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CHAPITRE XIV ET DERNIER

Émeutes en Basse-Normandie. Lettres de convocation des Étals généraux.-- Assemblée générale da grand bailliage* du Colentin. — Élections des députés et rédaction des cahiers. — Nouvelles émeutes. — Décrets des S9 décembre

. 1789 et 36 février 1790. — Suppression des grands-bailliageii — Fin de rbl&toire du Colentin. — 1789.

Le mouvement qui emportait la nation vers des destinées à peine entrevues par les esprits les plus clairvoyants ou les plus alarmés, se manifesta, en fiasse-Normandie^ comme ailleurs : chez les classes éclairées, par une ardeur généreuse à tout renouveler, à tout changer dans les institutions existantes; et, chez les classes inférieures, par le goût du désordre et de Témeute, par une inquiétude farouche de manquer de pain, et par un sentiment aveugle de haine et de jalousie contre tout ce qui^ jusque-là, avait été au-dessus d'elles.

Les phénomènes naturels avaient contribué à entretenir et à exalter ces funestes impressions. Il fallait remonter jusqu'en 1777 et 1709 pour trouver un hiver aussi rigoureux que celui dont on souffrait depuis le mois de novembre 1788 (1). Le prix du boisseau de blé atteignit six livres, en janvier 1789 (2).

Malgré les efforts de la charité publique et de la charilé

(1} Gaune^ 1789, n« 1.

(2] AffieheSt annonces et avis diters ou Journal de la Basse-NormamâU (imprimé à Caen, d'abord cbex Le Roy, puis chez Poisson) , supplément da tfi du dimanche Si déc. 1788* Le prix de 6 Hv. avait été dépassé à d'totret époques, notamment en 17S8, où il s'était élevé à 9 liv* (V. sup., p. hhZ)*

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privée, malgré le dévouement des officiers de police, il y eut des attroupements dans toutes les villes : les boutiques des boulangers y furent pillées. Des bandes parcoururent les campagnes ^ pénétrèrent chez les cultivateurs, forcèrent rentrée de leurs greniers, etc. Ces scènes violentes éclatèrent, à Gaen, dès les premiers jours de janvier; à St-Lo et à Garentan, dans le courant du mois de mars. L'intendant craignait beaucoup que le vent de la sédition ne se propage&t rapidement, et il n'avait à sa disposition aucun moyen dé s'y opposer. Il fit part de son embarras au directeur général des finances (1). La réponse lui fut adressée par M. de Montaran, au nom de M. Necker, trèsoccupé de l'ouverture des États généraux : — Le peuple était dans un tel état de surexcitation, qu'il devenait bien difficile de lui faire entendre raison. Le ministre pensait que les mouvements signalés à St-Lo et à Garentan venaient d'un défaut de prévoyance de la part de l'administration. Il n'y avait qu'à veiller à l'approvisionnement des marchés, et, en tout cas, à.tenir prête la maréchaussée (2). M. de Launay comprit, par cette réponse, qu'il avait peu à compter sur l'aide et sur l'énergie du gouvernement.

Du reste^ l'attention du gouvernement et des administrations locales était absorbée par la grande affaire qui, dans la conviction à peu près unanime du pays, devait être le remède infaillible à tous les maux. Après de longs débats, et suivant l'avis donné par la réunion des notables, on décida, sans tenir compte de ce qui avait été fait en 1787, de se conformer aux anciennes traditions de la monarchie, et de procéder aux élections par grands-bailliages^ quoique cette circonscription n'eût plus d'application pra-

(i) Arcli, du CaW» Ultras du 98 mars 1789* (S) Ibid. Leitra du 8 avril i788«

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tique depuis rétablissement des généralités, des inlen-* dants et des présidiaux.

Le 24 janvier 1789, une lettre du roi fixa au 27 avril suivant rouverture des États généraux. Un règlement, arrêté en conseil, déterminait les formes qui seraient suivies dans les élections et la rédaction des cahiers (i). Ces deux pièces furent adressées au lieutenant général civil du bailliage et siège présidial de Coutances, M. Desmaretz, seigneur de Montcbaton, par le duc d'Harcourt (2), en Fabsence du marquis de Blangy, grand-bailli d'épée du Gotentin (3).

