TEMPLE DE BUBASTIS
Un vêtement en soie rouge et bleues
Un petit bassin en marbre supporté par une colonnette;
Une hydrie hypsiana (?) ;
Un vêtement de lin, rouge avec des bandes d’or et une ceinture d’or; deux tuniques, l’une avec ceinture, l’autre sans ceinture, et un petit manteau ;
(I) Bullettino deü' Institut, di corr. arch. di R., 1871, p. 56. C’est avec l’aide du commentaire de M. Henzen que nous traduisons le texte latin.
136 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.
Un second vêtement , blanc, composé d’ane tunique, d’une robe, d’une ceinture et d’un manteau.
Au milieu des objets qui composaient le mobilier du temple , et dont nous avons reproduit la liste, afin de donner une idée de la richesse des édifices consacrés au culte alexandrin , sont mentionnées, comme on le voit, des parures et des toilettes destinées aux statues des dieux. Voici l’inventaire d’un trésor encore plus précieux (1); c’est celui des bijoux offerts à l’Isium d’Acci (Guadix) par une habitante de cette ville , en l’honneur de sa petite-fille, qui avait sans doute exercé les fonctions de prêtresse auprès de l’autel de la déesse :
A Isis, patrone des jeunes filles, par ordre du dieu du Nil (2),
Fabia Fabiana, fille de Lucius, en l’honneur d’Avita, sa tendre petite-fille,
a donné :
Un poids d’argent de 112 livres et demie, 2 onces et demie et 5 scrupules (3691 2sr,030) ;
Plus les parures suivantes :
Sur le diadème de la déesse, 6 perles de deux espèces différentes (unio et margarita)\ 2 émeraudes; 7 cylindres; une escarboucle; une hyacinthe et deux céraunies (3).
Aux oreilles : 2 émeraudes et 2 perles;
Au cou : un assemblage de 36 perles; 18 émeraudes, plus 2 autres au fermoir ;
Aux jambes : deux émeraudes et 11 cylindres:
Aux bracelets : 8 émeraudes et 8 perles ;
Au petit doigt, 2 bagues en diamant ;
Au doigt annulaire : une bague chargée de plusieurs émeraudes et d’une perle ; *
(1) C. I. £., II, 3386. V. le commentaire dans le Bulletin de la Société des antiquaires de France, 1859 (t. XXVI), p. 101, et YHermès, 1866, p. 346.
(2) Au lieu de la restitution Ne(tonis) que donne le Corpus, nous lisons Ni(lotici). Cf. C. 1. G., 6202. Ce dieu du Nil peut être soit le Nil lui-même, soit Sérapis.
(3) Les Romains appelaient ainsi des pointes de lances en silex de l’époque préhistorique, dont ils faisaient des amulettes. V. F. Lenormant, art. Baetylia, dans Daremberg et Saglio, Dict. des Ant., p. 646, col. 1-2.
LE SACERDOCE
Au doigt du milieu : une bague avec une émeraude ;
Aux sandales : 8 cylindres (1).
Peu de madones en Espagne ont été traitées comme l’Isis d’Acci ; les soldats wisigoths ont eu là une belle proie, si ce trésor a pu arriver jusqu’à eux ! On comprend quelle responsabilité avaient les stolistes, et quelle preuve de confiance on leur donnait en les choisissant. Leur dignité avait, en outre, au point de vue religieux, cet avantage, qu’elle leur permettait de pénétrer dans l’intérieur du sanctuaire, faveur réservée seulement à quelques personnes qui en tiraient , aux yeux des fidèles , un grand prestige (2).
Les scribes ou hiérogrammales avaient été regardés de tout temps en Egypte comme les principaux dépositaires de la sagesse de la nation. Les Alexandrins leur conservèrent une place dans la hiérarchie sacerdotale (3). Dans Apulée, c’est le scribe qui appelle les fidèles à l’assemblée et qui, debout sur une estrade, récite les prières pour l’empereur et pour l’empire (4). C’est donc un personnage important ; il a qualité , au même titre que les autres prêtres, pour servir d’intermédiaire entre les hommes et les dieux. Nous voyons par un bas-relief du Vatican (5) , quel était son costume dans les cérémonies : toute la partie supérieure de son corps, depuis la ceinture, est nue ainsi que ses pieds et le bas de ses jambes. Sa tête, entièrement rasée, est ornée de deux plumes qui se dressent verticalement de chaque côté des tempes (6). Il tient à deux mains, devant lui, un livre dans lequel il semble lire.
A tous les temples d’Isis et de Sérapis étaient attachés des chanteurs (7), qui formaient un ordre véritable. Une inscription, provenant de l’Isium du Champ de Mars de Rome, et qui date de l’an 146 de notre ère (8), mentionne « l’ordre sacré des Péanistes de Sérapis. » Us avaient pour Père , c’est-à-dire pour chef, un des prophètes, ce qui semble indiquer qu’ils étaient prêtres eux-
(1) Y. des inventaires semblables à Nîmes : Gruter, LXXXIV, 1. à Virunum (Norique), C. 1. L., III, 4806.
(2) Franz, l. c. Sur les stolistes, cf. Letronne. ouvr. cité, Inscript, de Rosette, lignes 6, 7 et 40, notes 17 et 80.
(3) Franz, l. c., p. 305, col. 1 et 2.
(4) Apul., Met., XI, p. 789.
(5) "V. notre Catalogue, n° 118.
(6) Cf, Franz, l. c. Sur les scribes, v. Letronne, l. c.
(7) Les chanteurs ne sont pas mentionnés par leur nom dans l’Inscription de Rosette. Mais Clém. d’Alexandr. ( Strorn ., I, p. 303) les range parmi les prêtres et les appelle XiSoc.
LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.
mêmes. Ils se réunissaient dans un corps de bâtiment spécialement affecté à leur usage , mais qui communiquait sans doute avec le sanctuaire, ou qui en était très voisin (1). Les oisifs qui se promenaient dans ce quartier entendaient souvent les voix éclatantes des Péanistes au-dedans de l’enceinte; Martial, parlant d’une bavarde dont le langage fatiguait toutes les oreilles, et voulant donner une haute idée de la puissance fâcheuse de son organe, dit, dans une hyperbole plaisante , qu’elle l’emportait « sur la troupe qui adore Sérapis (2). » Les chanteurs figurent dans la procession de Kenchrées ; mais ce ne sont pas des prêtres attachés spécialement au dieu qu’ils célèbrent, du moins l’expression d’Apulée semble le dire, ce sont « des jeunes gens choisis. » Ils s’avancent, vêtus d’une robe blanche, en répétant une cantate composée par un poète habile (3). Il est probable qu’outre ces poèmes de circonstance il y avait des hymnes en l’honneur d’Isis et de Sérapis, que l’on pouvait entendre journellement dans leurs temples. Un passage d’Apulée offre même un exemple d’une litanie rimée absolument semblable à celles que l’on a composées depuis en l’honneur de la Vierge (4). C’est ainsi que les adeptes du culte syro-phénicien d’Adonis célébraient Astarté son épouse dans des chants où la déesse était invoquée sous trois cents noms différents (5). De là encore l’épithète de Myrionyme appliquée à Isis ; les inscriptions nous font connaître un grand nombre des noms mystiques de la déesse alexandrine. Les hymnes où ils
(1) V. plus bas, chapitre IX.
(2) IX, xxx, 6.
(4) On pourrait disposer ce passage par strophes, comme il suit. Les deux premiers vers seuls ne riment pas ; mais il serait bien facile d'y remédier.
Te superi colunt Observant inferi.
Tu rotas orbem , Luminas solem , Regis mundum, Calcas Tartarum.
Redeunt tempora, Gaudent numina, Serviunt elementa.
Tuo nutu apirant flamina, Nutriunt nubila, Germinant serti ina , Crescunt germina.
Tuam majestatem perhorrescunt aves coelo meantes, Feræ montibus errantes,
Serpentes solo labentes ,
Belluæ ponto natantes.
(5j Maury, t. III, p, 223, note 2.
LE SACERDOCE
étaient énumérés avaient été calqués sur ceux de l’antique Egypte (1). Cependant les prêtres avaient dans leur répertoire des pièces d’un genre plus relevé et où l’on sentait, sous une forme plus littéraire, un véritable souffle poétique. Tibulle (2) a écrit, sur un fonds d’idées commun aux compositions de ce genre, quelques vers en l’honneur d’Osiris, qui, assurément, n’étaient pas destinés à un temple, mais qui ont presque l’allure d’un hymne. Ce morceau rappelle beaucoup trois inscriptions grecques trouvées à Cius de Bithynie (3) et dans les îles d’Ios (4) et d’Andros (5) , et qui ne sont autres que des poèmes sacrés , choisis peut-être à la suite d’un concours, pour être chantés dans les solennités du culte isiaque.
Les voix étaient accompagnées par les accords des instruments. Sérapis avait des musiciens qui lui étaient spécialement consacrés (6) ; les uns jouaient de la flûte droite, les autres de la flûte traversière, d’autres de la double flûte (7). Le tympanon et les cymbales, chers aux prêtres deCybèle (8), résonnaient aussi dans les temples alexandrins (9); quelquefois s’y joignait la harpe (10), à laquelle les Egyptiens avaient de tout temps donné une place dans leurs symphonies religieuses (11). Il y avait, pour tous ces instruments, des morceaux d’un genre particulier qu’exécutaient seuls les musiciens ordinaires de Sérapis (12).
Presque toutes les fonctions que nous venons d’énumérer pouvaient être, à l’occasion, exercées par des femmes. Des prêtresses d’isis sont nommées dans les inscriptions, tant en Orient qu’en
(1) V. la série des noms mystiques d’Amon-Ra dans le Rituel funéraire. Lepsius, Todtenbuch , LXXVII-LXVIII, c. 163, 164. Cf. Miller, Hymnes orphiques. dans : Mélanges de littérature grecque, p. 438. L'auteur delà lettre sur le Monde, attribuée à Aristote, reproduit aussi une litanie du Zeus des Orphiques.
(2) I, vu, 21.
(3) Frœhner, Inscriptions grecques du Louvre, n° 1.
(4) Archæologische Zeitung, 1878, p. 131.
(5) Publiée dans un très grand nombre de recueils; en dernier lieu par Kaibel, Epigrammata græca, p. 437, n° 1028.
(6) Apul., p. 771, 772.
(7) V. notre Catalogue, n°* 108, 222, 223.
(8) Maury, t. III, p. 84.
(9) V. notre Catalogue, numéros cités et 117.
(10) Ibid., n° 117. Le joueur de harpe s’appelait lepo^dÙTïiç. ù. Hildebrand, ad Apul., I. c., note de la page 1015, col. 2.
(11) V. Wilkinson, Customs and manners of lhe ancient Egyptians, éd. de Birch, t. I. p. 436, 442.
(12) Apul., I. c.
140 LES DIVINITÉS d’aLEXANDRIE HORS DE L’ÉGYPTE.
Occident ; les unes sont désignées par le terme le plus général ( 1) ; les autres portent un titre plus précis : c’est ainsi que nous trouvons à Athènes une onirocrite (2) , c’est-à-dire une interprète des songes ; elle remplissait auprès de l’autel de la déesse le rôle qui était dévolu le plus souvent au prophète ; le prêtre qui est mentionné dans le même document devait être réduit, en ce cas, aux fonctions de sacrificateur. Ailleurs, une femme tient le tambourin dont les sons accompagnent la pantomime sacrée de la Résurrection d’Osiris (3). Les bas-reliefs funéraires , les statues nous offrent fréquemment l’image des nobles dames qui desservaient les temples d'Isis (4). Elles portent d’ordinaire le costume de la déesse elle-même : un pallium à franges jeté sur une longue robe et noué au milieu de la poitrine, et quelquefois aussi une étole richement ornée , qui est suspendue à l’épaule (5). De longues boucles de cheveux tombent de chaque côté du cou ; la main gauche tient un petit seau, et la droite le sistre.
Au-dessous des prêtres proprement dits, il faut ranger les ministres d’un ordre secondaire qui portent le nom de zacores ou de néocores ; car les deux termes paraissent avoir été synonymes (6). Ils devaient se confondre à peu près avec l’ordre des diacres , qui figure dans une inscription (7). Là où le personnel était nombreux , ils obéissaient à un supérieur nommé archizacore (8) ; ils étaient chargés de veiller à la garde et à l’entretien des temples, et sans doute aussi ils prenaient part, dans une certaine mesure, à la célébration des cérémonies. Les zacores de Sérapis ne se rencontrent que dans le monde grec , et surtout dans les sanctuaires très considérables comme ceux de Délos et d’Athènes. Dans les inscriptions de Délos , le zacore est mentionné à part , comme un personnage d’une certaine importance, peut-être parce que c’était lui qui recevait et qui faisait mettre en place les œuvres d'art offertes par les particuliers, dont nous avons conservé
(1) « 'IÉpsnx. » Sinope, C. I. G., 4157; « ‘IeparsueraTa. » Thespies, C. I. G-, 1633; « Sacerdos Isidis. » Æclanum , I. R. N. , 1090, Rome, C. I. L., "VI, 512,
(2) « ’OvetpoxpiTiç. « C. I. Att., III, 162 (127 ou 129 ap. J.-C.).
