SEPTIÈME CONFÉRENCE
«On ne peut s'empêcher de sourire envoyant nne secte protestante, après s'être séparée de l'Église an nom du libre examen, finir par renier l'autoritâ de la faculté qui examine. »
(Victor Cousi5, Fragm. phil. Préf.)
Difficulté de prouver l'évidence. — Les réformateurs et le Credo. — Le Credo limité. — Jusqu'où irez-vous? — Personne ne s'en tient au Credo. — Quatre usages du Credo dans l'Église réformée de France. — Lecture qu'on en fait au culte du dimanche. — Cet usage vient de Genève, du milieu du xviii^' siècle. — N'a jamais été prescrit en France, — Est illégal plutôt qu'obligatoire. — Le Credo n'est le résumé exact ni de la religion de Jésus-Christ^ — ni de la doctrine des apôtres, — ni du catholicisme actuel, — ni du protestantisme orthodoxe, — mais du catholicisme au vi^ siècle. — Arme historique à garder dans un musée. — Nous n'avons pas £siit œuvre de d^olition. — Sublimité du mot Credo, et de la vraie foi chrétienne et libérale.
Je viens clore aojoard*bui cette série d'entretiens et achever rhistoire du Credo qui en a fait le sujet.
En commençant ces conférences, auxquelles vous avez bien voulu prêter une attention persévérante dont je ne puis assez vous remercier, j'ai pu craindre quelquefois, par exemple en parlant des gnostiques, de ne pas réussir à rendre intelligibles ou intéressants les caprices extravagants et compliqués d'un mysticisme de mauvais aloi, où s'encbevêtraient de mille manières toutes les religions et toutes les philosophies connues. Plus tard^ j'ai dû vous épargner, en parlant des persécutions que l'Église a fait subir à ceux qui ne pensaient pas comme elle, et adoucir la sanglante borreur des faits. D'autres fois.
obligé de raconter des absurdités aussi digues de risée que de pitié, comme certaines légendes relatives à la descente aux enfers, j'ai dû me préoccuper du danger de faire perdre à ces leçons la gravité qui devait être leur constant caractère. En ce moment, c'est un écueil tout différent que je dois chercher à éviter. J'ai quelque peur, je l'avoue, en vous racontant les destinées du Credo chez les protestants, ou en vous prouvant l'incompatibilité de ce document catholique du yi" siècle avec les besoins religieux et moraux du nôtre, j'ai peur, dis-je^ de TOUS paraître démontrer l'évidence nième et perdre votre temps et le mien à déduire formellement, de tous les faits que nous avons constatés ensemble, une conclusion depuis longtemps établie dans tous vos esprits. Ces faits, qui ont passé successivement sous vos yeux, sont si éclatants, si nombreux, tellement significatifs, qu'ils parlent d'eux-mêmes.
Nous avons assisté à la lente formation du Credo^ depuis 250 jusqu'à 550. Nous l'avons vu ensuite se propager lentement dans l'Occident seul, où même son règne ne fut jamais complet. Arrivons enfin à la Réforme (1). C'est un fait incontestable que tous les réformateurs ont adopté le Credo; mais pourquoi et comment?
L'ont-ils déclaré authentique , c'est-à-dire réellement composé par les apôtres? Jamais. La moins hardie assurément et la plus strictement conservatrice des confessions de foi protestantes, les XXXIX Articles de l'Église anglicane nomment le Credo le Symbole communément appelé Symbole des apôtres: et lorsqu'au xvii" siècle Galixte essaya de réconcilier et de réunir toutes les ÉgUses protestantes en prenant le Credo pour base, ce furent les luthériens orthodoxes qui renversèrent son édifice en lui montrant que cette base n'avait rien d'authentique et que le Symbole n'était point dos apôtres.
A-ton au moins attribué au Credo parmi les protestants une autorité quelconque comme lui appartenant en propre? Jamais.
(i) Sur un seul point, le dogme de la descente aux enfers, j'ai cru devoir sortir, à cet égard, de l'ordre chronologique, parce que ce sujet spécial offrait une telle unité qu'il eût été regrettable de le scinder et inutile d'y revenir.
Les confessions de foi des Églises françaises (1), helvétiques (2), belges (3), anglicanes (^), ont déclaré forinellement qu'elles admettaient en bloc les trois Symboles dits œcuméniques de Nicée, de saint Alhanase et des apôtres, parce qu'ils sont conformes à la parole de Dieu. Encore s'aperçut-on avec le temps que celte conformité n'est pas entière. Le fameux pasteur Juriea a écrit que a le Symbole dit des apôtres n'est pas conforme dans tous ses articles à l'Écriture, et qu'il faut en chercher le sens réel non dans la Bible, mais dans les intentions de ses auteurs (5). » Tout chrétien est donc toujours en droit, dans l'Eglise protestante, d'en appeler du Credo à l'autorité supérieure des Livres saints.
Je rappellerai sommairement ici les motifs qui ont fait conserver le Credo par les réformateurs.
Le premier, c'est que ce document ne touche en aucune façon au débat essentiel du moment: le salut par les œuvres ecclésiastiques eu par la foi personnelle; on ne vit donc au premier abord nul inconvénient à [garder cet antique symbole.
Le second, c*est qu'on s en servit avec avantage contre les catholiques, précisément parce que la papauté, Rome, la présence réelle, le culte de Marie, n'y figurent nullement.
Le dernier enfin, c'est un motif surtout, mais non uniquement^ politique. Toutes les fois que des convictions religieuses nouvelles surgissent, ou seulement parviennent à pénétrer dans le public, elles comptent parmi leurs pires adversaires deux classes de personnes redoutables pour elles, les alarmistes et les délateurs. Les alarmistes sont tantôt des âmes pieuses et sincères, tantôt des conservateurs en politique, parfaitement incrédules en religion, persuadés que la religion est un édifice utile, mais fragile et chancelant, qui va crouler si l'on y louche. Ceux-là s'épouvantent de toute recherche et demandent
(1) Art. V.
(2) II, art. 3, XI,
(3) Art. IX.
(4) Art. 8.
(5) Nicolas, p. 10.
avec eiïroi où s'arrêtera le mouvement. Les délateurs ne sont devenus ni plus nobles ni plus véridiques depuis que Tacite les a stigmatisés. Qu'ils portent donc leurs dénonciations devant le pouvoir régnant ou devant le tribunal de l'opinion, il importe assez peu; leur but est le même et les flétrit. Le seul sentiment qu'on leur doive est un dédain profond ; par une sorte de nécessité inhérente à leur rôle, lis calomnient pour donner à leurs délations le poids qui manque à leur caractère personnel, et que ne peut lui donner le honteux métier qu'ils font.
Les réformateurs avaient des alarmistes à rassurer, des délateurs mensongers à réduire au silence. On les accusait auprès des peuples, et surtout auprès des gouvernements, de tout renverser. Ils répondirent, et le Credo leur servit d'arme défensive. Ils n'y avaient pas regardé d'assez près ; pris en gros, ce catalogue mal rédigé dos faits chrétiens contient d'ailleurs bien des vérités impérissables et nécessaires.