Le 13 février, le lieutenant général, sur la réquisition du procureur du roi Le Brun, Qt publier la lettre et le règlement à son de trompe, cri public et par affiches, dans toute rétendue du bailliage. Il invitait les baillis des bailliages principaux, au nombre de dix (4), à faire procéder, conformément audit règlement^ aux réunions préparatoires des trois ordres : rassemblée générale devant avoir lieu, à Goutances, le lundi 16 mars.

Le lieutenant général de police, M. Duhamel, prit soin d*approvisionner la ville et d'assurer des logements aux

(i) Ane. luis franc., U XXVIIf, p. 684.

(S) François-Henri, fiis uitié du maréchal Anne Pierre d*Harcourt, dont le père avait aussi élé maréclial de France. Le duc mourul en iSOl, en Angleterre.

(3) Procès'verbal de rassemblée générale des trois ordres du grand bailliage de Cotentin , tetme à Coutances et présidée par M, Desmaretz de Monleliaîon^ lieutenant général civil audit bailliage, dans lequel sont insérés les listes des trois ordres, les proeés»vtrbaux et les caltiers de doléances et poupoirs, ainsi que les discours de MM, les Présidents» A Coutauces , dé t imprimerie de G. Joubert, 1789, i vol. in-8*. Ce volume, devenu rare^ a été mis gracieusement à notre disposition par M. Guiiiemette, juge de paix à Coutances*

(U Coutances, 3t-Lo, Avranûhes, Carentan, Cérences, Mortftîa, St-Sauvenw tcndclin, séant ù Péricrs, Volognes, Si-Saufcur-le-Vioomle et TindKbre/*

nombreux députés qui y viendraient de toutes les palrties de la province (1).

Au jour indiqué, les députés-électeurs se réunirent, sous la présidence du lieutenant-général, dans la nef de la cathédrale : on en comptait près de dix-sept cents (2).

Après la messe du Saint-Esprit, le président ouvrit la séance par un discours. Il espérait « que les représentants « de la nation rassemblés autour du trône alloient coh* c certer avec un monarque bienfaisant et ami de ses « peuples, les moyens de réparer les maux et d'assurer à « jamais la prospérité de l'État; » mais il ne se dissimulait pas qu'un esprit de vertige s'était répandu sur toutes les contrées du royaume; que des dissensions funestes divi* saient tous les intérêts, et que» dans tous les ordres de Tétat, des hommes inquiets et ardents, également égarés par Tesprit de parti , ou soutenaient avec chaleur les exemptions les plus abusives, ou exaltaient, au-delà de toute mesure, les droits de Thomme et du citoyen. Il rappelait que la capitale d'une grande province voisine avait déjà vu couler le sang de ses habitants» et que des scènes affreuses, dont le pays avait presque été le témoin, € avoient laissé, dans les âmes, une impression profonde c( de tristesse et de douleur (3). •

« Un inflexible égoïsme, s'écriait l'orateur, étouffera-t-il, « dans le cœur de tous les François^ cet amour pur et « désintéressé du bien qui ramèneroit toutes les opinions (c à un centre commun Puissent tous les ordres de

(1) ttiXn de M. Duhamel an garde des sceaux, du i9 férrier 1789 (Apt Le Gouvem» dt Norm,^ t. VI, pw 100).

(S) Membres présents ayant voté i clergé, 658 ; noblesse, 595 ; tiers-état^ Ail. On sait que les membres dn clergé et de la noblesse étaient convoqués indiTiduellement, et que les villes, boorgs et communautés étaient représentés pur des députés élus, 4ont le nombre était fiié par le règlement du Sa janviere

(3) Allusion aux troubles de Hennés, de Tannée 4 788.

