KSS
(3) Lettre du 15 fé?rier 19â5 (Osborpe's mss.).
propre sûreté, pensa à celle de son fils. Il avait confié le jeune prince de Galles, avec une armée de huit mille hommes^ à son fidèle et courageux lieutenant, lord Hopton (1) ; il lui avait recommandé de le conduire au-delà de la mer aussitôt qu'il le verrait en danger de tomber aux mains des rebelles. Le docteur Henry Janson s'était rendu, vers la fin de décembre 1645, à Jersey, et en avait remporté une lettre de Georges de Carteret au roi. Il s'agissait de choisir File comme lieu de reftjge, lorsque le moment de quitter l'Angleterre serait arrivé. L'émissaire revînt, dans les derniers jours de février 1646, porteur d'une réponse du roi qui remerciait les États de leur loyal dévouement (2).
Les États s'assemblèrent aussitôt et rédigèrent, à la date du 5 mars, un long manifeste. Ils y rappelaient que l'île, étant un reste du duché de Normandie, ayant été soumise, jusqu'à la réforme, à la juridiction spirituelle de révoque de Goutances et n'acceptant pas d'autres lois que les Coutumes Normandes, n'avait jamais été considérée comme une dépendance dç l'Angleterre ; que leurs libertés et privilèges leur interdisant de prendre les armes contre leurs souverains légitimes, ils protestaient de leur ferme résolution de maintenir la religion protestante, en même temps que l'autorité du roi. Ils défendaient ensuite Georges de Carteret contre les injustes attaques dont il élait l'objet^ et justifiaient les mesures qu'il avait prises dans l'intérêt des habitants et de la conservation de l'île. Ils finissaient par un appel à la Providence divine, qui les soutiendrait dans leurs épreuves contre leurs ennemis^ et ferait triompher le bon droit (3).
(I) sut. of tke Rebelliott, U Vif, p. H8.
(S) Bistoric, manuse.
(8) Conttit, hUu of Jeneg^ p, MO.
RT MAZÀRIN. 169
Les événements avaient marché rapidement. L'armée de lord Hopton avait battu en retraite devant les forces supérieures de Fairfax qui la suivit en Gornouailles. Le prince héritier s'était retiré, le 6 mars, dans Ftle Ste* Marie, de Tarchipel des Scilly; et^ le 14, Tarmée royale défaite, quelques jours avant, à Torrington, avait capitulé devant Truro. Il ne restait plus au roi ni une place, ni un soldat dans TOuest de son royaume.
Une autre question avait été agitée dans le conseil du prince, pendant les négociations qui avaient eu lieu avec le lieutenant gouverneur de Jersey. La sécurité de Tlle paraissait sufSsamment assurée ; mais le voisinage de Guernesey était un sujet d'inquiétude. Le 1*' février 1646, sir Thomas Fanshawe, secrétaire du conseil (1), fut chargé de porter au ch&teau Cornet des instructions particulières et une lettre du chancelier de TÉchiquier, sir Edward Hyde, le futur lord Clarendon (2). Il s'en alla par la Normandie, conduisit sa famille à Morlaix, et s'embarqua, le 11 mars, à Gran ville, avec plusieurs gentilshommes, un bagage considérable et une forte somme d'argent; — ce qui^ observe le chroniqueur, était peu commun chez les Cavaliers. Il envoya, le 15, une dépêche à sir Peter Osborne pour lui soumettre un plan de campagne et avoir son avis : on pouvait, ou envahir llle avec une troupe nombreuse qui serait recrutée àl'étranger, par lord Jermyn, ou surprendre la ville de St-Pierre, avec une moindre force, -— les campagnes, selon toute probabilité, ne devant faire aucune résistance aux armes du roi. Le concours de Georges de Garteret était assuré.
A la même date du 15 mars,' sir Osborne reçut, de St-
(i) Hiit. of the Rebet., L VIII, p. 8S.
(S) Sir E. Hjrde, do le sait, ne devint paîr d*Angleterre et eomie de Cla« lendoo qa*en 1660.
Malo, une lettre de son fils John, qui avait quitté les Scilly depuis cinq jours seulement. Lord Culpepper et M. Long, le secrétaire du prince, qu'il avait vus à leur retour de Paris, lui avaient dit qu'ils avaient ordre de s'entendre avec lord Jermyn sur les moyens les plus prompts de réduire Guernesey ; ils recommandaient à sir Th. Fans* hawe de les informer sans retard, à Paris, de ce qui serait décidé à ce sujet; le prince resterait à Ste-Marie, jusqu'à ce que son séjour dans les îles ne présent&t aucun danger (1).
Cette condition n'était point aisée à obtenir. Le major Russell venait de tenter une attaque contre le ch&teau Cornet ; il en avait endommagé, par un feu violent d'artillerie, les murailles et les toitures. Sir Osborne avait immédiatement riposté en ruinant à coups de canon les maisons de la ville qui avaient été reconstruites depuis quelque temps.
