Histoire du Cotentin et de ses îles
Je n'ai pas la prétention d'avoir rien découvert de nouveau , ni d'avoir donné aux quelques loisirs que me laissaient , à Yalognes , mes fonctions judiciaires un emploi ambitieux qui ne serait pas justifié ; j'ai désiré simplement rappeler au petit nombre de lecteurs que les souvenirs de notre ancienne province intéressent , ceux de ces souvenirs qui se rattachent, d'une manière plus spéciale, à cette région, — autrefois si bien nommée le Clos du Cotentin^ — que son isolement topographique et sa physionomie particulière permettent d'étudier à part.
Nous ne sommes plus , en effet , au temps où Ton se contentait du récit rapide et superficiel des événements ; nous voulons les voir de plus près et en comprendre la signification , l'enchaînement et la portée. Les documents originaux sont devenus la base nécessaire de tout travail consciencieux. La perspective , en se rapprochant , a dû , dès lors , rétrécir son cercle; les monographies ont remplacé les vues d'ensemble et ont mis en rehef des détails qui , auparavant , malgré leur importance relative , étaient restés dans l'ombre.
L'histoire complète de la Normandie n'a pas encore été écrite selon les exigences dç la critique moderne ;
— et il serait diiBcile de prévoir quand elle le sera. — Ce qui est évident^ c'est que peu à peu les matériaux s'en préparent. De précieux moyens d'information nous sont fournis par les publications de nos Sociétés savantes ;
— nos vieilles archives se classent et s'ouvrent aux recherches ; — les Inventaires-sommaires, rédigés et imprimés dans chacun de nos départements , nous révèlent ce que nous possédons de richesses archéologiques trop ignorées et trop négligées jusqu'ici. Si donc le patriotisme local, — ce sentiment qui, loin d'exclure un sentiment plus large, en est la forme la meilleure et la plus saine,
— est impuissant à terminer son œuvre , il en aura , du moins , jeté les fondements. L'avenir , toujours chargé de réaliser tant de vœux , fera le reste ; — ayons-en l'espérance ! . . . .
On se formerait, d'ailleurs, je le crois, une idée inexacte de notre histoire , si on la renfermait dans un cadre trop étendu , ou si on la présentait sous une couleur uniforme. La Normandie était loin d'être un pays homogène ; il y régnait , comme dans toutes les choses humaines, une grande diversité d'éléments* Les popu^ lâtions de la partie occidentale et maritime n'avaient ni le caractère , ni les tendances de celles qui vivaient au delà de la Dives. La Haute et la Basse-Normandie
conservèrent longtemps un esprit distinct et original ; pendant plusieurs siècles, il exista même entre elles une sorte d'antagonisme dont je me suis efforcé de préciser les causes et de signaler les eflfets.
L'un de ces effets a survécu ; — il mériterait, à lui seul y une sérieuse attention , si le temps et Tbabitude ne nous faisaient souvent accepter les contrastes les plus frappants. — Je veux parler de la séparation des lies qui , quoique touchant à la terre française, et quoique restées normandes , sont , depuis près de sept cenis ans , possédées par TAngleterre.
Il ne m'appartenait pas , et je me suis gardé d'envisager ce fait, qui, peut-être, n'a pas d'analogue, sous son aspect actuel et politique. Bien des générations, sans doute , passeront avant que le problème qui en découle soit posé et résolu. Je ne sais si ce problème est dédaigné , méconnu ou redouté; mais il est de ceux que nulle prescription , si longue qu'elle soit, ne peut atteindre , et qui , tôt ou fard , sous l'empire de circonstances imprévues , prennent lout-à-coup une importance qu'on ne soupçonnait pas, et s'imposent fatalement aux gouvernemenis et aux peuples.
DU GOTENTIN
ET