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venir le fâcheux effet que devait produire l’entrée des autres corps prochainement attendus, on disait que l'armée française serait au moins de quatre-vingt mille hommes, que le prince de la Paix la commanderait en personne, que par conséquent il n'y avait pas à s'en alarmer. Quant au procès contre les complices du prince des Asturies, qui indignait tout le monde, et que Napoléon, disait-on, ne laisserait pas achever, les amis du prince de la Paix répondaient que la cour avait des nouvelles de Paris, que Napoléon avait déclaré l’affaire de l’Escurial une affaire étrangère à la France, et qu’il approuvait fort la punition d’intrigants qui avaient voulu ébranler le trône.
Ni le prince de la Paix, ni les femmes de rang si différent qui s’intéressaient à son sort, ne croyaient beaucoup à ces nouvelles. La crainte les tourmentait, et leur inspirait des précautions de la nature de celles qu’on prend en Orient contre In fortune ou contre la tyrannie. Ainsi on accumulait clics le prince de la Paix l’or et les pierreries. On démontait de superbes parures, pour en détacher les diamants qu’on transportait chez lui, avec de fortes valeurs en numéraire. Chacun avait pu voir la nuit des mulets chargés sortir de sa demeure, les uns dirigés vers Cadix, les autres vers le Ferrol. Le peuple, suivant sa coutume, exagérait ces faits, et les grossissait démesurément. 11 parlait de cinq cents millions en espèces, amassés chez le prince de la Paix, et partis ensuite en plusieurs convois pour des destinations inconnues. Ces récits fabuleux, concordant avec la fuite de la maison de Bragance, avaient fait naître de toutes parts la supposition que le prince de la Paix voulait entraîner la famille royale au Mexique, pour prolonger au delà des mers un pouvoir qui expirait en Europe. Propagée avec une incroyable rapidité, celle supposition avait indigné tous les Espagnols. L’idée de voir la famille royale d’Espagne fuir lâchement comme la famille royale de Portugal, emmener prisonnier un prince adoré, laisser à Napoléon un royaume vacant, les révoltait, et ccttc crainte avait ajouté, s’il était possible, à la fureur populaire qu’excitait le favori. Toutes les semaines, le bruit que les richesses de la couronne avaient été emballées pour être secrètement emportées à Cadix, et que le prince de la Paix alluit conduire la famille royale à Séville, se répandait comme une sinistre rumeur, sonlcvait les esprits, déchaînait les langues, s'évanouissait ensuite pour un moment, quand les faits ne venaient pas le confirmer, et renaissait de nouveau comme les sourds mugissements qui précèdent la tempête.
Et quelque faux que soient, en général, les bruits qui circulent chez un peuple agité, ceux-ci n’étaient pas sans fondement. Bien avant la fuite de la maison de Bragance, le projet de cette fuite avait été communiqué à la cour de Madrid, soumis h son jugement, discuté avec elle, à ce point qu’il en avait été parlé à l’ambassadeur de France. Frappé de cet exemple,
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le prince de la Paix, quand il désespérait de sa situation, aimait à rêver en Amérique un asile où il irait chercher le repos, la sécurité, la continuation de son pouvoir. 11 s'en était ouvert à la reine, à qui ce projet convenait fort, et, pour y disposer le roi, il avait commencé à l'effrayer des intentions de Napoléon. Après lui avoir dit sur ce sujet plus qu'il ne savait, mais pas plus qu'il n’y avait, il s'était longuement étendu sur un plan de fuite en Amérique, comme sur le parti le plus sûr, le plus proii table même à l'Espagne. Résister aux armées de Napoléon, suivant le prince de la Paix, était impossible. On pouvait lutter, mais pour finir par succomber devant celui que l’Europe entière avait vainement essayé de combattre, et dans cette lutte on perdrait non-seulement l'Espagne, mais le magnifique empire des Indes, cent fois plus beau que le territoire européen de la maison de Bourbon. Les provinces d’outre-mer, déjà fort remuées par le soulèvement des colonies anglaises, ne demandant qu'à se déclarer indépendantes, fort travaillées en ce sens par les agents britanniques, profiteraient de la guerre qui absorberait les forces de la métropole pour seco uc le joug de celle-ci, et ainsi, outre les Espagnes, on se verrait enlever le Mexique, le Pérou, la Colombie, la Plata, les Philippines. Au contraire, en se réfugiant au* colonies, on les maintiendrait par la présence de la famille régnante, qu'elles seraient heureuses d'avoir à leur tête pour former un empire indépendant ; et si Napoléon, toujours plus odieux à l’Europe, à mesure qu’il devenait plus puissant, finissait par succomber, on reviendrait sur l’ancien continent, plus assuré de la fidélité des provinces d'Amérique avec lesquelles on aurait resserré ses liens, et ayant dans l'intervalle échappé, par un simple voyage, au bouleversement général de tous les Etals. Si, au contraire, le tyran de l’ancien monde devait mourir sur son trône usurpé et y laisser sa dynastie consolidée, on trouverait dans le Nouveau-Monde un empire rajeuni, qui avait de quoi faire oublier tout ce qu'on aurait abandonné en Europe.