Le 2 avril, sir Fanshawe passa à Guernesey. Il voulait conférer avec le commandant et le réconcilier, s'il le pouvait, avec son collègue de Jersey. 11 trouva la garnison du château mutinée; sou chef enfermé dans ses appartements et deux pièces de canon braquées contre sa porte. Sir Osborne avait provoqué cet acte d'insubordination en frappant, à tort sans doute, le maître canonnier, du plat de son sabre. Sir Fanshawe réussit à rappeler les soldats à leur devoir. — Après être resté pendant six jours dans la forteresse, il revint à Jersey, oii sir Osborne lui adressa, peu de temps après, le rapport qu'il lui avait demandé.
D'après sir Osborne (2), la réduction de Guernesey n'exigerait pas moins de 800 hommes bien armés et bien
(1) LeUre du 18 mars 46ik6 (Osborne^s mss.).
(2) Moyen» néceisaires pmir réditire Ouerneiey, afiil iÙkÇ, — Écrit en anglais de la main de sir Osborne ( Ap* Osbornc's mss. }.
ET MAZàRIN. 171
disciplinés, des chefs habiles» des pilotes et des guides dévoués. Le roi, ou ne devait pas le dissimuler, avait peu de partisans dans llle, et le parlement ne se la laisserait pas enlever sans une lutte opiniâtre. Le lieu le plus favorable à un débarquement lui semblait être devant le moulin à vent du Vale, à quelque distance, à droite, de La Hougue-à*la-Fëre, entre la ville et StrSamson (1). Le rivage était^ à cet endroit, il est vrai, rempli de rochers qui empêchaient aux navires d'aborder « mais il ne s'y trouvait qu'un seul canon en batterie , et des chaloupes y mettraient facilement les troupes à terre. Ces troupes ne devraient être composées que d'Anglais; car, jamais les insulaires ne se soumettraient à des Français, qui ont toujours été soupçonnés de vouloir s'empai'er des îles. Bien plus, « l'animosité naturelle si connue » qui existait entre les habitants des deux îles, le portait à penser que la résistance de Guernesey serait d'autant plus vive, que ceux de Jersey s'efforceraient davantage de la vaincre.
Cet avis, qui dissipait quelques illusions, en montrant les difiQcultés réelles de l'entreprise, fut écouté, mais sans profit pour son auteur. On lui fit comprendre qu'il était fatigué et qu'il serait utile au service du roi qu'il se retirât du château pendant un certain temps. Le vieux capitaine, dans deux lettres pleines de dignité et de tristesse qu'il adressa , le 6 avril, à sir Fanshawe et au prince, sollicita la permission de se retirer à St-Malo, oh il trouverait le repos et la résignation. Il attribuait sa disgrâce imméritée qui, d'ailleurs, ne fut pas immédiate, et que, plus tard, on s'efforça d'adoucir, aux dispositions malveillantes de son collègue de Jersey (2).
Le parlement continuait à marcher en avant dans la
<1) Voy. la carte de Jamefl Codireiie.
(3) Bisloric, manufc, etc.
voie que suivent toutes les révolutions. Un parti» peu nombreux d^abord, s'y était formé et y avait grandi. Les Indépendants aspiraient maintenant ouvertement à renverser la royauté et à proclamer la république ; ils voyaient même, dans le presbytérianisme, un obstacle qu'il fallait écarter. Dirigés par des chefs que Gromwell inspirait, ils étaient décidés à ne reculer devant aucune extrémité ; ils voulaient tenir entre leurs mains la personne des princes. Déjà^ ils gardaient à Londres le Jeune duc d'York. Il leur parut facile d'aller chercher son frère atné aux Scilly. Les Lords et les Communes invitèrent donc le prince de Galles à revenir en Angleterre, et appuyèrent cette invitation d'une flotte de vingt-sept ou vingt-huit voiles, commandée par Batten.
La flotte cerna l'île Ste-Marie, le dimanche 12 avril (v. s.) au matin; mais, trois ou quatre heures plus tard, une violente tempête, qui dura deux jours, la dispersa (1). Les réfugiés profitèrent de cet heureux hasard. Le jeudi 16, ils s'embarquèrent sur le Proud-Black-Eagle, dont le capitaine était sir Baldwin Wake (2), et arrivèrent, le lendemain, à la fin du jour, devant le ch&teau Elisabeth.
La suite du prince se composait d'environ trois cents personnes parmi lesquelles étaient : les comtes de Berkshire et de Brandford, les lords Gapell.et Hopton, sir Edward Hyde, membre du conseil, cinq chapelains, un médecin et nombre de gentilshommes, d'officiers de terre et de mer^ etc. Dans la nuit, deux autres navires apportèrent les officiers de la maison, les femmes, les enfants, les domestiques, des provisions de toutes sortes, etc.