C'est dans cette même intention, qu'à l'assemblée des notables tenue à Fontainebleau, en 1560, Gollguy et les huguenots dont il était le chef déclarèrent que leur foi était celle du Symbole des apôtres.
Le Credo fut donc conservé comme limite. C'est à cet usage qu'on voudrait de nouveau le faire servir, non-seulement visà-vis des autorités ou des adversaires du protestantisme, mais dans son propre sein et contre ceux des réformés qui ne se croient plus ni au vr siècle ni même au xvi*.
Souffrez qu'ici je m'arrête un instant pour me rendre avec vous un compte exact de ce que vaut cette question adressée de tout temps, sous une forme ou une autre, à tous ceux qui réforment, et à tous ceux qui ont prétendu, à tort ou à raison, réformer quoi que ce soit, depuis le Bouddha ou Mahomet jusqu'à Moïse et aux apôtres de Jésus-Christ, depuis saint Cyprien ou saint Augustin jusqu'au pape Grégoire YII, depuis saint François d'Assise ou saint Bernard jusqu'à Luther, et depuis Calvin jusqu'à nous.
Toutes les fois qu'on adresse, à ceux qui croient le jour venu, pour la religion, de devenir ou de redevenir plus pure et plus efficace dans le dogme ou dans la pratique, cette question :
lAO HISTOIRE DU CREDO.
Ju&qu'où ireZ'Vous ? leur réponse n'est jamais ni bien précise, ni bien claire, ni surtout définitive; et je vous dirai hardiment pourquoi. Ce qu'on leur demande, ils ne le savent pas. Ils ne le sauront jamais. Ils ne peuvent pas le savoir. Dieu ne leur a pas donné le secret de l'avenir. Dieu leur a montré du doigt le chemin ; il leur a dit : marche, et les a de sa main poussés en avant; mais il ne leur a révélé ni jusqu'où ils iraient euxmêmes, ni surtout où devraient s'arrêter leurs successeurs. Les catholiques, qui rendent à saint Cyprien le culte de dulie altribné aux saints, ne se sont pas arrêtés à la souveraineté épiscopale telle qu'il la rêvait en opposition directe aux envahissements du siège de Rome. Les disciples de Calvin ne sont plus calvinistes et ceux de Luther se donnent souvent une peine aussi grande qu'inutile pour se persuader à eux-mêmes qu'ils sont encore luthériens.
Ceci n'est pas vrai seulement de la religion ; c'est vrai de tout ce qui a vie. Demandez à vos enfants, vous qui voulez savoir d'avance la limite d'un mouvement religieux, quelle hauteur précise atteindra leur taille dans l'âge mûr. Demandez à un arbre naissant dans la forêt s'il deviendra assez droit et assez haut pour servir de mât à un navire. Demandez au Nil pourquoi, avant de venir fertiliser TÉgypte, il coulait jusqu'à la mer à travers une autre plaine. Demandez à tous les fleuves pourquoi leurs lits se déplacent, à tous les océans, pourquoi de leurs deux rives l'une avance dévorant le sol, .tandis que l'autre recule, laissant à sec les ports de mer d'autrefois.
On peut, Je le sais, tailler un arbre, canaliser une rivière et même opposera l'Océan des digues ; mais ce sont là des œuvres factices, temporaires, ce sont des moyens matériels, inappliquables aux choses de l'esprit, ou qui, si l'on prétend les y appliquer, s'usent et manquent leur but. Les Credo sont des digues, des canaux resserrés où Ton prétend encaisser mécaniquement le fleuve de la vie, le courant de l'esprit. Mais ce fleuve-là a toujours dépassé ses bords pour féconder la terre. A l'Océan de la pensée, Dieu seul peut dire: Tu viendras jusqu'ici et tu n'iras pas plus loin»
Est-ce à dire que ceux qu'on interroge sur leur but n'ont
LE CREDO CHEZ LES PROTESTANTS. l^l
rien de plus à répondre que ce mot : Je ne sais? — A Dieu ne plaise ! Ils ne savent pas bien jusqu'où ils devront aller ; mais ce qu'ils croient voir de toutes les lumières de leur foi, c'est la direction où ils marchent, c'est le but vers lequel ils tendent : Dieu les appelle, ils vont à lui.
Même le Bouddha Çakya Mouni, quand il opérait sa réforme plus morale que religieuse, même Mahomet quand il abolissait les vieilles idolâtries arabes pour emprunter aux juifs et aux chrétiens l'unité d'Allah, Moïse bien plus encore et le christianisme infiniment davantage, ont marché vers Dieu, vers le bien, vers le vrai; mais si l'on avait demandé à Luther et à Calvin, si l'on demande aujourd'hui à leurs véritables successeurs qui s'efforcent de les imiter en réformant leur œuvre : Oîi allez-vous, oit prétendez-vous nous conduire? ils auraient dû répondre, ils répondent hardiment : quant à la limite du progrès, nous ne pouvons la tracer d'avance; nous ferons tout le chemin que Dieu nous ordonnera de faire^ mais la direction de ce progrès, vous la connaissez, c'est Dieu, c'est Christ, c'est l'esprit, c'est l'Évangile, c'est la charité. Notre route n'est pas nouvelle; elle est la suite de la route ancienne ; seulement vous vous êtes arrêtés, et c'est ce que Dieu et notre conscience nous défendent.
Ne nous parlez donc plus de limite ; c'est un mot qui n'a ici aucun sens. Ni vous, ni nous, ni personne ne peut dire exactement ce que ce mot peut valoir. Parlons de direction; contestez-nous, si vous le pouvez, que nous soyons sur le chemin du Christ, qui mène à Dieu. Sur ce terrain, la discussion est possible et utile ; sur tout autre, elle ne l'est pas ; et, tenez : je n'en yeux d'autre preuve que la limite même qu'on nous propose, le Credo. Elle est si mal choisie que personne ne s'y est jamais tenu. Le catholicisme l'a dépassée quand il a fondé, au-dessus de tous les trônes épiscopaux, le Saint-Siège, quand il a fait de la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie un miracle sans cesse renouvelé et le plus auguste de ses rites, quand il a élevé Marie au-dessus des anges. Les réformateurs l'ont dépassée quand ils ont proclamé l'autorité suprême de la fiible et la justification par la foi ; nos orthodoxes modernes la dépassent toutes les fois qu'ils insistent sur l'expiation ou sur
l/i2 HISTOIRE DU CREDO.
la régénération. C'est une limite où personne ne s'est renfermé. C'est un cercle de Popilius où sont censées comprises tontes les Églises chrétiennes ; je demande en vain qu'on m'en montre une seule qui ne soit allée s'établir an dehors.