(3) Y. notre Catalogue, n°222.
(4) Ibid., n°* 85 à 89, 113 à 115.
(5) Ibid., n°“ 88, 115.
(6) Maury, t. II, p. 403.
(7) « Tô xoivôv tûv Siaxôvcov. » Ambracie (Epire). C. 1. G. , 800. Cf. Maury, t. II, p. 407.
(8) « ’Apx^ànopoç toù (aey^Xqu SapàiuSoç. » Laodicée, C. I. G., 4470.
LE SACERDOCE
les dédicaces (1). On gravait son nom après celui du prêtre, en guise de date (2). On ne trouve que des néocores dans les inscriptions grecques de l’Italie , et si leur nom y paraît , ce n’est pas pour dater le monument (3).
Dans la catégorie des diacres il faut encore faire rentrer quelques dignitaires qui, à la vérité, apparaissent plus rarement; comme les précédents, ils appartiennent à la classe intermédiaire entre les prêtres et les serviteurs les plus humbles. Tel est, par exemple, l 'hiérocome , dont il est difficile de déterminer exactement les attributions (4). Tel est le clidouque ou gardien des clés; M. Maury, qui a rencontré ce personnage dans tous les cultes grecs, a tort de le reléguer au dernier rang de la hiérarchie, quoiqu’il exprime lui-même quelques doutes à ce sujet (5). Quand un édifice renfermait des trésors, — et la plupart des temples antiques étaient dans ce cas, — celui à qui on en confiait les clés devait jouir d’une grande considération. D’ailleurs, le seul fait de mettre sous sa garde le séjour de la divinité était déjà un honneur. A Délos(6), à Athènes (7), on date les inscriptions, non seulement par les noms du prêtre et du zacore , mais aussi par celui du clidouque. D’autres documents athéniens mentionnent des liturges d’Isis (8). Keil doute que ce titre puisse être accepté et il suppose qu’on a mal lu le texte où il figure. En effet, à la bonne époque il n’a jamais pu désigner que des fonctionnaires publics; mais il est arrivé peu à peu à s’appliquer par dérivation à certains ministres du culte, jusqu’au moment où il a perdu complètement, dans la langue de l’Eglise, son sens primitif pour devenir synonyme de diacre (9). Les inscriptions que nous venons de citer ont été gravées dans une période de transition où, la vie religieuse remplaçant la vie publique, le sens de certains mots com-
(1) C. I. G. 2798. Monuments publiés par l’Àssoc. pour l'encouragement des études grecques , 1829, p. 39 et p. 41. Am. Hauvette-Besnault , inscript. n°* 20, 22, 23, 35, et p. 477.,
(2) C, 1. Alt ., III, 162, 203. Rhein. Mus., 1864, p. 255. Hauvette-Besnault, l. c.
(3) Taormine. Kaibel , Epigr. gr. , n° 824. Porto, C. I. G., 6000, 6001. Rome, C. I. G., 5912, 5913, 5914, 5973 (202 ap. J.-C.), 5995, 5996.
(4) « 'Iepo xop.o;. » Rome, Via Appia, C. I. G-, 6656 b.
(5) T. II, p. 407-408.
(6) Monuments... pour l’encouragement, des é. g. , 1879, p. 41. V. encore un clidouque de Sérapis à Délos, ibid., p. 39. Hauvette-Besnault, l. c. inscript. n°" 20, 23, 52 et p. 478.
(7) Rheinisches Muséum, 1864, p. 255.
(8) Ibid., p. 268, 269.
(9) Thésaurus Ling. Græc., d’Henri Estienne, éd. Didot, s. V. Aerroupif 6;.
142 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.
mençait à changer. D’ailleurs, déjà au troisième siècle avant notre ère, les recluses du Sérapéum de Memphis se disaient liturges des grands dieux Isis et Sérapis (1).
Apulée, énumérant les différentes catégories de fidèles qui avaient pris part à la procession de Kenchrées , cite immédiatement après le grand prêtre ceux qui portaient les saintes images (2). Il comprend par conséquent sous cette qualification générale les ministres que nous avons déjà passés en revue, par exemple le scribe (3) ; il est évident que lorsque tous les membres du sacerdoce sortaient du temple pour paraître sur la voie publique, chacun d’eux se chargeait de porter un des attributs du culte. Il en. était ainsi quelquefois, même à l’intérieur : un zacore d’Athènes ajoute à son titre celui d’hagiophore (4). Mais, en outre, il y avait un certain nombre de prêtres dont c’était l’unique fonction. Plutarque les appelle les hiérophores (5). Quelques-uns de ceux qu’introduit Apulée sont connus par d’autres textes (6). Ainsi, le porteur de la lampe sacrée; ce rôle appartient, dans un document athénien, à une femme, qui se dit lychnaptria, et que nous avons déjà présentée comme étant en même temps onirocrite (7). Puis c’est un homme qui tient dans ses mains deux petits autels; il s’appelle dans d’autres cultes Vépibomios (8). A un autre est confié un vase d’or avec lequel il fait des libations : c’est le spondophoros (9). Nous reconnaissons le licnophoros dans celui qui est chargé du van mystique (10). L’amphore du suivant est l’insigne du loutrophoros (11). Après les instruments du culte paraissent les images mêmes des dieux ; des marbres d’Italie (12) montrent, en effet, une file de prêtres portant des crosses sur lesquelles on voit Harpocrate sortant de la fleur du lotus, ou la vache d’Isis; ceuxlà sont sans doute les hiérophores proprement dits. Derrière eux s’avance le cistophore avec la ciste qui contient les symboles mys-
(1) Franz, C. /. G., t. III, p. 306, col. 1. V. encore Plutarq., De defectu Oracul., p. 417 a.