Malgré les précautions prises pour empocher toute com-
(i) HiiU ofihe RebeL, t. VIII, p. SS5.
(3) Wake était un des capitaines qui afaient reAisé de snÎYre Warwick dans la défection de la flotte, en 1642 ( HUt, of tha RebeL, t IV, p. 184 ).
ET MAZARTN. 173
munication avec le dehors, Russell fut informé, dès le lendemain» du débarquement du prince ; il Tannonça à lord Warwick. en élevant à six cents le nombre des réfugiés. Un agent du parlement, à Paris, Testima à trois mille l... A ce moment, beaucoup de royalistes émigrérent en France, surtout dans les principales villes de la Normandie et de la Bretagne. D^autres revinrent à Jersey. Les rapports dbtre l'île et les havres du Gotehtin devin* reni très-fréquents. Celui de ces havres qui semble, alors, avoir été préféré^ à cause de la brièveté et de la facilité relative du passage , était Goutainville , situé à Tembouchure de la Soule^ à une petite distance de la ville de Goutances (1). Il s'était établi, entre ce point du littoral et St-Hélier, un service à peu près régulier de petits navires qui transportaient les voyageurs au prix d'une pistole par personne (2).
Nous n'entrerons pas dans les détails du séjour du jeune prince au ch&teau Elisabeth. Le chroniqueur Chevalier les mentionne longuement et avec complaisance ; ils ne présenteraient à nos lecteurs qu'un médiocre intérêt (3).
(1) Sar la carie de Mariette, on voit figurer un Hnvre de Blainvilte, et, en face, une Roche de CoutainviUe^ qui ne se retrouvent pas sur la plupart des cartes modernes. Coutainviile formait un fief, tiers de liaubert, qui appartenait à la fiimille Costentin de Tourville, vicomte de Goutances. Le seigneur de ce fief avait droit de qoillage et d*ancrage, pot-de-vin sur les vins, droit de prélèvement sur le poisson frais et salé, commerce de chaui, etc., dans le havre où les navires jetaient Tancre (Ârch. de la M., InvenU j&tn., sér. A, n® SaOO. — Aveu rendu en 1607 et i 010 par Jean de Costentin ).
(S) Chartes ll^ etc., L II, p. 457. — Ce havre, d*aprèsle mémoire fourni par le sobdéléguë de Coulances en 4098 (Ârch. du Calv., sér. C, cote 381 ), était Ton des plus sûrs et des plus commodes de la côte ; mais, comme il s*/ faisait beaucoup de contrebande avec les lies, les fermiers des traites le firent interdire, ters cette même année, ainsi que nous le verrons plus loin.
(8) Le doct Hoskios donne, dans son ouvrage (t. II, p. 351 et suiv. ), une analyse complète du Journal de Chevalier,
Dix jours ne s'étaient pas écoulés depuis l^amvée, que déjà on discutait, dans le conseil, la question du départ LordDîgby, survenu, le 27 avril, avec trois cents soldats irlandais, voulait emmener le prince en Irlande. La reine, redoutant de le voir tomber aux mains des parlementaires, désirait qu'on le lui envoyât à St-Germain. Trois des conseillers, les lords Culpepper et Capell et sir Ed. Hyde, regardaient comme une faute politique de faire quitter à Théritier de la couronne le sol ouïe « dominion » de l'Angleterre (1). Lord Jermyn partageait l'avis de la reine et le défendait avec une grande ardeur. Après de longs débats, on décida que les lords Capell et Culpepper se rendraient à Paris et présenteraient leurs observations. Ils partirent le il mai et débarquèrent à Coutainville ; ils étaient attendus par sir Dudley Wyatt, porteur d'une lettre de la reine qui pressait son fils de quitter Jersey.
Georges de Carteret avait cependant, à force de soins et de vigilance, écarté tout danger d'attaque ouverte ou de surprise. Tous les postes avaient été renforcés; chaque nuit, des patrouilles à cheval parcoiiraient les routes ; des vigies étaient en permanence sur les points les plus exposés à une descente; les travaux de fortification à St- Aubin et au château Elisabeth étaient poussés avec activité. Les États appelèrent la milice à prêter un nouveau serment.
