ville qui lui était inconnue, tout contribua à troubler profondément son âme, et à lui faire prendre la désastreuse résolution de quitter sa nouvelle capitale, dix jours après y être entré. Il aurait dû tout braver plutôt que de se résoudre à évacuer Madrid, car le seul effet moral devait en être immense. Tant qu’il y demeurait, les événements do la guerre pouvaient être considérés comme des alternatives de revers et de succès; Hio-Seco pouvait être opposé à Baylen, bien qu’il ne le valût pas;, la prise justement espérée do Saragosse pouvait être opposée bientôt à la résistance de Valence; et Madrid, toujours occupé, restait comme la preuve de la supériorité des Français dans la Péninsule. L’insurrection pouvait douter encore d'olle-ménie, et les Anglais, présumant moins de sa puissance, n’auraient pas fait d’aussi grands efforts pour la seconder. Mais Madrid évacué semblait do la part de la nouvelle royauté l’aven formel qu’elle était incapable do conserver par la force le royaume qu’elle avait préfendu recevoir de la Providence. Ce que la Providence veut, elle sait le soutenir, et elle ne le laisse pas tomber. Dès ce moment, l’Espagne entière allait être debout, et, à la honte particulière de Baylen, qui frappait quelques généraux, devait succéder une confusion cruelle pour Napoléon , la confusion de sa politique, conséquence de l’évacuation totale ou presque totale de l’Espagne.
Le général Savary se trouvait encore à Madrid, bien que Joseph, n’aimant ni sa personne ni sa manière de penser et d’agir, eut fait de son mieux pour se débarrasser de lui. Le général Savary représentait le système des exécutions militaires, de l’application à bien entretenir l’armée française quoi qu'il en coûtât à l'Espagne, de la soumission absolue aux volontés de Napoléon, et de l’indifférence aux volontés de Joseph quand elles
c’est de celte note même que j’extrais les calculs que je viens de présenter, ainsi que l'indication des concentrations qu'on aurait pu opérer. Je n’ai faH que réduire quelques chiffres exagérés dans cette note sur la force des corps qui restaient en Espagne, \apoléon, voulant eugager sou frère à tenir bon, flattait naturellement un peu la situation , c| entre les chiffres douteux préférait toujours les plus élevés. Quoiqu’il comptât plus de 80 mille hommes en Espagne après la perte des 20 mille de Dupont, il en restait à peine ce nomhre/tant les maladies .et le feu avaient déjà exereé de ravage».
n’étaient pas exactement conformes aux ordres émanés de l'état-major impérial. Joseph, voulant se populariser en Espagne, et par suite fort enclin à sacrifier l’intérêt de l’armée à celui des Espagnols, éprouvait pour le général Snvary et l'ensemble de choses qu’il représentait auprès de lui , une aversion profonde. Aussi , avait-il demandé à Napoléon de lui accorder le maréchal Jourdan, dont il avait pris l'habitude de se servir à \aples, qui était droit, sage, tranquille, pas plus actif qu’il ne fallait à la mollesse de son maître, et peu disposé à se prosterner devant Napoléon, qu'il ne comprenait guère et qu’il aimait encore moins. Joseph, pressé d’avoir le maréchal Jourdan, et de n’avoir plus le général Savary, avait donné h entendre & celui-ci qu’il ferait bien de partir, et h’ général Savary, toujours assez indocile, excepté pour Napoléon, lui avait répondu qu’il serait charmé de le quitter dès qu’il en aurait la permission de l’Empereur, son unique maître. En attendant cette permission, il était resté à Madrid, faisant tous les jours, dans sa correspondance avec l’Empereur, un tableau peu flatté des hommes et des choses. Après le désastre de ltaylen, Joseph fut trop heureux d’avoir auprès de lui le général Snvary, pour partager la responsabilité des graves résolutions qu’il y avait à prendre, et il le consulta avec beaucoup pliis de déférence que de coutume. Le général Savary, qui n’était pas faible, mais qui voyait combien ce malheureux -monarque était incapable de se soutenir à Madrid avec vingt mille hommes, crut plus prudent de l’en laisser sortir, et il lui donna même le conseil de se retirer au plus tôt. — Et que dira l’Empereur ? demanda cependant Joseph avec inquiétude. — L’Empereur grondera, repartit le général Savary; mais ses colères, vous le savez, sont bruyantes, et ne tuent pas. Lui, sans doute, tiendrait ici ; mais ce qui est possible à lui ne l’est pas h d’autres. C’est assez d'un désastre comme celui de Baylen, n’en ayons pas un second. Quand on sera sur l’Ebre, bien concentré, bien établi, el en mesure de reprendre l’offensive, l’Empereur en prendra son parti, et vous enverra les secours nécessaires. —