(2) P. 788 : « qui divinas effigies... etc. »
(3) P. 789 : « Tumexhis unus... etc. »
(4) « ZaxopsuMV âyvxcpopoi;. » C. I. Alt., III, 162.
(5) « 'Iepoçopoi. » De ls. et Os., ch. III, Cf. Apul., Sacrorum geruli, p. 788.
(6) P. 774. V. ici , pag. 122-123.
(7) « Xvyyà'TïTpta. » C. I. Att., III, 162.
(8) « ’Etu6w[a(o ç. » Maury, t. II, p. 399.
(9) Maury, t. II, p. 406. Hermann, Lehrbuch. V. l’Index.
(10) Maury, t. II, p. 402. Hermann, g 36, 14.
(11) Maury, t. II, p. 406. Hermann, g 35, 2.
(12) V. notre Catalogue, n°* 116, 117.
LE SACERDOCE
térieux. Quant à celui qui ferme la marche, élevant au milieu de sa poitrine l’hydrie où est enfermée l’eau, émanation d’Osiris, ce ne peut être un ministre du second rang.
A cette liste il faut ajouter les ca?iéphores ou porteurs de corbeilles sacrées ; dans tous les cultes cette fonction était remplie le plus souvent par des femmes (1). Sérapis avait aussi ses canéphores, comme on le voit par des inscriptions de Délos (2) et d’Athènes (3), et les dames grecques qui étaient revêtues de cette dignité occupaient une place distinguée dans la hiérarchie; car leur nom sert quelquefois de date comme ceux du zacore et du clidouque. Certains sanctuaires alexandrins , par exemple le Sérapéum de Porto , renfermaient des hiérodules (4) ; on sait que ce titre désignait chez les Grecs des personnes des deux sexes vouées exclusivement au service de la divinité (5); elles étaient souvent de condition libre et avaient embrassé d’elles-mêmes, par un engagement volontaire, ce genre de vie. Elles formaient une espèce de clergé régulier et n’étaient pas toujours employées aux fonctions les plus basses. On attribue l’établissement de leur ordre à l’influence des institutions orientales (6). Il est donc naturel de les retrouver, à l’époque de Marc-Aurèle, dans le culte de Sérapis et dans une ville qui regorgeait d’Orientaux. Au même temple étaient attachés des ministres qui jusqu’ici ne sont connus que par un seul et unique document : c’est d’abord un officier sacré qui porte le nom assez vague de chef des serviteurs (7); on le considère, soit comme le questeur, c’est-à-dire l’administrateur des biens du temple (8) , soit comme une sorte d’appariteur (9). Ce serait plutôt un archidiacre. Il prend , en outre , le titre de fournier (10), que portent également deux hiérophones, ses compagnons. Ces personnages étaient-ils chargés d’entretenir le feu
(1) Dictionnaire des antiq., de Daremberg et Saglio. Canephorœ.
(2) C. 1. G., 2298. Monuments pour l’encouragement des é. gr., 1879,. p. 39, 41. .Hauvette-Besnault, l. c., n°* 41 et 52 et p. 478.
(3) C. I. Att., III, 923.
(5) Maury, t. II, p. 408. Hermann, § 20, 13 à 16.
(6) Telle était la condition des deux jumelles qui vivaient comme recluses dans le Sérapéum de Memphis. Elles sont appelées quelque part lepoSovXot. V. Franz, l. c.
(7) ’ApxwmrçpéTriç.
(8) Franz, ad. h. I.
(9) Thés. Græc. Ling., H. Estienne, Ed. Didot , s. h. v. Viator. La traduction Supremus deorum minisler nous semble tout à fait impropre.
(10) Kap.eiveÛTï)i;.
144 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’É&YPTE.
des sacrifices, ou bien de veiller à la préparation de l’eau chaude nécessaire aux bains qui avoisinaient le temple (1)? C’est là un point douteux ; mais on ne peut guère admettre que des interprètes de la divinité fissent une besogne servile.
Qu’étaient-ce encore que les navigateurs qui paraissent dans une inscription d’Ephèse (2), au milieu d’une consécration en l’honneur d’Isis et de Sérapis? Peut-être tout simplement des marins en voyage sur lesquels un ami cherche à attirer les bénédictions de ces deux divinités. Mais Bœckh pense qu’il s’agit de certains ministres propres au Sérapéum d’Ephèse. En ce cas, on pourrait supposer que le culte du navire d’Isis , florissant parmi les habitants de cette ville comme chez toutes les populations des côtes, était desservi par des prêtres spéciaux qui montaient l’embarcation sacrée ou qui en tout cas devaient en prendre soin.
Enfin, au dernier rang, il faut placer, et assez loin des prêtres énumérés jusqu’ici, des serviteurs auxquels on laissait les gros travaux et les besognes rebutantes. Ainsi, le gardien du temple (3) était le plus souvent un homme de condition libre ; mais ce pouvait être aussi un esclave (4). Il est probable que son importance était d’autant plus grande que l’édifice était plus petit ; dans les sanctuaires qui comprenaient un personnel nombreux, comme ceux de Délos, d’Athènes, de Porto ou de Rome, il devait être réduit à l’office de portier. A Syracuse, l’Isium avait jusqu’à un balayeur spécial (5).
Nous arrivons ensuite aux membres des collèges qui ne faisaient pas partie du sacerdoce.
Les plus anciennes associations alexandrines qui nous soient
(1) Zoega et Reuvens , d’après Franz, ad h. I. Gf. Apul. , XI , p. 802 : «me deducil ad balneas... »
(2) C. I. G., 2955 : « vauêaToOvTeç » V. Foucart, Assoc. relig., inscr. n° 66, ligne 3, et Revue archéologique, mai 1879, p. 259. Cf. dans le Bullel de corresp. hellén., 1877, p. 410, une inscription grecque encore inexpliquée qui mentionne des cérémonies d’un caractère tout maritime célébrées dans le Nilæum de Gallipoli.
(3) « Æditimus. » Rome, C. 1. L., VI, 345 et add., 3692. Riez. — Desjardins, Table Peutinger, p. 64, col. I.
(4) Saglio, Diction, des anl., s. v. Æditimus.