Serrons de plus près la question en ce qui concerne l'Église réformée de France à laquelle nous appartenons, et accordezmoi votre attention pour constater quelques faits nécessairement arides et spéciaux, mais très-mal connus, qu'il est nécessaire de constater pour résoudre définitivement cette question : Où en sommes-nous dans l'Église réformée de France quant à l'usage du Credo ?
Le Credo est ou a été usité dans nos Églises en quatre circonstances différentes. On s'en est servi comme cadre pour l'instruction des catéchumènes; on l'a récité ou mentionné dans l'administration du baptême ; dans la {^upart de nos temples on le lit chaque dimanche à la fin du culte ; enfin on en a fait un usage rare et restreint , d'ailleurs tout à fait libre, dans le culte domestique (1). Ce dernier point, qui n'a rien d'oflBcîel ni de général, ne nous occupera point. Examinons les trois autres.
Les catéchismes de Luther, de Heidelberg, de Calvin, et en général tous ceux de la Réforme, ont pris le Credo pour cadre de tout ou partie de leur enseignement. Mais tous ces catéchismes sont sortis de ce cadre trop étroit, afin d'y introduire les idées essentielles qui ne se trouvent pas dans le Credo; souvent ils en ont agi à cet égard avec une extrême liberté. Cela s'est toujours fait à dater de Magnus, archevêque de Sens, que nous avons vu exécuter fort inexactement à cet égard les ordres impérieux de Charlemagne» en passant sous silence un article et en en traduisant un autre de manière à l'annuler.
Dans la liturgie du baptême, le Credo a été récité, tantôt par les parrains ou marraines , tantôt par le ministre du culte, et quelquefois intercalé dans une prière. Plus tard, l'officiant se contenta de le mentionner comme contenant un abrégé de la
(1) Voyez VA B C des chrétiens^ chez Pierre Gailloué» à Quevilly. — Yoy. aussi le Catéchisme de Genève, 1588,
LE CREDO CHEZ XES PEOTCSTANTS. 143
doctrine chrétienne, ce qui ne peut être admis, que si par le mot d'abrégé on n'entend ni quelque chose de complet, ni quelque chose de rigoureusement exact. C'est cette simple mention du Credo dans la litui^e qui , en ce moment, est pratiquée en France, le plus souvent, au moment du baptême*
£nûn , cette mention même du Credo tombe tellement en désuétude que les autorités ecclésiastiques de Genève (qu'on ne pourrait sans injustice accuser d'imprudence dogmatique ni de précipitation) l'ont supprimé dans la dernière édition de leur liturgie; or, la liturgie genevoise est généralement suivie en France, comme j'aurai à le rappeler dans un instant.
Reste la lecture du Credo en chaire, lecture que la plupart des pasteurs de France font le dimanche à l'issue du principal service^ et qu'un petit nombre de consistoires ont imaginé tout récemment de rendre obligatoire, quelques-uns même essayant d'imposer aux membres de l'Église l'obligation expresse d'admettre tout ce que le Credo contient. On s'est depuis peu servi de cet usage comme d'une arme d'exclusion pour éloigner de nos chaires quelques-uns des pasteurs qui en étaient le plus dignes par leur foi^ leur piélé^ leur charité, et qu'un scrupule très-honorable aux yeux de tous, mais selon moi excessif, a empêché de consentir à faire cette lecture (1).
Beaucoup de personnes croient encore, et il y a peu de temps
(1) Ce sentiment est aussi celui de mon ami M. Albert Réville : « Si Ton regarde, dit-il^ l'Église protestante comme rivée à tout jamais à ses doctrines et à ses instilutions premières, alors il est clair que la liturgie doit partager ce caractère immuable, et il faut sortir de rÉglise, non-seulement comme pasteur, mais aussi comme fidèle, du moment qu'on ne peut plus adhérer à tout ce qu'elle professe. Mais si l'on croit que l'Église protestante est en voie continue de développement sur sa base évangélique, alors il serait tontradictoire de la quitter, parce qu'elle n'est pas encore parvenue actuellement au point où nous espérons qu'elle viendra. Ce serait, si cette comparaison m'est permise^ imiter ces citoyens qui, pouvant travailler légalement à l'amélioration dé la constitution de leur pays, aiment mieux émigrer ou faire des révolutions que d'user des moyens légitimes qui leur sont offerts. Ce peut être fort courageux de leur part, ce n'est pas patriotique. » {Revue de théologie, 3« série, t. 3, p. 197.)
iUU HISTOIRE DU CRFDO.
presque tous les protestants croyaient que cet usage a toujours existé dans notre Église et qu'il y est légalement établi. C'est une double erreur. Cet usage date parmi nous du règne de Louis XY et n'a jamais él^ régulièrement institué en France par aucune autorité quelconque. Il est vrai qu'un savant Strasbourgeois (1) a trouvé et publié en 1859 la liturgie de Farel, le réformateur de Neuchâtel, où cette coutume était déjà pratiquée en 1533. Mais le même savant et deux autres théologiens de Strasbourg (2) publient aujourd'hui à firunswîck une édition monumentale des Œuvres de Calvin^ où sont mises en œuvre tout ce que peuvent donner de lumières la patience de l'érudition la plus sûre et la sagacité de la science la plus impartiale. Or, il résulte de leurs minutieuses recherches que Calvin, qui connaissait parfaitement l'œuvre de son ami, comme il est naturel de le penser ; qui, d'ailleurs, lui a emprunté mot à mot toute une liturgie spéciale, celle du mariage, n'a jamais jugé à propos, malgré l'exemple de Farel, de prescrire la lecture du Credo dans le culte du dimanche. Toutes les éditions de la liturgie de Genève, dont plusieurs publiées de son vivant et beaucoup d'autres après lui, sont d'accord sur ce point, depuis 1542 jusqu'à 1743, c'est-à-dire pendant deux siècles (3).
Or, la liturgie de Genève a été toujours le plus généralement employée dans notre Église. Il est vrai qu'eu 1620, le 25"^ synode national, tenu à Alais (assemblée qui^ pour le dire en passant, a fait peu d'honneur et beaucoup de mal à nos
(1) M. Baum a édité à Strasbourg en 1859, d'après un exemplaire unique trouvé à Zurich, cetie liturgie^ intitulée : la Manière et fasson qu'on tient es lieux que Dieu de sa grâce a visités. C'est à tort que M. Baum a ajouté au titre original ces paroles inexactes : Première /iturgie des Églises réformées de France ; il fallait dire de l'Église réformée de Neuchâtel. .
(2) M. ReussetM. Gunitz.
(3) Encore ne faut-il pas croire que depuis 1743 la liturgie genevoise ait toujours inséré le Credo dans la prière du dimanche. Quarante ans après, l'usage contraire n'était pas abandonné. Nous avons sous les yeux un psautier in-8°, publié à Genève en 178d, chez J. L. Pellet, avec liturgie, et où le Credo manque, comme dans toutes les éditions antérieures à 1743.