I«e roi Joseph ne se lit pas répéter une seconde fois ce conseil par le général Savary, et il donna des ordres pour la retraile de Madrid. Mais il y avait à Madrid plus de trois mille malades et blessés, un immense matériel de guerre accumulé dans le Buen-Retiro, dont on avait commencé h faire une forteresse. Il fallait donc du temps et de grands elforlsr pour évacuer tant d’hommes et de matériel. On l’entreprit sans délai. Malheureusement la mauvaise volonté des habitants ajoutait encore à la difficulté de l'opération. Le bruit de la retraile des Français s’était bientôt répandu à l’aspect de leurs préparatifs, et les Espagnols, transportés de joie, résolus de plus à rendre cette retraite désastreuse autant (Ju’iT. serait en eux, réunissaient leurs charrettes et leurs voitures de tout genre, les formaient en tas, et y mettaient le feu. Ils aimaient mieux voir ce matériel détruit
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qu'utile aux Français. I*c transport des blessés, des malades, des administrations, présenta ainsi beaucoup plus de difficulté, et exigea plusieurs jours avant qu’on put faire partir lçs troupes.
Au seul bruit d’une pareille résolution, tout ce qui avait pris* parti un moment pour les Français disparut. Deux des ministres de Joseph , MM. Pinuela et Cevallos, s’en allèrent sans une seule explication. Le dernier surtout, devenu depuis un pamphlétaire attaché à diffamer la Frahce, tint une conduite digne du reste de sa vie. Longtemps le bas adulateur du prince de la Paix, ensuite sOn ennemi acharné, serviteur obséquieux de * Ferdinand VII pendant ses deux mois de- règne, ministre de Joseph, qu’il n’aurait jamais dû songer à servir, il s’échappait honteusement à la nouvelle de Baylen, ne disant rien aux Français qu’il quittait, mais disant aux Espagnols, auxquels il revenait, que s’il avait consenti à être ministre de Joseph, c’était pour avoir la permission de rentrer en Espagne, et Força-» sion de se rattacher à une cause dont il avait toujours prévu et désiré le triomphe. Le vieux d’Azanza, MM. O’Farrill , d’t'rquijo, agissait en hommes graves, qui avaient su ce qu’ils voulaient en acceptant la royauté française, c’est-à-dire la régénération de l’Espagne, n’abandonnèrent point Joseph, infiis le suivirent l’Ame remplie de douleur. M. de Caballero , traité par ses compatriotes avec un mépris insultant, qu’il méritait beaucoup moins que M. <le Cevallos, resta à la cour de Joseph comme dans un asile. Parmi les grands, le prince de Castel-Franco , qui avait tenu tête A Forage, sentit son courage défaillir au dernier moment, et après avoir promis de partir, ne partit point. Pas un de ceux qui suivaient Joseph ne put emmener un domestique espagnol. Les hommes de cette condition restèrent tous à Madrid. Il y avait près de deux mille individus employés dans les palais et les écuries de la couronne, à cause du grand nombre de magnifiques chevaux qu’entretenait ordinairement la royauté espagnole. De peur d’être emmenés, ils disparurent presque tous dans une nuit. Joseph eut à peine le moyen de se faire servir dans sa retraite.
U sortit le 2 août pour se rendre à Chamartin, sans essayer aucun témoignage insultant, car sa personne avait obtenu une sorte de respect. On vit partir les troupes françaises avec une joie toute naturelle, mais on n’osa les offenser, car on tremblait encore à leur aspect, et, malgré uite présomption bien motivée cette fois, on se disait confusément qu’on pourrait les revoir. A dater de celle retraite, Joseph n’avait plus personne pour lui en Espagne, ni le peuple qu’il n’avait jamais eu, ni les classes moyennes et élevées qui , après avoir hésité un instant par crainte de la France et par l’espoir des améliorations qu’on pouvait attendre d’élle , n’hésitaient plus maintenant que la France elle-même semblait s’avouer vaincue en se retirant de Madrid.