(5) « Isidisscoparius. » Bullettino dell’ Instituto di Corr. Arch. di R., 1849, p. 142. -
LE SACERDOCE
connues , c’est-à-dire celles qui se formèrent dans le courant du troisième siècle avant Jésus-Christ à Gius (1), dans l’île de Céos (2), au Pirée (3), ne diffèrent en rien de celles qui naquirent des autres cultes orientaux du même temps. Ce sont des thiases ou des éranes , dont les membres prennent le nom de sarapiastes. Ils se réunissent sous la présidence d’une femme (4) et confient le soin de leurs affaires à un trésorier (5), aidé d’un secrétaire (6) et de plusieurs commissaires (7) ; des sacrificateurs (8) sont chargés de la partie matérielle du culte. C’est encore à peu près ainsi que sont organisés les collèges d’Occident jusqu’à la fin de l’empire romain. Les fidèles qui les composent se donnent le nom d 'isiaques (9) ou de membres du collège d'Isis (10). D’autres se vouent plus particulièrement au culte d’Anubis : ce sont les anubiaques (11). Les titres d’initiés (12), d'adorateurs d'Isis (13) et de confrères de la corporation isiaque (14) désignent également leur association. On les appelle quelquefois d’un mot grec, comme les adeptes des mystères dionysiaques, des orgiastes (15). Souvent, cédant à cette fatuité commune à toutes les sectes, qui fait qu’on ne compte pour rien les dieux des autres, ils se disent simplement de la Religion (16). Le collège est présidé, tantôt par un homme,
(1) Foucart, Assoc. relig., inscr. 66.
(2) Ibid., 42.
(3) Ibid., 24, C. I. Att., II, 617. V. ici, p. 33, n° 3, et 34, n° 1.
(4) npospavtorpia.
(5) Tap.Èaç.
(6) rpap-paxEu?. Il est à peine nécessaire de faire remarquer qu'il n'a rien de commun avec le prêtre nommé scribe.
(7) 5ElUp.E>,7iTai.
(8) 'Iepoitoioi.
(9) Isiaci. Rome, Orelli, 6029, 2361. Pompéi, C. I. L., IV, 787. Porto, Bull. ln$t. Corr. arch. di R., 1868, p. 228.
(10) Collegium lsidis. Potaïssa (Dacie), C. I. L., III, 882. On trouve encore ; « Sodalicium vernarum colentes (sic) lsidem. » Valence (Espagne), C. I. L. II
(11) Anubiaci. Rome, Orelli, 6029. Nîmes, Orelli, 2307.
(12) lnitiati. Apul., XI, p. 773, 789. Telestini. Forum Popilii Orelli, 2309.
(13) Cultores. Apul., XI, p. 799, 810.
(14) Corporati. Rome, C. 1. L,, VI, 349.
(15) ’0pytcc<7T^ç. App., Bell, civ., IV, 47. Cf. Apul., XI, p. 813.
(16) D’abord Sacrorum lsidis. Forum Popilii, Orelli, 2309. Rome, C. I. L., VI, 2244, 2245. Puis sacrorum cultor. Bene, près Fossano (haute Italie), C. 1. I., V, 7682. Puis Sacrorum. Reggio. 7. R. N., 1. Rome, C. 1. L., VI, 2279, 2280, 2282. Orelli, 49. Fréjus, Orelli, 2312. Un isiaque de Tusculum a soin d’indiquer qu'il appartient à la confrérie de Rome : « Sacrorum ab Roma. » Orelli, 2315-
tantôt par une femme; il en sont le Père (1) et la Mère (2). Audessous vient, comme dans les éranes grecs, un trésorier (3). Les associations qui comptent un grand nombre de membres sont divisées par décuries (4), à la tête desquelles est un décurion , nommé, en certains endroits, pour cinq ans (5). Elles se recrutent par voie d’élection, en déléguant à un des leurs le pouvoir de faire les choix qu’il jugera bons (6).
Parmi ces collèges, il y en a qui ont des attributions particulières. Tel est celui qui porte en procession les images du culte, en faisant des stations dans de petites chapelles disposées le long de la route (7). Les pastophores se retrouvent aussi dans plusieurs villes : les Grecs d’Egypte désignaient de ce nom des prêtres qui, dans les solennités publiques, chargeaient sur leurs épaules et offraient à la vénération des fidèles des édicules portatives, contenant les statues des dieux (8). Les premiers isiaques qui formèrent un collège à Rome au temps de Sylla se firent appeler ainsi (9). 11 y eut des pastophores en Orient et en Occident , à Kenchrées (10), à Florence (11), à Padoue (12), à Industria (Chivasso, Haute Italie) (13). Mais leurs fonctions paraissent s’être étendues au point que leur nom finit par perdre son sens précis et devint synonyme du terme général d’isiaque.
Des inscriptions de Cyzique (14) et de Délos (15) montrent que le culte d’Isis et de Sérapis avait, comme beaucoup d’autres, ses thérapeutes, c’est-à-dire des serviteurs volontaires réunis en asso-
(1) Pater sacrorum. Rome, C. I. L., VI, 2277, 2278. Pater. Rome, Bull. Inst. Corr. arch. di R., 1869, p. 78. Potaïssa (Dacie), C. I. L., III, 882.
(2) Mater sacrorum. Besançon, Orelli, 2313. Il n’est pas sûr cependant qu'il soit ici question du culte d'isis.
(3) Quæstor. Potaïssa, C. I. L., III, 882.
(4) « Prima decuria. » Rome, Orelli, 6029.
(5) « Decurio quinquennalis. » Apul., XI, p. 817.
(6) Ce délégué s’appelle « adlector collegii. » Rome, C. I. L., VI, 355. Cf. Saglio, Dict. des ant., s. v. Adlector.
(7) « Pausarii Isidis. » Rome, C. I. L., VI, 348 et Add. , 3692. Arles, Orelli, 5835. V. ici pag. 129, n. 4 et 5, et pag. 162, n. 7.
(8) Letronne, Inscrip. gr. de l’Eg., t. I, p. 306.
(9) V. ici, pag. 44, n. 2.
(10) Apul., Met., XI, pag. 789.
(11) C. 1. G., 6202 : « IIoKrroçopoi; EîcnSoç. »
(14) Revue archéolog., 1879, pag. 258.
(15) C. 1. G., 2593, 2295. Monuments pour l’encouragement des E. Gr., 1879, p. 39-41. Hauvette-Besnault, l. c., n°‘ 3, 12, 28, et p. 479.