« rétat, instraits par de trop funestes exemples et guidés (( par un vrai zèle pour le bonheur public^ faire avec un c< noble désintéressement tous les sacrifices que prescrira c rintérèt général. » — Et, en finissant, il ajoutait : c Vous « soutiendrez, Messieurs, par la sagesse de vos délibéra- « tions, cette réputation de prudence que les habitants de « cette province ont méritée dans toutes les occasions « importantes. Dégagés de toute partialité^ guidés uni- « quement par Tamour du bien, vous ouvrirez vos âmes à « tous les sentiments de ce noble patriotisme auquel il c appartient de rapprocher tous les esprits et qui, seul, « peut être le fondement de la félicité nationala »

Il eût été heureux que la France eût entendu ce langage et suivi ces conseils si sages dans leur modération et si élevés dans leur but. Le président, du reste^ n'était que l'interprète de Topinion générale du pays qui, par tempérament et par tradition, ne s*est que très-rarement laissé entraîner vers les parties extrêmes

L'appel des députés et la vérification des pouvoirs occupèrent les séances des 16, il, 18 et 10 mars.

Le premier jour, le bureau eut à vider un incident soulevé par messire Géraldin, comte de Lappenty, se disant grand-bailli d'épée (1), et messire de Vaufleury, seigneur de St-Gyr, lieutenant-général, civile criminel et de police du bailliage-comté de Mortain. Ces deux personnages prétendaient que leur bailliage, étant principal et indépendant, jouissait du privilège de députer directe- . ment aux États généraux, et de recevoir, sans intermédiaire, les ordres du roi. Toutefois, par respect et obéissance envers S. M., pour cette fois seulement^ sans tirer

(i) Le coDide de Lappemly appartenait à la famille iriandaise Géitilda qoi» après la mort de Charles 1*% a'élail réfugiée à St-Ilfalo, et avait (raocisé foa nom, après avoir obleoa des lettres de nataraUsaUoo*

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à conséquence et en faisant toutes protestations et réserves, ils consentaient à ce quUl fût procédé en commun, conformément au règlement. Le bureau, sans avoir égard aux protestations et réserves, passa outre (1).

Après l'appel et la prestation de serment « en la forme « accoutumée », les trois ordres se retirèrent: — le clergé, dans l'église du séminaire, sous la présidence de Tévéque deCoutances; —la noblesse, dans Téglise des Capucins, sous la présidence de son doyen d'âge, M. Plessard de Servigny; — et le tiers-état, dans la grande salle de l'auditoire du bailliage, sous la présidence du lieutenantgénéral.

Les cahiers furent rédigés, discutés et arrêtés, par chacun des trois ordres, dans leurs assemblées particulières commencées le vendredi 20 mars. L*évêque de Goutances inaugura celle du clergé par une allocution empreinte d'un vif sentiment de sincérité et de patriotisme. 11 déplora l'influence funeste d'une administration versatile et clandestine, et la coupable léthargie où la nation était plongée depuis près de deux siècles. Il ne pouvait voir avec indifférence le moment où cette nation allait recouvrer l'exercice de ses droits. Déjà, dans une partie du royaume, une noble émulation se montrait pour le bien public, et pour accélérer l'exécution des intentions paternelles du meilleur des rois. Les deux premiers ordres avaient, dans plusieurs provinces, émis le vœu solennel de supporter toutes les impositions en proportion de leur fortune. — L'évèque président exprima l'espoir que le clergé du Gotentin n'hésiterait pas à suivre cet exemple. Ceux de ses plus utiles coopérateurs, les curés des cam<

(1) Procès-verbcUt etc., p. 17. M. Necker, auquel le grand bailli et le Heut* gén. de Mortaia s'étaient adressés , leur ayait fait la même réponse que le bureau de Goutances. U y a Tait eu un précédent, en 1588, à Toccaslon dei élections aux États généraux (Voy, sup., t. III, p. 569).

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pagnes, savaient mieux que personne combien leurs paroissiens, <i cette précieuse portion du peuple » , étaient opprimés et fondés dans leurs plaintes. Une renonciation à tous les privilèges pécuniaires serait, à leurs yeux» il en était convaincu, moins un sacrifice qu'un acte de justice conforme aux lois d'une saine politiqua La noblesse ne pouvait manquer de rendre justice à Tesprit d'équité, de concorde et de désintéressement que le clergé allait montrer, et demanderait, comme lui, la réunion si désirable des différents ordres (1).