A Guernesey, le changement annoncé un mois auparavant fut exécuté. Le 5 mai, le prince informa sir Peter Osborne, tout en rendant hommage au dévouement qu'il avait montré pendant trois longues années de privations et de périls, que les intérêts de Sa Majesté exigeaient qu'il
(1) Calend, of Clarendon, elc, t I, n^ 2232, 2227, 2255, etc. (Édif» d'Oxford, 1872, 3 Tol, in-8" imper.).
fût remplacé par le capitaine sir Bald\rin Wake (1), qui, du reste, ne serait que son lieutenant et recevrait de lui sa commission. Sir Wake partit de Jersey, le 12 mai, avec deux frégates et une barque chargée de provisions. La rencontre de plusieurs vaisseaux de guerre ennemis Tobligea à virer de bord, et il ne put atteindre sa destination que le 14 , après avoir échangé quelques coups de canon avec un croiseur parlementaire. Il fut d'autant mieux reçu par la garnison du château Cornet, qu'il lui distribua une solde que,depuis longtemps, elle n'avait pas touchée(2j.
Les deux lords délégués étaient arrivés à Paris; une importante nouvelle les y avait précédés. Le roi, sur le point d'être enfermé dans Oxford par Fairfax , s'était enfui et avait rejoint l'armée d'Ecosse , à laquelle il croyait pouvoir se confier (3).
Un grand conseil fut tenu, le 19 mai, à St-6ermain, en présence de la reine qui persistait dans son opinion. Mazarin l'y encourageait, on ne sait dans quel but politique. 11 prétendait qu'il y avait à Jersey, suivant un avis reçu d'Angleterre, certains individus qui avaient promis de livrer le prince de Galles au parlement , moyennant 20,000 pistoles.
Les lords ayant échoué dans leur mission, reprirent la route de Coutainville , où ils parvinrent le 20 juin. Le capitaine Bowden les y attendait depuis quatre jours (4).
(i) Baldwin Wake avait été créé chevalier le 2â avril précédent, eu même temps que Georges de Carlerct, déjà pourvu de ce titre, était Dommé baronet.
{%) Osboroe quitta le château Cornet le 39 mai. 11 séjourna deui mois à Jersey > oà ie prince le reçat avec grand honnenr ; puis, blessé par les procédés hautains de G. de Carteret, il alla rejoindre son fils à St-Malo.
(3) La fuite du roi eut Heu le 6 mai 16^0 (n. s.), disL of the Rebel,^ I. Vni, p. 258.
{à) Les lords étaient sii : les lords Capell , Dlgby , Gulpepper , Jermyn , Wilheringlon et Wentworlh.
ilQ CROMWELL
A Jersey, la discussion recommença, elle fut vive; mais les partisans du départ^ appuyés par la volonté impatiente du jeune prince, qui voulait obéir à sa mère et vivre à Paris, dont on lui vantait les distractions, l'emportèrent sur les arguments présentés par le sage chancelier de l'Échiquier (1).
Le lundi 22 juin, on fit les préparatifs du voyage. Le vent et la mer ne permirent pas de mettre à la voile avant le jeudi suivant, jour où Ton toucha à Goutalnville, à onze heures du soir. Le séjour du prince dans Ftle avait duré environ dix semaines.
Gapell, Hopton et Hyde , ainsi que quelques autres gentilshommes, restèrent à Jersey (2). La capitulation du château de Pendennis leur amena un grand nombre de compagnons d'exil.
Georges de Garteret, dégagé de la responsabilité qui avait pesé sur lui, se consacra tout entier à défendre le seul coin de terre sur lequel flott&t encore Tétendard royal, et à secourir le ch&teau Cornet, incessamment menacé par les vaisseaux du parlement.
Bientôt un bruit singulier se répandit. John Osborne écrivait de Rouen à son père, au mois d'octobre (1646) (3), qu'il avait entendu dire publiquement que les tles allaient être livrées à la France; que c'était dans cette prévision que lord Jermyn , d'accord avec le Cardinal, avait attiré le prince de Galles à la cour, et que ce lord serait, en récompense, nommé duc et pair.
Par une coïncidence assez significative, un des agents de lord Jermyn , le docteur Janson, qui était resté à Paris depuis le mois de juillet, était venu, le 16 oct (v. s.), à
(1) Hitt. ofthe Hebel., t. VIII, p. 429 et suiv. (9) CaUnd. of Clarend., L I, n»* 3358 et 9830. (3) LeUre du 19-29 octobre 1646 (Osbornc*s mss.).
Jersey porteur d'instructions, dont le public avait ignoré la nature^ mais qui étaient telles, que les lords Gapell et Hopton, sir Ed. Hyde et sir G. de Garteret se crurent dans la nécessité de protester, en signant un acte d'association pour combattre le projet supposé (1). Ils exposaient, dans le préambule, que, d'après ce qui se disait k Paris, Jermyn devait recevoir 200,000pi8toles, acheter Aurigny moyennant 5,000, et que deux mille soldats français seraient enrôlés au nom du roi d'Angleterre et transportés sur des vaisseaux fournis par Mazarin. Ils affirmaient que si un pareil dessein venait à réussir, l'Angleterre perdrait à jamais l'empire de la mer; car elle se verrait fermer, au nord et au sud, l'accès du canal britannique, si la France, devenue récemment maîtresse de Dunkerque (2), possédait, en outre, Jersey et Guernesey. En conséquence, les quatre signataires du pacte décidaient : i<» que lord Gapell se transporterait à Paris et en Hollande, et y prendrait des renseignements ; 2"" qu'il solliciterait , au besoin , l'aide des Provinces-Unies contre la France; 3* que Georges de Garteret demanderait au comte de Northumberland sa protection et son assistance (3) ; et 4"" enûn, que le château de Guernesey recevrait un renfort en hommes, munitions et approvisionnements.