LE SACERDOCE
dation, qui étaient censés donner à la divinité les soins matériels qu’un valet de chambre donne à son maître : ils lui faisaient sa toilette, la peignaient, lui présentaient le miroir, lui préparaient et lui servaient ses repas (t). Peut-être aussi menaient-ils en commun une vie ascétique et contemplative, comme les thérapeutes égyptiens dont il est question dans Philon (2).
Dans le Sérapéum de Délos se réunissait un collège dont il n’existe de traces en aucun autre lieu du monde romain : c’est celui des mélanéphores (3). Il a été, au dix-septième siècle, l’objet d’une pesante dissertation où l’auteur a étalé à plaisir une érudition fastidieuse (4). Il y a dans Eunape un texte décisif qui rend bien inutiles les efforts que l’on a faits pour expliquer l’origine et le sens du mot mèlanêphore . Cet historien, partisan convaincu du paganisme, raconte qu’après que les chrétiens eurent saccagé le Sérapéum d’Alexandrie ils installèrent dans ce qui restait de l’édifice une troupe de moines, gens d’une saleté repoussante, dit-il, « car en ce temps-là on pouvait tout se permettre pourvu que l’on portai une robe noire et que l’on s’affranchît en public de toutes les bienséances (5). » Le synode des mélanéphores de Délos était une confrérie de moines isiaques qui portaient des vêtements noirs comme il convenait aux représentants d’un culte fondé sur un drame lugubre. Seulement on ne voit pas bien s’ils résidaient toute l’année dans le temple du Cynthe. L’un d’eux est de l’île de Chios (6); un autre est d’Antioche (7) ; il est probable qu’ils venaient à Délos à l’époque des grandes fêtes, qu’ils y endossaient alors la robe noire et qu’ils se livraient à toutes les austérités que commandait la religion jusqu’à ce que leurs affaires les obligeassent à se rembarquer.
(1) V. Mordtmann, dans la Rev. archéol., I. c., p. 258. Apul., XI, p. 770, 771.
(2) V. le De Vila Contemplalivâ.
(3) C. /. G., 2293, 2294, 2285, 2297. Monuments pour l’encouragement des Et. Gr. 1879, p. 39-41. ’A6rjvau>v, 1873, t. II, p. 134. Hauvette-Besnault, n°* 3 , 4, et p. 479.
(4) Stephani Le Moyne ad Gisb. Cuperum epistola , dans : Cuperi Uarpocrates. Trajecti ad Rhenum, 1689.
(5) Vie d’Ædesius. In fine : « Tvpa'mx9|v yàp eT/sv è?ouo-îav tots ira; dtvflpwitoç piéXaivav çopÉov ècrOrjTa xaî Srip-ocrCqc (3ouX6p.evoç à<jx"'1[J-oveïv. » Ce qui prouve aussi, entre parenthèses, contrairement à l’assertion de l'abbé Martigny, que dès le quatrième siècle, les confréries chrétiennes se distinguaient par un costume particulier. V. Dictionn. des anl. chrét., p. 781, col. 2.
(7) Ibid., 2297.
LÉS DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.
Nous venons de descendre les degrés de la hiérarchie. Nous avons vu comment se divisait la multitude qui se pressait dans les temples alexandrins. Mais nous ne sommes pas encore arrivés à la solution de la question que nous .avons posée. En somme, le sacerdoce dont nous avons passé tous les membres en revue ne diffère point de celui que la Grèce avait établi chez elle pour desservir le culte de ses dieux nationaux. Des prêtres d’un rang supérieur obéissant à un chef, placé à leur tête comme le premier parmi ses pairs ; des ministres subalternes remplissant les fonctions de diacres ; des serviteurs d’une humble condition chargés des besognes les plus grossières ; puis des collèges ouverts à la masse des fidèles sous la surveillance et la direction des prêtres : tels sont les divers éléments dont se composait le sacerdoce grec. Cette organisation était plus nouvelle chez les Romains; le principe des associations religieuses surtout inquiétait leurs hommes d’Etat. Mais quand le culte alexandrin , à son tour, demanda à entrer dans la cité , les confréries s’y étaient déjà fait leur place au soleil; et on ne peut croire qu’une institution qui lui était commune avec tous ses rivaux détermina la persécution dont il eut seul à souffrir. Il avait probablement en lui-même un vice qui lui était propre. Il présentait un danger que les politiques ne voyaient pas dans les autres cultes païens venus de l’Orient. Il faut donc examiner si les prêtres d’Isis et de Sérapis , malgré l’apparence toute grecque de leur organisation , n’auraient pas menacé la belle ordonnance de la constitution romaine.
On ne peut songer qu’ils aient jamais réussi à la ruiner. Il est inutile de chercher des textes pour prouver qu’ils ont formé un corps à part au sein de l’Empire; on ne les trouverait pas. Le christianisme seul a pu conquérir cette situation pour ses ministres après plusieurs siècles , et au prix de quels efforts ! Mais on est en droit de se demander s’ils n’ont pas tenté l’entreprise , et si le sacerdoce alexandrin , conçu à l’exemple de celui des Grecs , n’a pas apporté au milieu de la société romaine cet esprit de domination qui régnait dans les temples de l’Orient.
La première condition pour que le clergé se maintienne dans un état d’indépendance à l’égard du pouvoir civil , c’est que ses membres se donnent tout entiers à leur ministère et que, leur vie durant, ils n’en exercent pas d’autre. Tel n’était pas le cas des prêtres grecs ou romains ; et c'était là une des nombreuses diffé-
LE SACERDOCE
rences qui les distinguaient de ceux de l’Egypte. Des deux systèmes opposés, quel fut celui que les Alexandrins accréditèrent? Avant de consulter sur ce point les documents qui nous ont fourni des éléments pour un tableau du sacerdoce , il faut remarquer qu’ils se répartissent sur un espace de huit siècles , et que dans cette longue période, où les idées les plus dissemblables fermentent dans les esprits, où les institutions les plus difficiles à ébranler chancellent et s’écroulent , il n’est rien qui ait échappé au mouvement général ; les cultes nouveaux eux-mêmes ont subi le contre-coup des changements qu’ils provoquaient dans les anciens. Entre les partisans du passé et ceux de l’avenir , il y a eu action et réaction jusqu’à ce que l’équilibre se soit établi. Ainsi , depuis les thiases alexandrins, fondés à Athènes après la mort d’Alexandre, jusqu’aux confréries contemporaines de Julien, l’envahissement du pouvoir civil par le pouvoir religieux a fait des progrès continus; mais ce n’a pas été sans que le vaincu luttât et forçât quelquefois le vainqueur à l’obéissance.