:i^iises), crut nécessaire de prendre la décision suivante^ déci« sion que, du reste, je ne lui reproche uullement : « Les» pasteurs et professeurs de Genève sont formellement invités à s'abstenir de Caire imprimer de nouvelles versions de la Bible on de changer aucune chose dans la liturgie avant d*en avoir donné avis aux Églises du royaume et d'avoir reçu leur réponse. » En s'attachant strictement à la lettre, comme le font les partisans de l'autorité orthodoxe et synodale, on doit conclure de là que toute innovation genevoise dans la liturgie est illégale en France à dater de cette décision de 1620, à moins qu'elle n'ait été ofiTicielIement approuvée par nos Églises (1).
Or , attendu que les pasteurs et professeurs de Genève ont ajouté, {)lus d'un siècle après cette date, le Credo à leur litui^ie, sans en avoir même donné ni pu donner avis aux Églises de France, bien loin de pouvoir les consulter ; attendu que personne n'a jamais cité aucun synode qui ait autorisé et ordonné en France cette addition à la liturgie ou même en ait fait mention, depuis 1620 jusqu'à l'assemblée tenue en 18ft8 et jusqu'à nos jours, je déclare aux pasteurs et aux consistoires qui croient pouvoir fermer leurs chaires à tel ou tel de leurs frères parce qu'ils n'y liraient pas le Credo^ je leur déclare que ce sont eux qui, en le lisant, agissent illégalement. Au nom de cette légalité même qu'ils invoquent, ils devraient immédiatement interdire cette lecture, sous peine de montrer que la légalité n'est pour eux qu'un mot, ou une arme contre leurs adversaires. Le plus simple, le plus sage, le plus chrétien, serait sans doute de ne rien prescrire à cet égard et de laisser cette lecture à la liberté de chacun. Ce ne sont pas les fidèles qui la demandent spontanément. En fait, elle est supprimée en diverses Églises de France (2) et l'cdification n'y a rien perdu. Plusieurs pensent qu'elle y a gagné (3).
(1) Voyez la note B à la fin du volume,
(2) Outre le consistoire de Tonneins (voyez la note G à la lin du volume) je ne citerai que le consistoire de Nîmes qui, fidèle à sa réputation de sagesse et de tolérance éclairée, laisse ses pasteurs en agir selon leuit conscience ; les uns Usent le Credo, les autres non.
(3) Ne fût-ce que la suppression de certain article qui a souvent provoitué de la part de jeunes auditeurs des questions également difficiles à résoudre et à éluder,
COQUSREL»
i/|6 HISTOIRE DU CkEDO.
Montez en chaire, dirai-je aux pasteurs poursuivis de ce chef, montez en chaire en y portant une des nombreuses liturgies publiées à Genève,' Gharenton, Lyon, Orléans, Saumur, La Rochelle, depuis 15^2 jusqu'en 17^3 et plus tard encore, et où vous ne trouverez pas le Credo. Personne ne peut soutenir que ces liturgies aient été officiellement abolies ou rectifiées.
A ces nombreux et unanimes exemples de l'Église de France qu'oppose- 1- on? D'abord Farel et sa liturgie ueucbâteloise dont Calvin n'a pas voulu ; puis Wallerand Poullaîn, pasteur à Londres et à Francfort, dont la litui^ie publiée dans ces deux villes (1) a toujours été fort ignorée en France; enfin Calvin Itd-mêroe qui, dans des séries de sermons exégétiques prêches par lui, non le dimanche, mais les jours de semaine, sur le Sacrifice d'Abraham et sur le livre de Job, lisait le Credo à la fin d'une prière personnelle et nullement liturgique dont il se servait pour ces services spéciaux (2). Or, Calvin dit lui-même en tête de sa liturgie de 1 5^2 que pour ces offices de semaine, le ministre priera comme il le jugera bon , d'après le temps et selon son sujet, c'est-à-dire que ces sortes de services ne seront point liturgiques (3). A son exemple, la liturgie genevoise de 1711 a adopté la lecture du Credo, mais uniquement
(1) A Francfort en 1550, à Londres en 1558.
(2) Les homélies sur le sacrifice cT Abraham ont paru en 1561 (voy. Henry, Calvin*s Leben^ t. II, app. p. 67). Les discours sur Job ont été publiés en 1563, 1566 (?), 1569, 1593, 1611 ; ces derniers sont précédés de la PiHère que M. Calvin fait avant et après chacun sermon. On a Youlu en conclure que celle prière, à la fin de laquelle se trouve le Credo, était dile par Calvin le dimanche. Le fait est inexact ; celte prière n'est point une de celles qui font partie de la liturgie. C'est un(3 prière spéciale^ pour les services exégétiques de la semaine ; telle est l'opinion très-positive du savant M. Reuss.
(3) «c Les iours ouvriers, le ministre fait telle exhortation à prier que bon luy semble : l'accommodant au temps et à la matière qu'il traicte en sa prédication.
« Pour les dimanches au matin on usera communément de la forme quisensuit. » (Suit la liturgie, Opp. Brunsvigae, VI, p. 171^ 1867.
On remarquera combien, même pour le dimanche^ cette formule est peu rigoureuse. Calvin attachait à la précision liturgique beaucoup moins d'importance que nos prétendus orthodoxes modernes.
DU CniDO (JUZ LliS PROTESTANTS. 1^7
pour les prières qui se font dans les temples, le lundi, le mardi et le vendredi. Dans les liturgies des mercredis, jeudis et samedis elle ne se trouve pas. Il est donc manifeste que Calvin, tout en approuvant dans certains cas cet usage, n*a jamais \oulu Timposer^ le généraliser, l'étendre aux services réguliers du dimanche; il était retenu certainement par la crainte de donner à une formule tout humaine, une autorité qui portât quelque atteinte même apparente à la suprématie de rÉcriture seule et du témoignage intérieur de l'esprit saint.
Fidèles à l'esprit des réformateurs, de nombreuses Églises réformées, filles de la nôtre, telles que l'Église presbytérienne d'Ecosse, les communautés presbytériennes d'Angleterre, celles si nombreuses des États-Unis sous leurs diverses dénominations, toutes les Églises de Hollande, soit néerlandaises, soit wallonnes ou françaises, n'ont jamais introduit dans le cuite du dimanche la lecture du Credo en chaire.
Pardonnez ici un souvenir personnel et déjà ancien. Élevé en Hollande, je n'avais jamais entendu la lecture du Credo, lorsqu'en 1830, à l'Oratoire, j'écoutai pour la première fois ie vénérable pasteur Marron lire ce document. Il me souvient de la surprise avec laquelle j'entendis proclamer ce qui me semblait alors des nouveautés obscures, étranges et inquiétantes, les enfers, la résurrection de la chair, la communion des saints, etc.
Un autre fait significatif, c'est qu'en France même et en Suisse, les Églises séparées de l'État, qui ont quitté les Égli.ses nationales comme dégénérées et impures, sont rcvenurs ii l'usage de Calvin et ont aboli dans leur sein la lecture ofîiciclle du Credo. On nous impose donc au nom de l'orthodosic un abus qui, à côté de nous, est condamné au nom de la même et invariable orthodoxie.