L’armée rétrograda lentement par la route de Bilytrago, Somo-Sicrra,
Aranda et Durées. Ayant trouvé de nombreuses traces de cruauté sur sa route, elle ne put contenir son exaspération, et elle se vengea en plus d’un endroit. La faim se joignant à la colère, elle détruisit beaucoup sur son passage, et laissa partout des marques de sa présence qui portèrent au comble la haine des Espagnols. Joseph, effrayé des sentiments qu’on allait ainsi provoquer, s'employait vainement à empêcher les excès commis le long de la route. Mais il ne réussit qu’à blesser l’armée elle-même, dont les soldats disaient qu’il devrait s'intéresser un peu plus à eux, qui le soutenaient, qu'aux Espagnols, qui le repoussaient. Quand les choses vont mal, au malheur se joint la désunion. Les ministres de Joseph étaient peu d’accord avec les généraux français, et la nouvelle cour d'Espagne fort peu avec l’armée, qui était son unique appui. La tristesse régnait parmi les chefs, l'irritation parmi les soldats, la fureur de la vengeance chez toutes les populations traversées.
Le roi Joseph et ceux qui l'entouraient, se démoralisant à chaque pas , ne se crurent pas même en sûreté à Burgos. Ils furent effrayés d’avoir encore sur leurs derrières tout le pays compris entre Burgos et les provinces basques, et ils jugèrent convenable de se porter à la ligne de l’Ébre , en prenant Miranda pour quartier général. Us avaient ramené le maréchal Bessières sur leur droite, et ils voulurent ramener le général Verdier sur leur gauche, s'inquiétant peu de rendre inutiles tous les efforts qui avaient été faits pour prendre Saragossc, et qui daus le moment allaient être couronnés de succès. Ils ne retrouvèrent quelque assurance que derrière l’Ehre, ayant, outre les vingt mille hommes de Madrid , les vingt et quelques mille du maréchal Bessières, les dix-sept du général Verdier, et toutes les réserves de Bayonne.
Au milieu de toutes ces fautes, c’en était une de plus que d’abandonner tant de terrain, tant de travaux surtout accumulés devant Saragosse. Depuis les dernières attaques, les moyens de tout genre avaient été considérablement augmentés pour réduire cette ville opiniâtre, qui prouvait que les défenses de l'art les plus habilement combinées sont moins puissantes gue le courage d’habitants résolus à se faire tuer dans leurs maisons. Deux vieux régiments, le I ie si malheureux et si héroïque à Eylau, le ti* signalé dans la même bataille et à Dantzig, venaient d'arriver, et de porter à 16 ou 17 mille hommes le corps de siège, La grosse artillerie, nécessaire pour abattre les couvents qui flanquaient le mur d’enceinte, avait été transportée de Pampelunc par l'Èbre et le canal d’Aragon. L’aide de camp de l’Empereur, le colonel du génie Lacoste, avait pris habilement ses dispositions pour pratiquer en peu de temps de larges ouvertures dans le mur d’enceinte, et renverser les gros hâtimenfs qui lui servaient d’appui. Tout étant prêt le i août au matin, soixante bouches à feu, mortiers,. obusiers, pièces de 16, vomirent leur feu sur la ville et sur le couvent de Santa-En-
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gracia, qui est au centre de la muraille d'enceinte, à un angle saillant qu'elle forme vers le milieu de son étendue. (Voir la carte n# 45.) A gauche et à droite de ce couvent se trouvaient deux portes par lesquelles on voulait pénétrer pour se porter rapidement par une nie assez large vers le Cosso, espèce de boulevard intérieur, qui traverse dans toute sa longueur la ville de Saragosse , et duquel une fois maître on pouvait se croire cir possession de la ville tout entière. L'artillerie française ayant réussi Vers midi à faire taire celle de l’ennemi, et de larges brèches ayant été pratiquées dans le mur d’enceinte, les colonnes d’assaut furent formées, et deux de ces colonnes, une à droite sous le général Habert, une à gauche sous le général Grandjean, s’élancèrent sur la muraille abattue aux cris, de Vive V Empereur! Les Espagnols, qni n’avaient pas fait consister leur résistance dans la défense d’une enceinte qui n’était ni bastionnée ni terrassée, niais dans leurs rues barricadées et leurs maisons crénelées, attendaient nos soldats au delà des deux brèches, et les accueillirent par une grêle de balles dès qu’ils les eurent franchies. La colonne de droite, plus heureuse, pénétra Ja première, et, détruisant les obstacles qui arrêtaient celle de gauche vers la porte des Carmes, l’aida à pénétrer à son tour. Elle se jeta ensuite malgré le fea des maisons dans une rue, celle de Santa-Engracia , qui descendait perpendiculairement vers le Cosso, but principal de nos * attaques. Trois grandes barricades armées de canons coupaient cette rue.