Les idées libérales de Tévéque ne reçurent pas toutes la sanction de l'assemblée. Néanmoins, le cahier, signé à la séance du 28 mars, renferma des propositions excellentes, telles que : l'organisation des justices de paix, la gratuité de la procédure de la tutelle des enfants pauvres, la suppression des déports, des commendes, de l'autorité arbitraire des évéques, etc., etc. Mais, par contre, le clergé réclamait le maintien de « ses formes », du droit de répartir lui-même ses impôts, des dîmes, qui seraient restituées aux curés» etc., etc. (2).

La Noblesse, à côté de quelques réformes utiles et en harmonie avec les nécessités du temps, revendiqua son privilège de constituer un ordre distinct et séparé , et Texemption de la taille. Elle autorisait seulement ses députés à offrir, comme don gratuit, un impôt qui serait prélevé sur toutes les propriétés, sans distinctiou. Elle

(I) VoJm sur Tesprit libéral qui animait le clergé à cette époqae, la Révolu* thn, par M. Taine, t. III, p. MO et suiv.

(3) Une minorité du clergé protesta, le 25 mars, contre certains articles du cahier , notamment contre celui qui réservait au clergé le vote de ses impôts BU lien de se soumettre ù la loi commune* L*ordre avait, d^aillcurs, été unanime pour déclarer avec son président qu*il était prêt à supporter tontes les Impositions dans la juste proportion de la fortune {Proç^ var^i p. 8. i^ GoHPern. d$ Norm,t t. VI, p. 0}t

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exigeait, toutefois, qu'au préalable^ il fût voté une loi qui consoliderait à jamais les bases de la constitution de la France et de la Normandie.

Le Tiers-État avait nommé, le 24 février, une commission de dix^neur membres, presque tous avocats, qui discutèrent et adoptèrent, à la majorité des voix, un programme en cent six articles (1). Dans ce long factum, les problèmes politiques, économiqus et sociaux furent abordés et résolus avec une hardiesse et une netteté qui ne laissaient rien à désirer, mais qui, au fond, et sans que les novateurs en eussent conscience, ne laissaient rien debout, pas même la monarchie ; car, si Ton parlait, dans une phrase incidente, « du respect dû à l'autorité du « roi », il était facile de prévoir ce que la logique des révolutions en ferait.

Le rapporteur de la commission, M. Le Menuet, qui, déjà, avait joué un rôle important dans l'assemblée de l'élection de St-Lo, prononça, le 6 mars, un discours avant la lecture du cahier (2). Il y protestait de l'amour que tout Français éprouvait pour son roi, et que rien n'était capable d*altérer; il s'attendrissait en voyant « les fers de « la servitude se briser tout à coup à la voix bienfaisante « du monarque >, et le plus simple citoyen appelé à porter aux pieds du trône ses plaintes et son avis sur les affaires publiques ; il était convaincu, enfin, que les grands avantages qu'on se promettait de la prochaine Assemblée nationale (3), seraient le fruit de l'harmonie et de l'union des cœurs et des volontés

(1) Le Gouvern. dé Norm.^ U VIII, p» Si.

(2) Ibid., ibJd., p. 75.

(8) M. Henri Martin, dans son Hûtoire de France (t. XII, p. 656), attribue à Sieyès l^bonneur d*avoir trouvé ce qu'il appelle « le mot du destin. » Avant Sieyès, le câbler du tiers-état du Colentin, entre beaucoup d'autres. Payait

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Du jeudi 26 au lundi 30 mars, les trois ordres procédèrent à TélectioD des députés. Après d*assez nombreux scrutins^ les élus furent: pour le clergé, MM. Jacques Lelubois^ curé de Fontenay; François Bescherel, curé de St-Loup; François Le Rouvillois, curé de Garantilly, et Mgr de Talaru de Chalmazel, évoque de Goutances; — pour la noblesse : Messire Achard de Perlhus de Bonvouloir, ancien capitaine de cavalerie, demeurant en son ch&teau du Désert, élection de St-Lo ; de Beaudrap, ancien officier au corps royal d'artillerie, demeurant en son ch&teau de Sotteville, élection de Valognes ; Arthur de La Villarmois, demeurant à Avranches; et Le Clerc, baron de Juigné, comte de Courtomer, maréchal des camps et armées du roi, demeurant à Tarchevôché de Paris ; — pour le tiersétat , MM. Le Sacher de La Pallière , avocat à Mortain ; Burdelot, vicomte et maire de Pontorson ; Vieillard fils, avocat à St-Lo ;| Besnard-Duchesne, lieutenant particulier de Valognes ; Pérée-Duhamel , négociant à Granville ; Desplanques-Dumesnil, maire de Carentan; Pouret-Roquerie, procureur du roi au bailliage de St-Sauveur-Lendelin, demeurant & Périers ; et Angot, bailli deSt-Sauveur* le- Vicomte.