Tant que les associations isiaques ont dû se soumettre chez les Grecs à la surveillance jalouse des magistrats, les prêtres n’ont été que de simples particuliers élus pour un an ; et cet état de choses a subsisté en plusieurs endroits, même aux époques postérieures (1). Certains d’entre eux n’étaient nommés que pour un mois, ou bien ils n’étaient appelés au temple que poui un service qui revenait tous les mois (2). A Thespies , nous voyons même une femme récompensée par le Sénat et par le Peuple, alors que le culte alexandrin était admis et reconnu, pour avoir exercé les fonctions toutes temporaires de prêtresse d’Isis et d’Anubis , au nom de la cité, dans une fête de Dionysos (3). A Samos, le prêtre d’Isis est obligé , pour pouvoir organise? une procession, de demander au Sénat une autorisation préalable, et de la faire renouveler chaque fois que la même circonstance se représente (4). Tous ces personnages restent donc en charge pendant peu de temps, et, dans ce court intervalle, l’œil vigilant des autorités ne les perd pas de vue. Nous connaissons par leurs noms une soixantaine de mi-
(1) Aussi dit-on dans Ce cas-là : « tspeuwv, Çoocopsij wv, xavrjcpopoücra, xXei8oux<*W> oToXtÇcov . . . >• Au nom des prêtres d’Isis est jointe d'ordinaire l'indication de l’année pendant laquelle ils ont exercé leurs fonctions.
(2) « ,E7rtp.'if)vi£uaa;. » Cius de Bithynie, Le Bas et Waddington, lnscr. d’Asie Mineure, n° 1143, lignes 9, 10 et note du n° 1140. Foucart, Assoc. relig., p. 241, inscr. 66.
(4) Bullet. de corr. hellén., 1881, p. 484.
nistres qui ont desservi le culte alexandrin à Délos et à Athènes. Il n’y en a que quelques-uns qui n’appartiennent pas à un des dèmes de l’Attique, et tous sont Grecs. Dans ces conditions, il n’y a pas, à proprement parler, un corps sacerdotal, mais simplement des collèges d’initiés se réunissant à date fixe sous la présidence de quelques-uns de leurs concitoyens, élus pour leur servir d’intermédiaires auprès de la divinité. Rien ne ressemble moins au clergé de l’Egypte.
Mais il n’en fut pas de même partout et toujours. A Termesse, en Pisidie, apparaît, à l’époque romaine, un prêtre de Sérapis nommé à vie (1). Plusieurs cultes, en Grèce, admettaient un sacerdoce perpétuel, même à la grande époque (2). Les habitants de Termesse ne donnèrent donc pas l’exemple. Mais la pente sur laquelle ils s’engagèrent à leur tour était glissante. Si un prêtre à vie était toujours un particulier, si les charges de son ministère ne l’enlevaient pas à sa famille et à la cité , il était fatalement poussé, par la force de l’habitude, à se faire dans le temple une famille et une cité nouvelles ; mille liens secrets l’y attachaient chaque jour davantage, et, l’amour-propre aidant, il arrivait à se considérer comme un être supérieur, seul inspiré par la divinité, seul capable de lui transmettre les vœux des mortels, seul nécessaire au bonheur de tous. Cet inconvénient , auquel les législateurs antiques avaient voulu parer en confiant le sacerdoce à des citoyens choisis chaque année par le suffrage , devenait plus grave encore si le prêtre était, non pas un enfant du pays, mais un étranger, indifférent aux intérêts temporels de ceux qui l’entouraient, uniquement passionné pour le dieu égyptien ou syrien, son compatriote , dont il desservait les autels. Tel était précisément le cas qui se présentait quelquefois (3).
Il devint ordinaire dans certains temples , sous la domination romaine. Ainsi, à Kenchrées , à Rome, c’est-à-dire dans les villes cosmopolites , dans les principaux centres de la vie commerciale du monde antique, nous découvrons un ordre de choses absolument différent de celui que nous avons rencontré jusqu’ici. Le grand prêtre du Sérapéum de Kenchrées s’appelle Mithra (4). C’est assez dire qu’il est originaire de l’Orient , ou du moins , s’il a quitté volontairement son nom grec , il a renoncé à ce que les
(2) Maury, t. II, p. 395.
(3) V., par exemple, une prêtresse alexandrine en Italie. C. I. G., 6202.
(4) Apul., Met., p. 800.
LE SACERDOCE
anciens considéraient comme l’indice le plus sûr de la condition d’un homme ; il a renié sa patrie et rejeté son titre de citoyen , pour entrer dans un autre monde. Chaque jour, matin et soir, il faut que les cérémonies sacrées soient célébrées à heure fixe à l’intérieur du temple. Par conséquent, la présence des prêtres y est nécessaire à tout instant ; leurs fonctions les occupent tout entiers d’un bout de l’année à l’autre. Comment un avocat, un négociant, un magistrat pourraient-ils s’en acquitter? Il y a plus : les ministres du dieu logent auprès de l’autel ; le sanctuaire est entouré d’un vaste corps de bâtiments où chacun d’eux a sa chambre et où il passe la nuit : c’est le Pastophorion (1). D’après Josèphe , il en était déjà ainsi du temps de Tibère : c’est dans une des cellules où avaient lieu les incubations qu’il place la scène scandaleuse que l’on sait.
Et qu’on ne dise pas que ce tableau de la vie sacerdotale est une œuvre de pure fantaisie. Tibulle, Properce, Ovide, Suétone, Tacite, Martial, Juvénal, tous les auteurs latins sont d’accord pour représenter le prêtre alexandrin qu’ils rencontrent dans les rues de la capitale comme un être à part , dont l’aspect seul suffit pour exciter la curiosité. Les ministres d’Isis et de Sérapis doivent se raser complètement les cheveux et la barbe ; Juvénal les appelle « le troupeau chauve (2). » De plus , ils ont un vêtement religieux (3) , un habit isiaque (4) , dont la forme varie suivant les fonctions qu’ils remplissent, mais qui est toujours en toile (5). Quelquefois ils portent des chaussures en feuilles de palmier (6). Les principes d’abstinence , auxquels les initiés doivent obéir lorsqu’ils se préparent à certaines fêtes , s’imposent aux prêtres en tout temps. Ils ne boivent pas de vin , et ne man-
(1) Apul., Met., p. 792, 800. V. C. 1. G., 2297, et Hauvette-Besnault, n" 12. Auprès des églises des premiers chrétiens , il y a eu aussi des pastophoria. V. Martigny, Dictionn. des Ant. Ghrét., s. h. v.