Une dernière question sur ce sujet : Vous vous demandez sans doute quand et pourquoi les pasteurs et professeurs de Genève (car ce sont bien eux) ont ajouté la lecture du Credo au service du dimanche dans leur liturgie. J'ai voulu le savoir ; mais à Genève même , cette addition à la litur({ie a toujours paru si peu essentielle que personne, ni pasteur, ni professeur, n'en a gardé le souvenir. Les registres des séances feuilletés deux fois de 1726 à 1770 n'en ont rien révélé.
i(|8 HISTOIRE DU CREDO.
Oa est réduit à supposer que, toute confession de foi obligatoire ayant été glorieusement et saintement abolie à Genève en 1725, les corps qui dirigeaient TÉglise avaient peut-être voulu calmer les craintes des rares orthodoxes d'alors en leur donnant une demi-satisfaction. Peut-être... ai-je dit; car la liturgie publiée Tannée suivante (1726) ne contient pas encore cette nouveauté ; et la première qu'on ait pu indiquer où l'innovation soit consommée est de 1763.
L'année ïlUk est une de celles qu'une recrudescence de la persécution a marquées de sang dans nos annales réformées de France. Quand plus tard le culte fut repris, la plupart des Bibles, Psautiers et liturgies avaient été brûlés, soit par les bourreaux 00 les soldats, soit par les possesseurs mêmes de ces livres compromettants. On en fil venir d'autres de Genève, au risque des galères perpétuelles (peine édictée par la loi et habituellemenl appliquée aux introducteurs de ces volumes), et ces livres, souvent payés si cher, étaient aussitôt mis en usage sans contrôle d'aucune sorte. Le Credo est entré ainsi dans notre culte du dimanche sans y avoir été ni appelé ni autorisé, ni peutêtre même d'abord remarqué. Que de fois d'ailleurs la mousqueterie des cadets de la Croix, des troupes royales et de l'infanterie de Louvols ou de Saint-Florentin interrompit le culte avant la fin 1
£n dernière analyse, la coutume de lire le Credo officiellement pendant le culte, tous les dimanches, coutume qu'on veut faire passer pour universellement admise chez les protestants, existe en effet dans les Églises anglicanes, luthériennes, à Neuchâtel, dans quelques-unes des Églises suisses, et depuis 17^5 seulement à Genève d'oà elle passa en France^ et où elle est pratiquée uniquement dans la plupart des Églises nationales, mais non dans celles où l'orthodoxie s'est séparée de l'État.
La lecture du Credo est donc et a toujours été facultative dans notre culte public. Si Ton veut rendre cet usage obligatoire, qu'on prouve d'abord par un texte quelconque, qu'il a été adopté légalement par nos Églises ; et s'il n'est rien de plus qu'une habitude sans légalité, de quel droit prétend-on s'en servir pour chasser de leurs chaires les pasteurs libéraux ? Ils ont le droit de s'arrêter dans le culte du dimanche après
rOraison dominicale comme Font fait depuis l'origine josqa'au siècle de Louis XV tous leurs prédécesseurs pendaul les grands siècles de notre tiistoire.
Qu'est-ce en réalité, d'après l'étude suivie de ses origines et de ses destinées à laquelle nous nous sommes livrés ensemble, qu'est-ce que le Credo ?
£st-ce un résumé exact et complet de la parole et de l'œuvre de Jésus-Christ ? — Nullement. Il contient beaucoup plus et surtout beaucoup moins.
Beaucoup plus; jamais Jésus n'a enseigné ni sa descente aux limbes ni les mérites surérogatoires des saints. Jamais il n'a fait de l'Église, dont le nom parait deux fois à peine dans ses discours (1), la dispensatrice de la rémission des péchés, de la résurrection et de la vie éternelle. Tout l'édiGce immense de l'Église catholique s'est élevé sur un principe très-différent du sien. Pour lui, l'essentiel c'est d'être uni au Père; il ne se dit lui-même la vérité et la vie que parce qu'il est le chemin qui mène au Père ; il demande pour ceux qui croient en lui sur la parole de ses disciples, qu'ils soient un avec le Père et avec lui, comme le Père et lui sont un ; dans le catholicisme, au contraire, on suppose sans cesse que demeurer uni à TÉglise catholique suffit, qu'être à elle c'est être à Dieu, et que hors de son sein nul n'est à Dieu.
Mais surtout, le Credo dit beaucoup moins que Jésus. En effet, on y passe entièrement sous silence la sainteté de sa vie, dont tout chrétien véritable doit être, autant qu'il le peut, l'imitateur, le continuateur ici-bas. On y néglige absolument ce règne de Dieu dans les âmes, seul nom que Jésus ait jamais donné à sa religion ; on n'y parie ni de l'amour infini de Dieu pour ses enfants, le premierdesdogmes selon Jésus, ni de l'amour que ses enfants lui doivent, la première des vertus selon Jésus, ni de l'amour qu'ils se doivent entre eux, seconde vertu semblable à la première et aussi nécessaire, selon lui. On y passe sous silence la prière, qui était sa vie, sa force, sa consolation, et à laquelle il a attaché une si souveraine importance qu'il a
(1) Évangile selon saint Mathieu (xvi,18; xYiii, 17); jamais dans les trois autres évangiles.
]ui-même laissé un modèle de prière, tandis qu'il n*a laissé ni Credo, ni rien qui y ressemble.
En un mot, le caractère essentiel de la religion de Jésus et celui de la religion du Credo diiïèrenl totalement; aatanl celle du Christ est pratique, autant celle du Credo est dogmatique; Tune est toute personnelle et intérieure, l'autre historique, ecclésiastique, extérieure, officielle^ Autant TÉvangile {)énètre au plus profond de l'âme humaine, autant le Credo s'arrête aux dehors de l'histoireévangélique ou de l'administration de l'Église.
Relisez le discours de Jésus-Christ sur la montagne ou ses paraboles; vous vous y trouverez en présence d'un grand et pur spiritualisme, tout moral ; les soucis de fortune et tous les genres d'orgueil sont condamnés ; les commandements juifs, trop minutieux, trop bornés au fait extérieur, sont spiritualisés, appliqués h la vie intérieure , à la pensée, au sentiment, et deviennent ainsi bien plus sévères. Tout en Jésus parle à la conscience.
Lisez ensuite le Credo : mettez-vous en règle avec l'Église et ne permettez plus à votre conscience de s'inquiéter d'autre chose. Tout est niatérialisé de nouveau. Le Credo et l'Évangile marchent en sens inverse, l'un en avant et au fond des consciences, l'autre en arrière et h la surface.
Le Credo est-il davantage le résumé exact et complet de la doctrine des hommes de Dieu dont il usurpe le nom^ des Apôtres ?