Le mercredi 1^ avril, l'assemblée générale se réunit une dernière fois dans la cathédrale. Le président reçut le serment des députés et prononça un discours de clôture. Il parla <r de ces beaux jours dont Téclat dissiperoit les « nuages que la discorde et la confusion avoient amassés « sur nos tètes. » Il félicita l'assemblée du choix qu'elle venait de faire d'hommes sages, expérimentés et patriotes qui porteraient à Y Assemblée nationale ce zèle qu'ils avaient pour le bien public et cet esprit de paix et de

plusieurs fois écrit ; el, dans les discours du président Desmareli, comme dans celui de M. Le Meuuet, il avait été plusieurs fois pranoncé.

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conciliation qui les unirait par les liens de la plus heureuse harmonie. « Tous, enfin, pouvoient se livrer à Fes- « poir (l*une restauration prochaine, qui établiroit la « félicité publique sur une base inébranlable , et élèveroit a pour Jamais la France au-dessus de toutes les nations • de l'univers I »

Les procès-verbaux d'élection et les cahiers des demandes, plaintes et doléances furent déposés sur le bureau. Ces cahiers étaient très-nombreux. La liste de ceux qui sortirent du Gotentin remplirait un volume. Les archives départementales de la Manche en possèdent plus de quarante du seul bailliage de Valognes. Le roi avait désiré « que des extrémités de son royaume et des habi- « tations les moins connues, chacun fût assuré de faire « parvenir jusqu'à lui ses vœux et ses réclamations (1). » Son désir fut amplement satisfait. Il n'y eut pas de ville, de paroisse, de corps de métier qui ne dress&t son cahier ; pas de notable de village qui ne se crût appelé à réformer le gouvernement, à reconstruire la société et à faire le bonheur du genre humain. Aussi le roi, dans son discours d'ouverture aux États généraux (2 mai 1789), reconnut-il, avec tristesse, « qu'une inquiétude générale et un désir « immodéré d'innovations s'étoient emparés des esprits « et flniroient par égarer totalement les opinions, si l'on « ne se hâtoit de les fixer par une réunion d'avis sages et « modérés (2). i

La crainte n'était que trop fondée ; mais, depuis longtemps déjà, les regrets étaient superflus. La sagesse et la modération n'arrêtent jamais la violence. Le gouvernement ne gouvernait plus. Dès le mois de février 1789,

(I) Préambule du règlement du 2à janv, 1789 (Ap. Âne, lois franç,^ t XXVni, p. 63Â).

(1) Joum, de la Basse-NomUt n* du dimanche 17 mal 1789.

riDtendant^ M. de Launay, écrivait au garde -des-sceaux qull avait perdu toute autorité, et que ses subdélégués, découragés, songeaient à abandonner leur carrière (1). Lui-même prévoyait, sans doute, qu'il tarderait peu à sortir de la sienne. Son nom devait clore la liste des intendants de la généralité (2).

(1) Lettre du 15 Uéy, 1789 (Ap. Le Couvem. de ^orm., t VI, p. 6S). (S) Voici ceUe liste, telle que nous I*aTons relcfée aux Archives da Calvados : MM. De Miromesnil, 1630.

Etienne d*Aligre« 1688.

Chavles Le Koj, tieur de La Potherie, 1639.

Charles du Trocliay, sieur de Ccinchour, 16à5 (De 16&8 à 1658, suppression des intendants).

Michel d*AIîgre, sieur du Bois-Landry, 1657.

Favier du Boullay (Caen et Alençon), 1659.

De Champigny, 1659.

François du Gué, 1661.