Lord Gapell se mit en voyage, le 27 octobre. On doit
(1) Calend, of Clarend,^ t. I, n« 2339. ^ L^acle est du 19-29 oct. 46/i6,
(2) Dunkerque avait, oprës un siège mémorable, ouvert ses portes au duc «TEngliien, ie II ocL 16â6. Les corsaires qui appartenaient à ce port cooli* naèreot leurs courses en se retirant en Angleterre ; ils firent beaucoup de mal sur les côtes de Normandie ( Lettre du cardin, Mazavin ap. Doc. inéJ,, t. 11, p. 337. — Lettre du présid, Bcllièvre, ambass. en Angleterre, du 12 nov.
(3) Le comte de Northumberland, frère de lord Percy qui, plus lard, fut nommé gouverneur de Guernesey, avait beaucoup de ciédit auprès du parlement [Hiêt. of the Rebel.y L V, p. 355« — Charles lly etc., t. II, 372),
supposer que sa mission eut un plein succès, puisqu'on ne parla plus du projet de Jermyn, qui, plus tard, d'après la correspondance de Clarendon, se défendît des intentions qu'on lui avait prêtées. II paraît pourtant probable que Mazarin les avait connues, sinon encouragées, et quïl aurait volontiers fait payer, par la cession des îles, rhospitalîté qu'il donnait à la famille d'Angleterre. La divulgation trop prompte du complot en rendit l'exécution impossible. On remarqua qu'à partir de cette époque, le successeur de Richelieu^ fidèle à la politique dont il continuait la tradition, se rapprocha de Gromwell, et lui laissa entendre que le prince de Galles s'était réfugié en France de son propre mouvement, et que son séjour, au point de vue des intérêts du parlement, y présentait moins d'inconvénients qu'il n'en aurait eu partout ailleurs (1).
Le docteur Janson attendit à Jersey le résultat de l'affaire. Lorsqu'il vit qu'elle était manquée, il s'en alla, le 23 décembre, à St-Malo, et, de là, en Espagne.
La situation du château Cornet ne s'était pas améliorée sous l'administration de son nouveau capitaine. Wake était plus propre à commander un corsaire qu'à supporter les fatigues et les privations d'un siège monotone. Il n'était pas plus patient dans le service que sir Osborne, et il était moins tempérant et moins désintéressé. Il adressait à son prédécesseur, au prince de Galles, à Edward Hyde, des plaintes fréquentes; il accusait Georges de Carteret de l'abandonner ; il déclarait que s'il n'était promptement secouru, sa perte était certaine (2). Lord Jermyn, sur la demande de sir Osborne, lui annonça l'en-
(i) Charles II, etc., l. II, p. 37.
(3) Lettres du 21 oct. iQkQ au prince de Galles et à sir Osborne. — Lettre du 40 noT. à lord Jermyn (Osbornc's mss.).
KT MÂZARIN. 170
voi d'une somme de 300 livres. La garnison s'élevait alors à quatre-vingt-dix hommes (1).
Les trois jurats de la cour de Jersey réfugiés à Londres, Lemprière, Dumaresq et Hérault, croyant Toccasion propice, demandèrent, par une pétition au parlement, qu'on en finît avec les séditieux. Mais le parlement avait d'autres préoccupations plus importantes ; il se borna à autoriser Russell à offrir au capitaine Wake une capitulation honorable. Cette capitulation, proposée le 26 janvier 1647, fut, dès le lendemain, repoussée avec indignation (2).
La cause du roi paraissait chaque jour plus compromise. Les Écossais avaient vendu Thôte auguste qui s*était confié à leur loyauté. Le parlement avait nommé, le 5 du même mois, les commissaires auxquels ils devaient livrer le prisonnier (3). Bientôt, le dissentiment avait éclaté entre les presbytériens des Communes et l'armée soumise à l'influence des « agitateurs » puritains. La révolution marchait à pas rapides.