Je ne vous fatiguerai pas à répéter ici beaucoup de choses que vous venez d'entendre. Je vous rappelle seulement combien saint Paul a énergiqucment combattu l'idée vulgaire de la résur« rection de la chair qui figure dans le Credo. Mais s'il est une croyance que les apôtres aient voulu mettre en lumière, c'est que Jésus est celui qui nous sauve, qui nous assure le pardon de Dieu et nous réconcilie avec lui, qui nous affranchit du poids intolérable de nos péchés; tantôt ils attribuent la rédemption è sa venue en ce monde ou à toute son œuvre (1), tantôt à sa résurrection (2), le plus souvent à sa mort (3), Aussi un des
(1) I Jean, in, 5 ; iv, 9. I JiVw., i, 15.
(2) Rom,, IV, 25; vni, 34; I Cor. xv, 17; I Pierre, i, 3.
(3) Math. XX, 28; I Tim-, n, 6; Hom., v, 10.
plus anciens, le plus ancien peut-être des symboles connus, le symbole copte portail que Jésus a été crucifié pour nous sous Ponce-Pilaïc, et qu'il est mort pour notre rédemption (1). Ce symbole copie, c'csl-h-dire des chréiiens d'Égyple, n'était nullement ignoré des auteurs du Credo ([uï, comme nous Tafons vu, sont surtout les Églises et les évêques du nord de T Afrique. Il était très-certainement sous les yeux des disciples de saint Augustin qui, vers U5Q, révisèrent le Credo pour l'abréger et le tueitre en meilleur ordre. Or, la rédemption attribuée par le symbole copte à Jésus-Christ, et rattachée à sa mort, fut alors remplacée par la rémission des péchés reléguée dans la dernière des quatre parties du Credo, celle qui concerne TÉglise, immédiatement après la mention de cette Église elle-même qui, disait-on aux donatistes, a le pouvoir de remettre tous les péchés. Croyez- vous qu*un saint Paul, un saint Jean, ou même un saint Pierre, eussent souffert un seul instant pareille substitution de rÉglise à Jésus-Christ ?
Enfin, les apôtres fidèles à Tesprit de leur maître ont consacré à Tamour chrétien leurs plus sublimes enseignements. L*éloge de la charité par saint Paul est sa plus éloquente et sa plus immortelle page. Le mot le plus touchant et le plus profond de saint Jean, c'est celui-ci : Dieu est amour. Pensezvous que leur Credo^ s'ils en avaient fait un, ressemblât à celui qu'on décore de leur nom et où fait faute la charité^ plus excellente, selon eux, que la foi elle-même ? Il serait temps, en vérité, qu'au moins parmi les protestants on respectât assez l'exactitude, dirai-je, ou la probité du langage pour ne jamais prononcer ce titre menteur : le Symbole des apôtres^ qui rend les premiers et les plus intimes disciples de Jésus-Christ responsables d'erreurs qu'ils n'ont jamais commises et de doctrines qu'ils n'ont pas connues. Soyons vrais ; appelons toujours de son titre catholique et latin ce symbole aussi peu apostolique de dogme que d'origine.
S'il n'est le résumé exact et complet ni de la doctrine du Maitre, ni de celle des disciples, le Credo est-il au moins celui de la doctrine catholique?
(1) Nicolas, p. 323.
Non, 8*il 8*agit da catholicisme actuel. Ce symbole représente fort imparfaitement la religion de Pie IX. Dans un Credo catholique écrit aujourd'hui ou même depuis quelques siècles, le saint esprit ne se trouverait pas nommé isolé de l'Église, ni sans aucune allusion quelconque à la Trinité. Un Credo catholique où il n*est question ni de la Trinité, ni de la transsubstantiation et de la présence réelle ; où le Saint -Sacrement n*est pas même rappelé, où Marie n'a d'autre épithèle que celle de Vierge et n'est nommée ni Reine des Anges, ni Refuge des Pécheurs^ ni Mère de Dieu, ni Immaculée bien avant sa naissance; où enfin Rome et la papauté sont entièrement passées sous silence, un tel Credo est de beaucoup antérieur an catholicisme du concile de Trente et de nos jours. Si nous ne le savions par sa date, nous le verrions bien à son contenu.
Faites l'épreuve contraire ; prenez le dogme devenu essentiel entre tous, l'autorité du pape ; imaginez ce dogme intercalé au IV* siècle dans le Credo. Croyez-vous, par exemple, que saint Gyprien, évéque de Garthage, un des auteurs les plus influents du Credo, l'y eût admis? Il fut l'adversaire ardent de la suprématie romaine, et le champion infatigable de l'autorité non d'un évéque sur les autres, mais de chaque évéque dans son Église.
Je ne crains pas d'affirmer que si le Credo n'existait pas, ou s'il était peu connu, et si un catholique, un prêtre^ un évéque essayait aujourd'hui de le propager avec toutes ses lacunes, comme résumé exact et complet de la doctrine, il serait désavoué, interdit, excommunié par le pape et le Credo mis à l'Index.
Aussi l'Église catholique, depuis bien des siècles, ne fait usage du Credo qu'en Usant entre les lignes ou ce qui n'y est pas, ou même le contraire de ce qui s'y *rouve. Le Credo dit : Je crois au saint esprit, les catholiques lisent : Je crois à la Trinité ; le Credo dit : Né de la Vierge Marie, les catholiques sous-entendent : qui elle-même est née miraculeusement ; le Credo dit : Je crois la sainte Eglise catholique, les catholiques ajoutent : apostolique et romaine, dont le chef est Tévêque de Rome, successeur de saint Pierre^ vicaire de Jésus-Christ, vice-Dieu, Dieu en terre. Le Credo dit que Jésus est monté au
ciel et 8*e8t assis à la droite de Dieu d!oU il viendra pour juger les vivants et les morts, les catholiques lisent : d*où il descend tous les jours et en tous lieux dans l'hostie toutes les fois qu'un prêtre dit la messe.
En notre temps, cette façon de lire le Credo, en y mettant ce qui n'y est pas ou le contraire de ce qu'il contient, a été appelée d'un nom assez ingénieux. II est convenu que cela s'appelle traduire le Credo en le lisant. Le mot est d'invention protestante, mais la chose est d'un très-ancien et universel usage chez les catholiques. Quand donc il verra les protestants traduire arbitrairement à leur façon telle ou telle parole du Credo, le catholicisme ne doit pas s'armer par trop vite contre eux da proverbe banal des Italiens : Les traducteurs sont des traîtres ; il doit se rappeler que son autorité infaillible leur en a donné l'exemple et s'est ôté le droit de le leur reprocher.
Adressons-nous maintenant à nos coreligionnaires. Je n'oserais en vérité, de peur de paraître trop ironique, renouveler ma question : Le Credo est-il le résumé exact et complet de la doctrine, soit selon les réformateurs, soit selon les protestants qui croient maintenir cette doctrine intacte? Le Credo est-il orthodoxe dans le sens protestant du mot ( à supposer que ce sens protestant ait quelque chose de réel)?