Bernard-Hector de Marie, sieur de Versigny, 1665.

Guy de Cliamiliort, 1666.

Philippe de Dreux, sieur du Plessis et de Vaugaudry, 4675.

Louis-François Baiin, sieur de Baudeville, Si-Cyr et Morson, 1676.

Claude Méliant, sieur de Breviande, 1677.

Antoine Barillon, sieur de Morangis, 1682.

Amand-Jacques de Gourgue, naarquis d*Aunay, 1686.

Nicolas-Joseph Foucault, 1689.

Nicolas-Jos. Foucault, marqub de Magny, 4706.

Pierre-Arnault de La Briffe, marquis de Perrière, 1709.

François Guynet, sieur d*Arthel, 1711.

François Richer, sieur d^Aube, i723.

Félix Aubery, marquis de Vastan, 1737.

François-Dominique de Barberye, sieur de Saint-Contest , 47&0 (ne prit pas possession).

Louis-Amault de La Briffe, vicomte de Hortain, 17i&0.

Jean-François d*Oroeau de Fontette, etc., 1752.

Cbarles-François-Hyadnthe Esmangart , sieur des Bordes » de Feynes, etc. 1775.

Charles-Heori de Feydeau, marquis de Brou, 1783.

Louis-Guillaume-René Cordier de Launay, 1787-1 790.

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Les émeutes, pour ainsi dire en permanence, recommencèrent à Gaen. le 24 avril, et se prolongèrent pendant toute une semaine, quoique les halles fussent bien pourvues de grains (1). Au mois de mai, elles éclatèrent à Goulances et à St-Lo (2).

Malheureusement, le duc d'Harcourt, retenu à Versailles auprès du roi, était remplacé par son iï*ère, le duc de Beuvron (3), qui ne possédait ni le sang-froid, ni Ténergie que réclamaient des circonstances aussi critiques. Le duc, qui s'intitulait <• gouverneur du vieux ch&teau de Rouen , « commandant en chef pour S. M. la province de Norc< mandie et les travaux de la rade de Cherbourg (4) j», rendait ordonnance sur ordonnance , annonçait les mesures les plus sévères, menaçait de la potence, puis s'adoucissait, prenait la population par les bons sentiments, et, en fin de compte» ne réussissait qu'à compromettre son autorité et à perdre tout ascendant (5).

Les séditieux, d'ailleurs, ne se recru talent pas exclusivement parmi les gens du pays; il s'y mêlait un élément étranger^ que les comités révolutionnaires de Paris envoyaient dans les provinces^ et qui se composait de ces individus qui apparaissent aux heures sombres, sans qu'on sache d'où ils sortent et quel instinct les pousse. Us ne se dissimulaient aucunement; ils portaient une espèce d'uniforme : -- veste, pantalon de coutil rayé et chapeau rond.

(1) Lettre du dac de Coigny au duc d*Harcourt, du 10 mars 1789 (Ap. Le Gouvern, de Norvu^ t VI, p. 88).

(S) Nouvelles de Pari$, p. 377. Lettre du secrétaire du duc de Beuvron, mai i789.

(3) Anne-François d^Harcourt, mort en 1797, à Amiens»

(à) Joum, de la Basse' Norm,^ n* du 36 avril 1789.

(5) Ibid,^ n« du 3 mai 1789, supplém. Les ordonnances sont des 3â, 36, 37 et 38 avrU.

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— On les appelait les Cctrabots (i). Us étaient les soldats de la faction qui agissait pendant que les trois ordres discutaient et délibéraient La disette leur servait de prétexte; ils Taugmentaient et la créaient au besoin. Le duc de Beuvron, dans une de ses ordonnances, les dénonçait à Tindignation publique, et faisait connaître qu'on avait retiré, de la rivière d'Orne, des sass de grain qu'ils y avaient jetés (2).

Dumouriez, investi à cette époque du commandement de la Basse-Normandie, fit apporter à Cherbourg des blés d'Angleterre, et en expédia & St-Lo par la Vire. Il prévint le duc d'Harcourt de la situation difficile où son frère s'était placé par sa conduite irréfléchie. Le calme se rétablit à peu près dans la généralité, tandis qu'à l'autre extrémité de la province, à Mortagne, à Nogent-le-Rotrou et à Bellème-au-Perche, l'insurrection, soutenue par trois à quatre cents bûcherons des forêts, prenait un véritable caractère de sauvagerie (3).