Le lieutenant gouverneur de Jersey ne s'en effraya pas. Il n'avait plus, en réalité, à obéir à aucune autorité. Il ne pouvait protester que par ses corsaires; et ses corsaires infligèrent au commerce anglais des pertes énormes. • Ceux du parlement, dit Chevalier, en faisoient les mêmes « choses que ceux du party du Roy, tellement que c'étoit « à qui mieux prendroitTun sur l'autre, comme si c'eût « été le Turc ou le Sarrazin (4). »
(1) Lettres de lord JermyD, datées de St-Germain les 48 nor. et 8 déc. 46A6. — Diaprés ane lettre posiéricare, le secours ne parvint à sir Oiboroe qu^au m'ois d*avril 16A7 (Osb. mss.).
(2) Charles II, t. II, p. 89.
(5) HUi. of tke RebeL, t. VIII, p. 285. — Rap. Thoyras, t. VIII, p. 576.— On sait que ce fut le 30 janvier 16^7 que le roi, remis à ces commissaires. Tut conduit et enfermé dans son propre cbàleau de Holmby.
{h) Hiêtorie, manusc , clc.
Ce ne fut pas seulement de Ttle que sortirent les « pirates de Jersey i», ils armèrent atissi dans les havres du Golentin et de la Bretagne, à Dunkerque et à Ostende. Munis de lettres de marque délivrées par le vice-amiral de Carterel, ils trouvaient dans les ports de la Manche la protection des autorités maritimes. Il y avait, à Cherbourg, un capitaine irlandais, nommé Percy. qui y remplissait les fonctions déjuge de Famirauté, et y déclarait de bonne prise les navires que lui présentaient les capitaines ainsi commissionnés (1). L'un de ces derniers, le capitaine Skinner, n'avait pas craint de faire de Cherbourg même son port d'attache, et de naviguer pour son compte particulier (2).
Au mois de mars, une prise d'une valeur exception* nelle fut amenée devant St-Hélier par la frégate Le lord Jemiyn^ capitaine Canon. C'était un navire de quatrevingt-dix tonneaux, ayant un chargement complet d'armes, de munitions, d'équipements militaires, d'approvisionnements et de denrées de toutes sortes, qu'il portait à l'armée parlementaire d'Irlande. Georges de Carteret fit, sans retard, profiter de cet heureuse aubaine la garnison et les habitants de l'île. Le parlement, profondément irrité, se plaignit au gouvernement français. N'ayant rien obtenu, son comité délibéra sur la nécessité qu'il y avait k s'emparer de ce repaire de pirates (3).
Ce ne fut pas, toutefois, avant le 2 mai (n. s. ) que la résolution fut arrêtée démettre à la disposition du colonel Rainsborough une flotte et douze cents hommes. I^ 16 dudit mois, un vaisseau de guerre de vingt-six canons
(i) Noas avons vu qu*ù Jersey le juge de ramiraulé était Amias Ândros, w^pk, de Saumarez.
(2) Charles /i, t. H, p. d06.
(S) Hiêtoric. manusc.
parut devant le ch&teau Elisabeth et somma le gouverneur de se rendre. De Garteret reçut TofScier parlementaire avec une courtoisie affectée, et le renvoya avec une réponse ironique et dédaigneuse à l'adresse du comte de Warwick (1). L*affaire en resta là. Maïs, entre temps, le parlement, à force d'insistance, obtint du conseil du prince de Galles la révocation ou la suspension des lettres de marque, et, comme cela produisait peu d'effet, il réussit à faire rendre par la reine régente de France un édit> en date, à Amiens, du 20 mai (1647), qui proclamait pirates et voleurs tous les capitaines qui attaqueraient, malgré la révocation de leurs commissions, les navires portant le pavillon du parlement; défendait de les recevoir dans les ports, et ordonnait la restitution des prises qu'ils y auraient amenées (2).
Cet édit ne fut connu dans l'île que vers le milieu de juin, au moment où l'on fêtait l'anniversaire du prince» et où l'on inaugurait le nouveau fort ajouté au château Elisabeth et appelé le fort du Prince Charles, 11 jeta la consternation parmi les royalistes, auxquels il enlevait leur unique ressource.
Quelques-uns des corsaires rentrèrent à Jersey, et désarmèrent ; d'autres s'en allèrent en Flandre, au service de l'Espagne, et se vengèrent sur les Français de l'interdiction qui les frappait. Sir E. Hyde profita du passage de sir Fanshawe pour adresser au roi, alors à Harapton- Courl(3),des observations sur les conséquences déplorables de cette mesure qui , bien entendu » n'avait nullement
(1) Historié, manusc,
()) Historié, manvse. Elirait de la Bibliolh. Bodiéienne. — Catend, of Ctarend,^ 1. 1, n* 3518.
(5) Nous n*avons pas k rappeler ici rnrrestoUon du roî par Tancien taillear Joyee à Hoimby, le 8 juin 40A7, et son transtèrement à Newmarkct, et ensuite, à HamptOfi-Court. ( Hi$t, of tlie RebeL^ I* VII!, p. 301 et soir.].
empôohé les vaisseaux du parlement de continuer leurs croisières. Au bout de deux mois environ , le prince leva la prohibition ; le gouvernement français ferma les yeux ; la course reprit avec ardeur.