Rien moins. Les réformateurs ont secoué le joug en opposant aux mérites surérogatoires des saints, à la rémission des péchés donnée ou vendue par l'Église, la justification par la foi^ l'impossibilité pour l'homme de faire le bien, le péché originel, la grâce ; or, que dit le Credo de tons ces dogmes? pas un mot. Calvin a enseigné la prédestination. Qu'en dit le Credo ? Pas un mot, et, cette fois, il a raison. Luther a enseigné lé serf- arbitre. Qu'en dit le Credo? Pas un mot^ et il a raison encore. Les orthodoxes modernes appuient sans cesse sur l'expiation par le sang; qu'en dit le Credo? Pas un mot, et il a raison de ne pas faire d'une très-belle image un dogme faux. Enfin, s'il est une doctrine qui ait servi de base à la Réforme, c'est l'autorité unique de la sainte Écriture. Or, que dit de l'Écriture le Credo? Pas un mot, pas plus que si elle n'eût jamais existé.
A ces intolérables lacunes, ii faut ajouter des affirmaiions inadmissibles. Je vous ai montré sur l'article de la Descente aux enfers^ Luther^ changeant trois fols d'avis, niant et affirmant tour à tour; Calvin expliquant la descente aux enfers par les souffrances infernales de Jésus-Christ, victime expiatoire^ avant sa mon et non après ; Théodore de Bèze enfm et, après lui, la plupart des protestants, remplaçant simplement les enfers ou les limbes par le tombeau. De même, nos corel*gionnaires n*ont admis les mots : Communion des saints, qu'en rejetant unanimement l'idée exprintée par ces mots, idée à laquelle ils en ont substitué une beaucoup meilleure, mais qui ne s'y trouvait pas.
On peut affirmer que tout prolestant qui s'imagine admettre le Credo, commence par en retrancher de fait ces deux points au moins, non pas en omettant les paroles, mais en niant et changeant leur signification réelle. Il en est ainsi pour tous les articles relatifs à l'Église. De même que les protestants traduisent le mot d'Église catholique par celui d'!IÉ^lise universelle, ils traduisent à leur manière tout ce que l'Église du iv*" et du vi"" siècle a inséré dans le Credo pour j>on propre avantage. *
Est-il permis, après tous ces faits , d'écrire comme on Ta fait récemment : « Quand le symbole est lu dans nos chaires aucun malentendu n'est possible; il ne peut être question du sens catboli(|ue attaché à ses articles, mais du sens chrétien rétabli par les Réformateurs » (1) ?.
Je ne prétends pas qu'il y ait malentendu pour les protestants eux-mêmes; ils savent bien qu'en leur lisant le Credo catholique, on les autorise, on les invite même à le traduire, s'il se peut, en un Cî^edo protestant. Mais n'y a-t-il pas danger d'équivoque pour les personnes du dehors qui, souvent, assistent à notre culte ?
Quant au sens catholique, attaché, dit-on, à ses articles, il n'y a point été attaché arbitrairement ni après coup; ce sens est le seul réel, le seul primitif, celui qu'ont voulu y attacher les auteurs eux-mêmes; il est le but, la raison d'être de ces
(1) Journal f Espérance du 24 janvier 1868, p. 28.
m CREDO CHtZ LES PROTESTANTS. 155
articles. Enfin quant à un sens chrétien rétabli par les Réformateurs, ils n*ont pu rétablir ce qui n'avait jamais existé. Soyons vrais, n'inventons pas pour les besoins de notre cause des sens chimériques, des intentions imaginaires, des faits qui n'ont jamais eu de réalité. L'histoire est là; et h qui l'interroge avec sincérité, elle répond par des faits.
Le Credo ne résume donc exactement ni le christianisme primitif, ni le protestantisme du xvi^ siècle , ni le protestantisme ni le catholicisme actuels; il n'est que le résumé exact et complet du catholicisme du vi* siècle.
Âi-je besoin d'ajouter que c'est précisément pour cela qu'il ne convient plus à notre époque ? Il porte trop profondément l'empreinte, la marque du temps où il fut composé. L'Évangile s'y trouve, mais compris, vêtu, si je puis ainsi parler, à la mode du Yi' siècle. L'Évangile s'y trouve, comme la Genèse dans ce beau tableau d'un illustre maître flamand, Memling(l), où Abraham revenant de vaincre les cinq rois de la plaine, est un chevalier couvert de pied en cap d'une armure damasquinée semblable à celles de Henri II et de François I" , conservées au Louvre. L'Évangile est dans le Cretio comme l'histoire des apôtres était comprise de Herrera le Vieux, fameux peintre espagnol, qui a peint saint Pierre avec la tiare aux trois couronnes des papes modernes, un splendide costume pontifical et un rochet de dentelles. L'Évangile est dans le Credo comme on retrouve un récit de saint Luc chez ce peintre ancien, gourmande si justement par Salvator Rosa pour avoir représenté Marie au moment où l'Ange lui annonce qu'elle sera mère du Messie, disant ses heures au pied d'un crucifix, ou chez cet autre peintre qui, d'après Dubos, faisait accompagner le bon larron sur le chemin du calvaire par un moine, le crucifix à la main.
Ces énormes bévues, trop fréquentes chez les artistes, n'empêchent pas, dans un musée , qu'on n'admire la largeur du dessin, l'éclat du coloris ou le fini de l'exécution. En matière d'art, après tout, l'exactitude historique n'a qu'une importance fort secondaire et ne tiendra jamais lieu de génie. Mais quand
(t) Musée de Munich.
156 HISTOIRE DU GftEDO.
il s*agît de ma foi, de ma rie religieuse, de ce qui fait ma force intérieure, ma consolation, mon espérance pour l'éternité, il m'importe infiniment qu'on ne me donne pas pour des vérités impérissables une naïveté dogmatique du vi" siècle comme la descente de Jésus aux limbes, ou les usurpations intéressées de rÉglise sous Tépiscopat d'un Gyprien. Ce dogmatisme étriqué, ce despotisme ecclésiastique à demi organisé, ne peuvent rien pour étancher la soif de mon âme.
Qu'on me rende l'Évangile, et la parole de Jésus me nourrira plus sûrement et plus efficacement que tons vos symboles artificieosement élaborés. Ne m'obligez pas à vous répéter le mot terrible de Channing : Vous n*osez pas me laisser seul â seul avec Jésus. Ne m'obligez pas surtout à ajouter : vous ne l'osez, parce qu'en me. donnant directement à Jésus, je vous échapperais.