Bientôt les événements de Paris, provoqués par la velléité du coup d'état du 23 juin, ramenèrent l'agitation dans le Cotentin. Des troubles éclatèrent de nouveau à Garentan. Dumouriez parvint à les apaiser sans effusion de sang. Il dirigea sur Gaen, où l'hostilité contre le duc de Beuvron grandissait de plus en plus, quatre compagnies de grenadiers et de chasseurs et quatre pièces de canon. Le blé valait alors 7 liv. 5 sous le boisseau (4}. Le

(i) Menu de Dumouriez^ t II, p. 59.

(2) Journal dg la Ba»s«'Norm.t supplém. au n» du 3 mai 1789.

(8) Lettre du 17 juin 1789 de Perrot au duc de Beuvroo.

[à) Joum, de la Basse-Norm* , n« du 26 juillet. D*aprës un document da i*' juillet (Arch. du Calv.), Tétat des récoltes était le suivant : Caen» 1/3, — Bayeux, 4/2, — St-Lo, 1/3, — Carentan, Valognes, Cherbourg, Coutances et Granville, d/â, — Vire, 1/2, — et Mortain l'année entière.

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duc d'Harcourt revint, le 11 juillet, et s'empressa de renvoyer son frère à Cherbourg.

Le 15 du même mois, on connut la prise de la Bastille, la fuite des princes et du maréchal de Broglie^ et le triomphe de l'Assemblée ou plutôt de la Révolution, gui n'eut plus aucun contrepoids. Des émissaires de Paris et de Rouen se répandirent dans les villes, et y soufQërent le feu de la guerre civile. Le duc et sa maison durent prendre la cocarde tricolore, dite de TUnion. Les milices nationales s'organisèrent.

11 y avait à Cherbourg quatre bataillons d'infanterie et un bataillon d'artillerie de marine; mais les nombreux ouvriers employés aux travaux du port y formaient une population où les vagabonds, les repris de justice et les agents des clubs parisiens ne manquaient pas. On y redoutait d'autant plus leur soulèvement que les caisses publiques renfermaient de cinq à six millions de livres en numéraire. Dumouriez jugea que sa présence était nécessaire. Il quitta Caen, le 18 juillet, et s'arrêta, en passant, à Bayeux, à Carentan et à Str-Lo. H recommanda aux magistrats d*exercer une active surveillance sur les étrangers suspects, d'agir avec une fermeté prudente et de hâter l'établissement de la milice. L'arsenal de St-Lo contenait quinze mille fusils. La municipalité assura, par ses sages mesures, la tranquillité de la ville. Il y eut encore & Carentan quelques troubles, le 20 juillet; ils se bornèrent à des rixes sans conséquences sérieuses (1).

Dumouriez arriva, ce même jour ( 18 juillet ), à Cherbourg. 11 y régnait une dangereuse fermentation. La bourgeoisie y était fort inquiète. Elle pria le général de prendre le commandement de la milice. Le lendemain, il y eut une cérémonie à l'église, pour la bénédiction du

(1) Arch, da Calr. Lettre du sttbdélégué à TiatendaDt, du 21 jaillet «789.

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drapeau national, sur lequel on lisait la devise : Vivre libres ou mourir/... La journée fut assez calme, mais le soir, vers six heures, une troupe d*hommes et de femmes, descendus des faubourgs, se rassemblèrent devant THÔtelde- Ville et réclamèrent, à grands cris» la diminution du prix du pain.

Le duc de Beuvron ne montra pas plus d'habileté dans cette circonstance qu'il n'en avait montré à Caen. Ses hésitations encouragèrent la populace. Elle se jeta, entraînée par quelques meneurs, sur la maison du maire de la ville ^ M. Garantot, et la saccagea sans y laisser un meuble intact. On estima le dommage à plus de cent mille écus. M. Garantot était un très-honnôte homme, mais qui passait pour posséder des tonnes pleines d*or, et que son avarice avait rendu impopulaire. On l'accusait d'être un accapareur et d'être le complice de l'intendant, M. de Launay (1). Il eut à peine le temps de prendre les habits de l'un de ses domestiques et de se réfugier, d'abord à l'abbaye, puis à Yalognes.