T^a première expédition fut dirigée contre Guernesey par les capitaines Amy et Chamberlain. Elle échoua devant les forces supérieures qui stationnaient devant Tile. Des corsaires vinrent de Normandie et de Bretagne reprendre des lettres de marque. Ce furent, entre autres: de St-Malo, un capitaine Blaize, et, de Cherbourg, un capitaine Gemet, dont l'associé était un apothicaire de cette ville, du nom de Baudouin (1).
Les derniers mois de Tannée 1547 ne furent signalés que par des faits peu dignes de remarque. Le 3 novembre, le parlement, saisi de la plainte des habitants de Guernesey contre le lieutenant gouverneur Russell, dont la vie était scandaleuse et qu'on accusait de malversations éboulées, délégua quatre commissaires (2), qui firent une enquête à la suite de laquelle Russell fut momentané* ment (3) remplacé par le colonel Alban Coxe (4).
A Jersey, sir Edward Hyde recevait, par la voie de Coutainville, de nombreuses missives qui le renseignaient
(1) Charles II, t* H» p» ISA.
(2) Ces commissaires étaient : les colonels Ludlow et Bircb, et MM. Weaver et Harriogton.
(3) Carey*s mss. et fTûforir. manujc— Rassell fat rétabli dans ses foncUoDS le SO juin i<l&9 et, de plus, nommé colonel.
(A) Duncan , ffitt, of Guernesey^ p. 83, 92 oct. i6Â8. ~ Commission donnée par le colonel Tb. Fairfax au colonel Alban Coxe pour défendre Guer* nese>, avec les pouvoirs les plus étendus ( Brit. mus., add. mss., ii,315, n® 5. — 40 nov. 16&8, ordre de Tb. Bradshow, présid. du conseil, au col. Coxe, de se rendre à Weymouth et de s^embarquer pour Gaerncsey (Brit. mus., qo 7). — 40 nov. itiAS, mémoire de Russell aax membres du conseil pour ae justifier ( Giiille's mss. %
sur G6 qui se passait en France et en Angleterre. Il n'avait pas voulu quitter TUe dans laquelle il avait rencontré le calme et des amis dévoués. Il s'était fait construire sur rislet, contre la chapelle du ch&teau, une maison avec un petit jardin dans lequel il se plaisait à cultiver des légumes. C'était là qu'il avait commencé , sans se douter qu'il l'achèverait aussi dans l'exil (i). son Histoire de la RébelUoriy son vrai titre à la célébrité. Au mois de novembre 1646, il annonçait au secrétaire Nicholas, en résidence à Gaen, qu'à cette date il avait déjà écrit soixante feuilles de son ouvrage, et qu'il y travaillait trois heures par jour (2) ; et, à lord Berkeley, il affirmait que le meilleur service qu'il pût rendre au roi, en demeurant à Jersey, était d*y préparer une histoire de ses malheurs et de ses souffrances, et, en même temps^ de veiller à garantir ces ties du danger de tomber au pouvoir de quelque état étranger (3), c'est-à-dire de la France, contre laquelle il ne cessa, à toutes les époques de sa vie, de manifester des sentiments peu bienveillants.
Le prudent chancelier ne partageait pas les illusions et les espérances de la cour de St-Germain, si futile et si pleine de mesquines intrigues, pas plus qu'il n'avait confiance dans la politique du Cardinal (4). Déjà, il considérait le roi comme une victime destinée au sacrifice (5j.
Au mois de novembre, Charles P' tombant dans le piège
(i) On sait que disgracié en 1667, il était venu s'établir à Rouen, où il mourut en iblh ( Hume, t. VI, p. 189). (3) Caiend. of Clarend,^ t. I, n*^ 335^. ^ Lettre du 45 nov.
(5) Ifnd., ibid., n» 3959.
(6) Lettre du 15 nOT. 16^6 au lord trésorier Cotlington à Rouen ( Caiend,^ U I, n* 3355).