Nos soldats, entraînés par leur ardeur, enlevèrent d’assaut ces barricades, prirent treize pièces de canon, tuèrent les Espagnols qui les servaient, et débouchèrent sur le Cosso, se croyant déjà maîtres de la ville. Mais restaient sur leurs derrières les insurgés , les uns paysans et moines , les autres soldats de ligne , retranchés dans les maisons, et résolus à 'les faire brûler plutôt que de les abandonner. Il fallait donc revenir pour les débusquer avant de s’établir sur le Cosso. C’est ce qu’on fit, se battant de maison à maison , perdant du monde pour les prendre, et se vengeant , quand on les avait prises, par la mort de ceux dont on avait essuyé le feu.
La colonne de gauche avait trouvé sur son chemin un grave obstacle, c’était un vaste édifice, le couvent des Carmes, qui avait été entouré d’un fossé , et dans lequel beaucoup de troupes espagnoles s’étaient logées sous des officiers expérimentes , comme dans un camp retranché. 11 avait fallu enlever ce couvent, ce qu’on avait fait avec vigueur, mais non sans de grandes pertes. Cette œuvre terminée, on s’était mis, de même que la colonne de droite, à fusiller de maison à maison, pendant que l'artillerie continuait d'envoyer des obus et des bombes qui, passant par-dessus la tête de nos soldats, allaient punir et ravager la ville. Cet horrible combat durait depuis le matin avec un acharnement incroyable, lorsque nos soldats* fatigués commencèrent à se répandre dans les maisons qu’ils venaient de conquérir, et à y chercher les vivres dont ils avaient besoin, et surtout
les vins, donl ils savaient toutes les villes d’Espagne abondamment pourvues. Malheureusement ils trouvèrent dans cette maraude intérieure l'écueil de leur bravoure, et bientôt une moitié de nos troupes fut ensevelie dans l’inaction et l'ivresse. Malgré tout ce que firent nos généraux, la plupart blessés , ils ne purent ramener les soldats soit an combat , soit du moins au soin de leur propre sûreté. Si les Espagnols avaient soupçonné l'état dans lequel étaient leurs assaillants, ils auraient pu les faire repentir du sanglant succès de la journée. Il fallut attendre au. lendemain pour recommencer et poursuivre la difficile conquête de Suragosse, maison à maison, rue à rue. Nous avions , outre beaucoup d'officiers blessés , et notamment les deux généraux en chef, Verdier et Lcfebvre-Desnoelles, le premier atteint d'une balle à la cuisse , le second soutirant d une forte contusion dans les côtes , nous avions environ ouïe ou douze cents hommes hors de combat, dont trois cents mûris et huit ou neuf cents blessés. Les deux vieux régiments, le li* elle ü”, avaient cru retrouver dans les rues de Saragosse la fusillade d’Eylau.-
Lc lendemain, le général Verdier n'ayant pu , à cause de sa blessure, reprendre le commandement des attaques, le général Lcfebvre-Desnoelles, qui l’avait remplacé, rallia les troupes dispersées daus les maisons, barricada lui-mème, pour le compte des traîn ais , les rues conquises et aboutissant au Cosso, et résolut, pour épargner le sang, d'employer la sape et la mine, ne croyant pas devoir plus ménager une ville espagnole que ne le faisaient les Espagnols eux-mêmes.