J'ai dit et je ne crains pas de répéter que le Credo est bon à garder dans le Musée historique des antiquités de TÉglise. Je vais plus loin ; je me rappelle que le Credo a été dans l'origine, et à mesure qu'il se développait, une arme de guerre dans les mains de ceux qui l'ont créé, arme de guerre contre les hérésies de leur temps, arme surannée aujourd'hui, comme les espingoles ou les fusils à rouet de nos musées d'artillerie. Je me souviens qu'aux plus mauvais jours de nos guerres civiles on a vu des armes historiques, enlevées à leur long repos^ reparaître dans la rue, entre les mains de tel ou tel parti, pour frapper encore des adversaires nouveaux. Âh ! qu'on ne fasse pas de même avec le Credo I qu'on ne s'en serve point pour diviser TÉglise, pour séparer ceux-ci de ceux-là, pour frapper tel ou tel d'entre nous. Qu'on ne s'en serve, ni pour faire une émeute théologique, ni , ce qui serait pire encore, pour en provoquer une. Du reste, on provoquerait en vain. J'aime mieux encore lire ce document périmé, comme une page de l'histoire de nos prédécesseurs, que permettre qu'on la déshonore en en faisant un moyen d'exclure ; et cela dans un temps oà ni ceux qui veulent frapper, ni ceux qu'il s'agit d'atteindre ne croient plus le Credo ni authentique, ni inspiré, ni complet, ni exact, où tous le traduisent librement à leur manière.
Qu'on n'en fasse pas une barrière sur le chemin du protes^
DU CREDO GfiBZ LES PROTESTANTS. 157
tanlisine auquel Dieu ouvre une large carrière, à côté du catholicisme modéré qui disparait, et de l'absolutisme aujourd'hui bien plus effréné, plus inacceptable, plus aniinational que jamais. N'entassons pas ces ruines sur le chemin de Dieu. Entendons la voix qui crie, et non pas au désert : Aplanissez les chemins du Seigneur, redressez ses sentiers : il vient, il vient !
Et si vous ne reconnaissez pas en ceux qui parlent ainsi l'esprit de Jésus-Christ, reconnaissez-le au moins dans ses propres paroles : N'enfermez pas le vin nouveau dans des outres usées; il s* en échapperait en les déchirant; le vin et les outres seraient perdus. Ne rapiécez pas puérilement avec du drap neuf un vieux manteau déchiré; la pièce emporterait le morceau et la déchirure en serait plus grande.
Ce drap neuf et fort, ce vin nouveau qui fermente, c'est l'esprit de l'Évangile, c'est la foi vivante, c'est la réforme chrétienne. Ce manteau en lambeaux, ces outres qui fuient, c'est le dogmatisme du vi*" siècle, c'est le Credo,
Non, non; le vin nouveau ne se perdra pas; non, l'étoffe riche et résistante dont l'avenir a besoin ne sera pas cousue aux dépouilles du passé. Le Credo passe, il tombe, il disparaît, il n'est plus lexpression de la foi de personne ; ceux-mêmes qui veulent nous l'imposer ne le croient plus tout entier. Ce qui reste, c'est l'esprit y c'est le livre de vie, c'est l'exemple et la parole de Jésus. Les deux et la terre passeront; sa parole ne passera pas.
Et maintenant^ un dernier mot. — Est-ce, j'ose vous le demander de nouveau, est-ce une œuvre de démolition que j'ai tentée devant vous en faisant justice de la prétention de quelques-uns qui veulent entraver aujourd'hui Dieu et le progrès, Christ et la liberté, l'Évangile et l'avenir avec une formule sortie, il y a treize siècles, de l'Afrique procousulaire 7
À Dieu ne plaise I II y a une seule manière légitime et durable de démolir un sanctuaire devenu trop étroit; c'est d'élever d'abord tout autour et au-dessus de l'édiGce trop mesquin un temple plus grand, plus solide et plus digne de Dieu. Ainsi a fait Jésus; il n'a pas même ébranlé le temple de Jérusalem, qu'on disait devoir durer autant que le monde ; mais quand ce temple est tombé y à peine a-t^on entendu le bruit de sa chute dans
158 HISTOIRE DU CRBIK).
ritnineiisito de PÉgiisc oiiiver^ellc qui dôjà s'élevait de loutes parts aalour et au-dessus de lui. li semble de loin que nos contradicteurs deviennent plus assurés en nous résistant ; mais ils sentent eux-mêmes le contraire; ce sont eux qui démolissent, qui sapent par la base Tédiûce du passé et préparent ainsi les matériaux d'un temi)le meilleur.
Pensez-vous qu'en combattant le fantôme d'autorité catholique qu'on essaye de rendre au Credo, je veuille laisser à qui que ce soit le monopole, la gloire, la force, la beauté suprême de ce mot, de cette idée, de ce sentiment sublime et nécessaire : Credo, je crois ? Ce serait une complète erreur. Oui, je crois, je crois plus et mieux que toutes les orthodoxies, ou catholiques on protestantes ; car la foi se mesure, non à la multiplicité des dogmes ou des objets du culte, mais à la profondeur du sentiment religieux et à sa portée.
Je crois, c'est-à-dire, tout faible que je suis, homme, vermisseau né d'hier pour mourir demain , je crois en l'éternité, et, par la foi, elle est mon domaine. Suspendu un instant sur ce monde, qui est un atome dans l'immensité, le silence des espaces infinis ne m'eiïraye pas, car j'entends de tous côtés la voix de tous les mondes crier le mot de la grande énigme, et ce mot est pieu, charité, perfectionnement éternel à Timagc de Dieu
Je crois eije sais en qui f ai cru : Dieu est plus grand que l'univers, plus saint que ma conscience, plus aimable et plus aimant que mon cœur ne peut le comprendre. Il est la justice et je tremble ; mais il est mon père... et j'implore, j'espère son pardon.
Je crois en Jésus qui me fait connaître et aimer le Père, et, tout pécheur que je suis, il me rassure ; mon cœur ne se trouble points je crois en Dieu et je crois aussi en Christ , le saint et le juste, le miséricordieux, le rejeté des nations, l'homme de douleur, le Fils de Dieu.
Je crois en son esprit qui règne, qui régnera, qui est vainqueur, qui gouverne le monde et qui mène l'histoire à son but suprême ; je crois au progrès qui est sa loi et je veux obéiu à cette loi, devenir parfait comme Dieu, ambition qu'il m'est aussi impossible de satisfaire, qu'il m'est impossible de me contenter de toute autre, moins audacieuse. Je suis immortel ;
je nie la mon, je ne crois qu'à la vie, à la vie éternelle ; je vois s'ouvrir devant moi des pei'spectives sans fin de lumière et d'amour^ de sainteté et de gloire, où ceux que j'ai aimés et perdus me précèdent, mais où je les rejoindrai^ où ceux qui me proscrivent aujourd'hui s'élèveront un jour pas à pas à mes côtés, leur main qui m'exclut en cette vie pressant alors la miennedans le sentimenlde la grande et éternelle réconciliation. Pardonnons-leur dès maintenant leurs éphémères et impuissantes colères; et s'ils nous demandent de quel droit nous résistons à leurs anathèmes; répondons-leur simplemeni par cet admirable mol du Psalmiste (Ps. cxvi, 10) : Je crois, c'est pourquoi fat parlé.