(5) Dans sa lettre à Nicholas, sir Hjde disait que son ouvrage dépasserait ce que Daniel a écrit des 13 rois, car tout un volume serait rempli par le Lhredtê martyrt — • lo what a fiooA of martyrs will Ibc ftiiolc volume sweil. »
qui lui était tendu, s'était enfui de Hampton-Court^ et avait été livré au commandant de l'île de Wight , créature de Cromwell, le colonel Hammond, qui Tavait aussitôt conduit dans le chAteau de Carisbrook (1). Lorsque cette nouvelle parvint à Jersey , Ed.' Hyde et G. de Carteret formèrent un plan d'évasion à proposer au prisonnier. Un bateau chargé de toile et de quelques quartiers de lard, naviguant sous pavillon français et monté par des marins jersiais qui ne parlaient que le bas-normand , mit à la voile, le 8 janvier 1648 , et porta , à Wight, le major Bosville qui, après plusieurs jours d'efforts, réussit à faire arriver le message. Malheureusement, dans Tintervalle, la garnison avait été augmentée, et une surveillance de plus en plus rigoureuse avait rendu toute évasion impossible. Le roi était désormais à la merci de ses plus implacables ennemis. Son infortune imméritée et les indignes procédés qu'il subissait, inspirèrent cependant des remords à quelques-uns et lui ramenèrent les sympathies de quelques autres. Au printemps de 1648, on crut même à un retour de la fortune.
Le duc d'York s'était échappé de Londres et réfugié en Hollande. Les comtés de Kent et d'Essex s'étaient soulevés. Une armée écossaise, sous le duc d'Hamilton , marchait sur Carlisle. Une partie de la flotte du parlement, s'étant déclarée pour le roi, était venue se mettre aux ordres des deux jeunes princes dans le port de Helvoetsluis. On prépara pendant l'été une nouvelle prise d'armes en Irlande.
Georges de Carteret, Osborne et Wake résolurent de profiter de ces conjonctures favorables. Au mois de septembre, lorsqu'ils surent que la flotte, composée de nombreux bâtiments, était aux Dunes avec le prince Rupert et
(f) HisU ofthe ReM,, L IX, p. 3. • Catend. of Clarend., t. I, n* 2669.
le prince de Galles, ils s'adressèrent à ce dernier. Osborne lui écrivît de St-Malo que Dieu ayant permis qu'il parût sur la côte d'Angleterre, à la tète d'une force imposante, il le priait de ramener Tordre et la paix dans son île de Guernesey ; que la ville de St-Pierre seule paraissait hostile, mais que le reste du pays ne ferait aucune opposition, et que le major Russell, quoique récemment revenu, avait perdu toute autorité et toute influence (1). Sir Georges s'engageait, de son côté, à fournir quinze cents hommes, si le prince voulait bien mettre à sa disposition des navires pour les transporier.
Ed. Hyde s'occupa aussi de ce projet. 11 n'était plus à Jersey. Appelé par la reine, il avait dû se résigner h quitter, au mois de juin (1648), sa résidence préférée. Il était, au mois de septembre, à La Haye, où étaient réunis la plupart des conseillers du prince de Galles. Le duc de Lorraine persistait à offrir ses soldats étrangers. Le chancelier fit rejeter, une seconde fois, cette offre, par les motifs qu'il avait déjà présentés. On décida de s'en tenir à ce que pourrait faire le prince Rupert, auquel on donna pour instruction de toucher à Jersey, en se rendant en Irlande; d'y embarquer les hommes que le lieutenant gouverneur tenait prêts, et de tenter l'occupation de l'île rebelle (2). Plusieurs mois s'écoulèrent, Au mois de janvier 1640, un agent de la reine. Jasper Cornélius, vint annoncer à Georges de Carteret que l'entreprise si souvent résolue était, une fois de plus, renvoyée à un temps meilleur (3).
Tout s'était effondré autour du roi. Le Long parlement
(i) Historié, manusc,
(t) Mr XieolCs mémorial (sept 1648), Catend, of, Clar., t. I, n» 2885.— Lettre de Hyde à lord Jennyo, La Haye, le 28 nov. i6A8. (S) Biiîorie» manuse.
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slmaginait encore qu'il pourrait arrêter le torrent ; et il n'était que le jouet de quelques fanatiques, 'instruments aveugles d'un ambitieux hypocrite. — Il négociait un traité de paix avec le prisonnier de Garisbrook; et un simple officier de l'armée puritaine enlevait le prisonnier, de son autorité privée, et le conduisait dans le triste château de Hurst. — Il essayait de protester ; et Fairfax, le 6 décem* bre, arrêtait quarante de ses membres et interdisait à une centaine d'autres l'entrée du palais de Westminster. Le 28, le roi était décrété d'accusation par ce qui restait de ce simulacre département; le 19 janvier 16/j9, il était trans* féré de Windsor au palais de St-James, la dernière station de son calvaire ; le 27, il était condamné à mort par une prétendue haute-cour de justice, dont chaque juge était
un ennemi implacable, et, le 30 (i), il était décapité
(< Jamais, dit un historien (2), on n'avoit vu dans le « monde, aucun exemple d'un pareil jugement, y Qui pouvait prévoir que cent quarante-quatre ans plus tard, presque jour pour jour, la France en rendrait un semblable?...
(1) 9 février, ii, s.
(2) RepinThoyms, t. VIII, p. 712.
ET MAZABIN. 187