C'est dans cet état que survint la nouvelle du désastre de Daylen, de l'évacuation de Madrid , et de la retraite générale sur V libre. \os généraux et nos soldats éprouvèrent un amer déplaisir de voir tant de sang inutilement répandu, cl une proie sur laquelle ils s'étaient acharnés près de leur échapper. Le corps de Saragosse devant former, à Tudela, sur V libre, la gauche de la nouvelle position que l'armée française allait occuper eu Espagne, ou achemina d'abord les blessés, puis la portion de l'artillerie qu'on pouvait transporter, on encloua le reste , et on se mit eu marche, le chagriu dans le cœur, la tristesse sur le visage, humilié au dernier point de reculer devant des soldats qu'on D étail pas parvenu à considérer beaucoup, malgré i obstiuation déployée daus les rues de Saiagossc par des paysans et des moines. On revint environ lit mille hommes sur Tudela, les uus anciennement, les autres récemment aguerris, mais tous en rase campague capables de battre trois ou quatre fois plus d’Espagnols qu'ils uc complaicut d'hommes dans leurs rangs.
En Catalogne, on avait été obligé de s’enfermer dans les murs de Ilarcclonc. Le général Duhcsmc , ayant d'abord essayé de comprimer l'insurrection au midi de celle province pour pouvoir communiquer avec Valence, mais o' ay ant plus à s'inquiéter de ce qui se passait de ce coté depuis la
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relrailc du maréchal Monccy , avait alors tenté d’agir au nord, afin de maintenir scs communications avec la France, et de donner la niaiq à la colonne du général Reillc. 11 était sorti à la tète de la principale partie de ses forces par Alalaro et Hostalricli sur Gironc, avec le projet de s’emparer de cette dernière place, l'une des plus importantes de la Catalogne, que les Français avaient eu le tort de ne pas occuper. Arrivé à Mataro, il s’était vu dans la nécessité de prendre celte petite ville d’assaut, et de la livrer à la fureur du soldat, chaque jour plus exaspéré de, la guerre harharc qu'on lui faisait. l)e .Mataro il avait marché sur Gironc , qu’il avait espéré surprendre et enlever par l’escalade. Ses grenadiers armes d’échelles avaient déjà gravi l’enceinte de la ville et allaient y pénétrer, lorsqu'ils avaient été repoussés par le peuple mélé aux soldats et aux moines. Privé de grosse artillerie, et désespérant d’emporter celte place de vive force, le général Duhcsmc était rentré dans Barcelone, forcé de combattre sans cesse sur la route, et réduit à saccager des villages pour venger l'assassinat de scs soldats. Il ne lui avait pas été possible pendant cette incursion de communiquer avec le général Reille, qni s’était porté de son côté jusqu'à l'iguières, sans réussir à s’avancer au delà. Tout ce qu’avait pu ce dernier, c'avait été de ravitailler le fort de Figuières, occupé par une petite garnison française, et d'y déposer des vivres et des munitions en suffisante quantité. Alais chaque fois qu'il avait voulu pousser plus loin, il avait été assailli de toutes parts par de hardis miquclcts, déjouant par leur vitesse et leur adresse à tirer le courage de nos jeunes soldats , qui ne savaient guère courir après des montagnards habitués à chasser le chamois1. I.e général Reillc avait ainsi éprouvé beaucoup de perles sans utilité, cl, informé de la rentrée du général Duhesme à Barcelone , il s’était lui nié à garder la frontière, attendant, avant de rien tenter, de nouveaux moyens et de nouveaux ordres.
Telle était notre situation au mois d'août 1808, dans cette Espagne que nous avions si rapidement envahie, et que nous avions crue si facile à conquérir. Nous en avions perdu tout le midi, après y avoir laissé l'une de nos armées prisonnière. Sous l’impression de cet échec, nous avions abandonné Aladrid, interrompu le siège presque achevé de Saragosse, et rétrogradé jusqu’à, f Elire; et le seul de nos corps qni n’eût pas évacné la province qu’il était chargé d’occuper, celui de Catalogne, était enfermé dans Barcelone, bloqué sur terre par d'innombrables miquclcts, sur mer par la marine britannique, arrivant en toute hâte de Gibraltar au bruit de l'insurrection espagnole.
Restait au fond de la Péninsule une armée française, sur le sort de laquelle il était permis de concevoir de bien graves inquiétudes : c'était celle
1 l'emploie Ir nom lo plus général , mais dans les Pyrénées le chamois s'appelle izanl.