LIVRE XXXII. — XOV
vu que l'un des deux empereurs n'était pas reconnu par l’Angleterre, ils furent assez embarrassés. Prendre sur eux de s'expliquer affirmativement ou négativement sur la condition essentielle, celle de l’admission des insurgés, leur semblait bien hardi, même en s’autorisant du conseil de M. de Tallcyrand. Il fut déridé qu’on en référerait à Napoléon. En attendant on procéda envers M. Canuing comme il avait procédé lui-méme , et on lui adressa un simple accusé de réception , en remettant à plus tard la réponse h son message.
M. de Roroanzotf, d'abord si pressé de conduire à leur terme les négociations avec Londres, afin de pouvoir s’approprier plus toi les provinces du Danube; M. de Romanzoff, maintenant qu'il était à Paris, publiquement engagé dans une tentative de paix avec l’Angleterre, mettait un véritable amour-propre à la faire réussir, la convention d’Erfurt ayant bien stipulé d’ailleurs que, dans tous les cas, la Finlande, la Moldavie et la Valacliic seraient assurées à la Russie. 11 fut doue d’avis avec MM. de Tallcyrand et de Cliampagny que le message anglais, en demandant la présence de tous les alliés de l'Angleterre à la négociation, y compris les insurgés espagnols, n’oflrait cependant dans sa forme rien de tellement absolu qu'il fut impossible de s'entendre. Par ce motif, tous les trois écrivirent, à l’Empereur, pour le supplier de faire une réponse qui permit de continuer lus pourparlers, et d’arriver à une réunion de plénipotentiaires.
Napoléon était en ce moment sur l'Ébre , tout entier ù la guerre, à l'espérance d'accabler les Espagnols et les Anglais, et sous les nouvelles impressions qui le dominaient, n'atlacliant plus aux pourparlers avec l'Angleterre autant d'importance que d’abord. Le message de M. Canuing ne lui laissait guère d'illusion, et il ne comptait que sur un grand désastre inflige & l'armée britannique, pour fléchir l’obstination du cabinet de Iamdres. Dés lors il était plus disposé à abandonner à d'autres la conduite de celte affaire, et il permit aux trois diplomates quf étaient à Paris de répondre comme ils l'entendraient, moyennant que les insurgés fussent formelle- ment exclus de la négociation. Il envoya un modèle de réponse que Mil. de Cliampagny, de Romanzoif et de Tallcyrand furent autorisés h remanier à leur gré, et qu’ils curent soin en elfel de modérer notablement.
Ce nouveau message, porté à Londres parles mêmes courriers, relevait quelques allusions blessantes du message anglais, puis admettait sans difficulté tous les alliés de l'Angleterre à la négociation, sauf les insurgés espagnols, qui n’étaient que des révoltés, ne pouvant pas représenter Ferdinand Vil, puisque celui-ci était à Valcnçay , d'où il les désavouait et confirmait l’abdication de la couronne d’Espagne.
A la réception de cette seconde note, le cabinet britannique, craignant de décourager ses nouveaux alliés, soit en Espagne, soit en Autriche , par des bruits de paix, de refroidir le fanatisme des uns, de ralentir les pré-
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paratifs militaires des autres, résolut de rompre brusquement une négociation qui ne lui semblait ni utile ni sérieuse. Ayant dans les mains des documents qui prouvaient que la France ne voulait point faire de concessions aux insurgés espagnols , lesquels jouissaient en Angleterre d'une immense popularité, il ne redoutait rien du parlement, la question étant ainsi posée. En conséquence, il fit une déclaration péremptoire, offensante pour la Russie et la France, consistant à dire qu'aucune paix n’était possible avec deux cours, dont Tune détrônait et tenait prisonniers les rois les plus légitimes, dont l’autre les laissait traiter indignement pour des motifs intéressés; que, du reste, les propositions pacifiques adressées à l’Angleterre étaient illusoires , imaginées pour décourager les peuples généreux qui avaient déjà secoué le joug oppresseur de la France, et ceux qui se préparaient à le secouer encore; que les communications devaient donc être considérées comme définitivement rompues, et la guerre continuée avec toute l’énergie commandée par les circonstances.
Évidemment, l’Angleterre, comptant cette fois sur un prochain renouvellement de la lutte, avait craint, en poursuivant cette négociation, de refroidir les Espagnols et les Autrichiens. AI. de Talleyra'nd éprouva les regrets ordinaires et honorables qu’il ressentait toutes les fois qu’une tentative de paix venait à échouer. Al. de Romanzoff fut piqué des allusions blessantes pour sa cour, fdché d’avoir manqué un succès, mais consolé par la liberté désormais acquise d’agir immédiatement en Orient. AI. de Champagny, dévoué à l’Empereur, à ses idées, à sa fortune, ne vit dans ce refus que l’occasion de nouvelles guerres triomphales pour un maître qu’il croyait invincible. Le public, à peine averti, n’y prit presque pas garde; il n’attendait de résultat décisif que de la présence de Xapoléon en Espagne.
Tandis que l’Angleterre répondait de la sorte, l’Autriche ne répondait guère mieux aux déclarations de la Russie et de la France. Elle protestait de son intention de conserver la paix, et, en effet, elle donnait moins d’éclat à ses préparatifs, sans toutefois les interrompre; mais elle accueillait avec amertume la proposition commune de reconnaître le roi Joseph, et elle déclarait que lorsqu’on lui aurait fait savoir ce qui s’était passé à Erfurt, elle s'expliquerait à l’égard de la nouvelle royauté constituée en Espagne, ajoutant que la connaissance de ce qui avait été arrêté entre les deux empereurs lui était indispensable pour éclairer et fixer ses résolutions. La forme autant que le fond même de celle déclaration décelait l’irritation profonde dont l’Autriche était remplie. Il était évident que Xapoléon aurait le temps de faire une campagne dans la Péninsule, mais de n’en faire qu’une. On attendait de son génie et de ses troupes qu’elle serait décisive. Le public, habitué à la guerre , habitué surtout sous ce maître tout-puissant à dormir au brbit du canon, dont les échos lointains ne fai-