Ces idées , les seules fortes et sensées qu’eût jamais conçues le favori , car, si on renonçait à disputer l’Espagne par une résistance héroïque, ce qu’il y avait de mieux c'était de conserver à la nation les deux Indes, et à la famille régnante un trône quelque éloigné qu'il fût, ces idées étaient de nature à bouleverser Charles IV. Se défendre parles armes, il n’y songeait certainement pas. S’en aller de l’Escurial à Cadix, s'embarquer, traverser les mers, se priver pour jamais des chasses du Pardo, l'épouvantait presque autant qu’une bataille. Il aimait mieux repousser loin de lui ces sinistres prévisions , et se jeter, disait-il , dans les bras de son magnanime ami Napoléon. Il faut ajouter, à l’honneur de ce bon et malheureux prince, que, malgré sa médiocrité, il sentait pourtant ce que Napoléon avait de grand, qu’il admirait ses exploits, et que s’il eut été capable de quelques cfTorls, il les eût faits pour l’aider à battre l’Angleterre, dans
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l'intérêt des deux pays, qu'il comprenait quand il lui arrivait d'y penser. Aussi répondait-il à ceux qui lui parlaient de retraite lointaine, qu’il fallait chercher à deviner les intentions de Napoléon, cl s’y conformer, car, au fond, elles ne pouvaient pas être mauvaises; que le prince des Asturies, après tout, n’avait pas été si mal inspiré en demandant pour épouse une princesse de la famille Bonaparte; que c'était un moyen de resserrer l’alliance des deux pays, de faire cesser la haine des deux races; qu’il n’était pas possible que Napoléon, quand il aurait donné à Ferdinand l’une de ses filles adoptives, voulut la détrôner. Il était un héros trop grand, trop magnanime, pour commettre un tel manque de parole. C’était peutêtre pour la première fois de sa vie que l’infortuné roi, dont l'esprit s'éveillait sous l’aiguillon des circonstances, concevait une idée à lui, et paraissait y tenir. Il avait déjà pensé à ce mariage du prince héritier de la couronne avec une nièce de Napoléon, et il n’avait pas de violence à se faire pour adopter un tel projet. Il voulait donc que la demande faite par Ferdinand, d’une manière irrégulière, fut renouvelée régulièrement au nom de la couronne d’Espagne, avec la solennité convenable, et les pouvoirs nécessaires pour traiter. Si Napoléon acceptait, il était lié envers la maison de Bourbon ; s'il refusait, on saurait ce qu'il fallait croire de scs intentions, et il serait temps alors de songer à la retraite.
Rien ne pouvait être plus désagréable à la reine et au favori que l'idée d’un tel mariage; car Ferdinand, époux d’une princesse française, protégé de Napoléon , protecteur à son tour de la maison d’Espagne, serait devenu tout-puissant. La chute du favori et la destruction de l’influence de la reine devaient s’ensuivre. Mais ne pas renouveler pour le compte de la couronne la proposition de Ferdinand, c’était déclarer qu’il avait eu tort, non-seulement dans la forme, mais dans le fond; c’était laisser voir à Napoléon qu’on ne voulait pas de son alliance; c'était se priver d’un moyen assuré de sonder scs intentions, et surtout se priver d'arguments indispensables auprès de Charles IV, pour lui faire approuver le projet de fuite eu Amérique. Ces raisons furent celles qui ramenèrent la reine et le favori à l’idée de demander une princesse française, c’est-à-dirc de renouveler, au nom delà couronne, la proposition clandestine de Ferdinand. C'était la seule fois peut-être qu’il eut fallu débattre une résolution avec Charles IV, la seule fois assurément, pendant tout son règne, qu’une de scs volontés fût devenue celle du gouvernement.