Les émeutiers, au nombre de quatre à cinq cents, après avoir pillé la maison d'un autre notable^ M. de Chantereyne, attaquèrent celle d'un riche négociant, nommé Manger. La ville était en leur pouvoir depuis quatre heures ; les soldats de la garnison avaient refusé de tirer sur eux. La milice n'avait pas été réunie. Enfin, à dix heures du soir, quelques citoyens courageux s'armèrent et entraînèrent les soldats à leur suite. La bande, en train de ravager la maison de Mauger, fut enveloppée. L'un des pillards, jeté par une fenêtre du troisième étage, fut tué. On arrêta cent quatre-vingts hommes et trente-neuf femmes. Le lendemain, les hommes furent embarqués et

(1) Nouvel tes de Paris, p. 381* < Cest le secrétaire da dac de BeuTron, < Pcrrot, qui propogc ces bruils et paraît y croire. >

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déposés dans la cale des bâtiments qui étaient en rade pour le service du port. On enferma les femmes dans la Vieille tour; Dumouriez appela, de Caen, le bourreau, et, de Goutances, le lieutenant de la maréchaussée. Il convoqua les habitants, et leur proposa d'élire^ parmi les avocats, douze juges et un assesseur, qui instruiraient le procès et en remettraient le jugement « au peuple. )» Deux des émeutiers, voleurs de grand chemin, furent condamnés & la potence et pendus ; dix furent fouettés, marqués et envoyés aux galères de Brest; deux cent cinquante ouvriers furent bannis de la ville ; quatre femmes furent fouettées et enfermées dans la maison de correction de Caen (1).

. Cette répression énergique et rapide, sinon régulière, rendit quelque tranquillité aux villes du Gotentin ; elle n*empécha pas l'assassinat commis à Gaen , le 10 août , sur le jeune major du régiment de Bourbon, M. de Belzunce. La Révolution préludait à son œuvre de désorganisation et de sang ; elle se préparait, selon le vœu de Ghamfort et de sa faction, à « démolir le vieil édifice de « fond en comble « et à triompher sur ses ruines (2).

L'assemblée nationale s'employait à cette tâche avec ardeur. Par ses décrets des 1^3 décembre 1789 et 26 février 1790, elle supprima les anciennes circonscriptions administratives et judiciaires de la France, notamment les Grands-bailliages : en effaçant le non du Gotentin, elle marquait le terme où doit s'arrêter son histoire

(i] Mém, de Dumouriett U II, p. 63*

(9) Mém^ de Marmontel^ t II, p. 382. Voy. la curieuse conversation de Pauteur avec Cliaoïfort , elle résume toute la lliéorie jacobine en matière de gouTerncmcnt i « Bon, la nation sait-elle ce qu^elle veut..... On lui fera < vouloir, on lui fera dire ce qu'elle n*d jamais pensé.. ... La nation est un f grand troupeau qui ne demande qu*à paître, et qu*avec de bons cliiens lei g bergers mènani à leur gréi.».* t ^

Pendant ce temps, étrangères aux passions anarchiques qui bouleversaient le pays voisin, profondémentattachées à leurs institutions vieilles de plusieurs siècles, et protégées par une libérale et puissante monarchie, les tles vivaient dans une heureuse paix. Leurs historiens ne trouvent* à cette époque, aucun fait digne d'être mentionné, si ce n'est le séjour que le docteur Wesley y fit en 1787. On discutait encore, à Jersey et à Guernesey, avec l'esprit d'un autre âge, la doctrine abstraite du fondateur du méthodisme, lorsque les émigrés français y arrivèrent en foule des côtes de la Normandie et de la Bretagne.

Les lies normandes, fidèles à la mission que la Providence semble leur avoir réservée, ouvraient, une fois de plus, à nos proscrits, leur généreux asile. De tous les souvenirs de notre antique et commune orîgîne, c'est le dernier et le meilleur qui nous reste

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