En conséquence, on fit écrire par Charles IV une lettre des plus affectueuses, pour prier Napoléon d’unir l’héritier de la couronne d’Espagne à une princesse de la maison Bonaparte. On ne se borna pas à celte demande. On réclama de Napoléon , dans une seconde lettre jointe à la première, l'exécution immédiate du traité de Fontainebleau, la publication de ce traité, et l’entrée en possession pour les copartageants des provinces
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portugaises du lot qui leur revenait à chacun. Cette réclamation, inspirée par le prince de la Paix, lui tenait fort à cœur, car il était impatient de se voir proclamer prince souverain; elle était en outre dans les intérêts bien entendus de la maison d'Espagne, puisque, parce traité, Charles IV avait reçu de Napoléon la garantie de scs États, et le titre de roi des Espagnes et d’empereur des Amériques. La publication du traité de Fontainebleau eut été, dans le moment, un préservatif puissant contre les projets vrais ou supposés d'invasion.
En attendant cette publication, on ne s'était pas fait faute, comme nous l’avons dit, de commettre des indiscrétions de tout genre, et de divulguer le traité tout entier. On débitait publiquement dans les rues de Madrid, en exagérant même les assertions de la maison Tudo, que le prince de la Paix allait être déclaré roi de Portugal, Charles IV empereur des Indes; qu’en un mot la faveur de Napoléon à l'égard d'Emmanuel Godoy allait se manifester d’une manière éclatante. Dans les instants fort courts où l’on ajoutait foi à ces bruits, on ouvrait les yeux à moitié; on disait que, sans doute, Napoléon se préparait à détrôner les derniers Bourbons comme il avait détrôné tous les autres, qu'il était d’accord avec Godoy pour se les faire livrer, et qu’il lui donnait le Portugal, pour que Godoy à son tour lui donnât l’Espagne. On calomniait ainsi ce personnage si difficile à calomnier; car, s’il était vrai qu'il eût asservi, avili et perdu ses maitres, il n'était pas vrai qu’il les eut trahis en faveur de Napoléon. Heureusement pour la popularité de Napoléon en Espagne, ces bruits ne trouvaient pas longue créance. AI. de Beaiihamais, à qui sa cour laissait tout ignorer, affirmait qu’il n'avait aucune connaissance de ce traité, et avec tant de bonne foi que personne ne doutait de sa parole. On prenait donc les assertions des amis du favori pour une de leurs vanterics accoutumées, et on recommençait & croire ce qui plaisait, c’est-à-dire que Ferdinand allait devenir d’abord l’époux d’une fille adoptive de Napoléon, puis roi, et qu’ainsi disparaîtrait l’odieuse faction qui opprimait et déshonorait l’Escurial. Et, chose singulière, dans cette triste et sombre histoire de la chute des Bourbons d’Espagne, tandis que le prince de la Paix demandait à Paris l’autorisation dd publier le traité de Fontainebleau, AI. de Beauharnais y demandait de son côté l’autorisation de le démentir.
Les lettres de Charles IV, les dépêches de M. de Beauharnais, avaient un long trajet à parcourir pour rejoindre Napoléon alors en Italie , et voyageant de ville en ville avec sa rapidité accoutumée. Dans l’état des communications à cette époque, il ne fallait pas moins de sept jours pour aller de Madrid à Paris, pas moins de cinq pour aller de Paris à Milan ; et si Napoléon était en ce moment en course, soit à Venise, soit à Palma-Nova, les dépêches d’Espagne lui arrivaient quelquefois quatorze et quinze jours après leur départ. Il en fallait autant pour l’envoi des réponses, et ces dé-