(2) a Grex calvus, » VI, 526. Cf. Apul., Mét., II, p. 159, XI, p. 773; Martial, XII, xxix, 19 ; Plut., De lsid. et Os., ch. III et IV ; Minut. Fel., Oclav., XXI, etc.
(3) a Religiosa vestis. » Suét., Tib., 36.
(4) « Habitus Isiacus. » Suét., Dorait., 1. Val. Max., VII, 3, 8.
(5) Tibull., I, iii, 30. Ovid., Amours, II , ii, 25. Art d’aim., I, 77. Lucain, IX, 157. Martial., XII, xxix, 19. Tac., Hist., II, 74. Juvén., VI, 526. Val. Max., VII, 3, 8. Suét,, Othon, 12; Tib., 36; Dom., 1. Plut., De Is. et Os., ch. III et IV. Apul., Mét., II, p. 159; XI, p. 773. App., Guerre Civ., IV, 47. Lampride, Commode, IX. Spartien, Niger, 6, etc., etc.
(6) ■ Palmeæ baxeæ. » Apul., Mét., II, p. 159,
152 LES DIVINITÉS d’aLEXÆNDRIE HORS DE L’ÉGYPTE.
gent ni porc ni poisson ; certains légumes même , comme les oignons , leur sont défendus (I). Ils observent la chasteté la plus absolue ; leurs mœurs sont si pures , que Tertullien les propose comme des modèles devant lesquels bien des chrétiens pourraient avoir à rougir (2). Bref, ce sont en général des hommes que leur manière de vivre non moins que leur extérieur signalent à l’attention du vulgaire: ils sont soumis à une loi qui établit un lien entre eux et qui les sépare des profanes à tout jamais. Les monuments figurés confirment pleinement les témoignages des classiques. Sur les fresques d’Herculanum , les prêtres se distinguent fort bien de la foule des initiés. Ceux-ci ont les cheveux longs ; ils portent des vêtements coupés et drapés suivant la mode romaine. Ceux-là sont nus au-dessus de la ceinture; une robe collante leur couvre la partie inférieure du corps ; ils ont la tête entièrement rasée. Il est évident que les uns sont des bourgeois , on pourrait presque dire des laïques ; les autres , des prêtres de profession.
Cependant ces prescriptions bizarres , qui faisaient que les membres du sacerdoce passaient pour de véritables monstres aux yeux des sceptiques comme Juvénal, s’imposaient aussi aux simples initiés lorsqu’ils prétendaient aux fonctions les plus élevées de leur collège. Le Lucius d’Apulée, après avoir subi trois épreuves successives, était encore confondu au milieu de la multitude des adorateurs d’Isis ; il ne se distinguait pas du troupeau. Mais Osiris l’admit dans la confrérie des Pastophores ; et même il lui confia les fonctions de décurion quinquennal. A partir de ce jour, Lucius se fit raser les cheveux, et, « loin de dissimuler son crâne dégarni, il se présentait à tous les regards avec une sorte d’allégresse. » Il y avait, en effet, à cela un certain courage ; car il était en même temps avocat (3). Se figure-t-on les quolibets qui devaient pleuvoir sur ces têtes tondues lorsqu’elles paraissaient au barreau! Et tout ceci est de la dernière exactitude. On a trouvé dans l’Isium de Pompéi un buste en bronze, qui représente un homme complètement rasé ; l’inscription placée au-dessous nous apprend que ce personnage est C. Norbanus Sorex,
(1) Plut., De Is. et Os., ch. IV à VIII et XXXII. De là, sans doute, cette idée s'est répandue chez les Romains , que tous les Egyptiens rendaient un culte aux oignons. V. Juvén., XV, 9 et suiv. Minut. Fel., Octav., XXIX. Pline, XIX, 6. Cf. Wilkinson, The manners and customs... Ed. Birch (1878), t. III, p. 350.
(2) Tertull., Ed. Migne, II, 928 c et 953 a.
LE SACERDOCE
sans doute un des bienfaiteurs du temple. Voilà donc un Romain, peut-être un avocat , ou un marchand , en tout cas un bon bourgeois de Pompéi , qui s’est soumis scrupuleusement, comme Lucius, aux exigences de la loi isiaque, et qui a vécu ainsi accommodé au milieu de sa famille, de ses amis, de ses concitoyens. Il n’est pas jusqu’à cet air de satisfaction, dont parle le héros d’Apulée, qui n’épanouisse aussi les traits de Norbanus.
En un mot, la société romaine du premier siècle cède à un mouvement qui rappelle de tous points celui que détermina plus tard un chrétien d’Alexandrie, saint Athanase (1). Des gens du monde, des femmes élégantes, de belles pécheresses, des personnages graves, engagés dans des professions libérales, embrassent avec ardeur un genre de vie qui leur permet de pratiquer toutes les austérités monastiques, sans perdre leur indépendance et sans renoncer, à leurs occupations de chaque jour (2). Les pastophores d’Isis ne s’enferment pas tous dans un cloître; il en est parmi eux qui ont une situation brillante à laquelle ils n’entendent pas renoncer. La providence des dieux leur envoie des affaires lucratives (3) ; ils ne peuvent pas s’y soustraire. C’est pour cette catégorie de fidèles que sont institués les collèges. L'association leur donne la force de persévérer dans leurs pieux desseins et de lasser, par une fermeté inébranlable, les railleries des mondains, pour lesquels leurs austérités ne sont que des excentricités ridicules.
Ainsi, le sacerdoce n’est plus, comme autrefois, une occupation secondaire ; il prend chaque jour une importance plus grande, et on sent qu’il devient une puissance. Mais il n’est pas encore incompatible avec l’exercice d’une autre profession. Il ne remplit donc pas la première condition qui nous a paru nécessaire pour qu’un clergé constitue un corps dans l’Etat.
La seconde est que des relations régulières et suivies s’établissent entre les collèges de prêtres des différentes villes, et qu’ils soient tous subordonnés à une autorité supérieure. Rien de semblable dans le culte d’Isis et de Sérapis. Seulement , ses adeptes ont , pour Alexandrie et pour Rome , la vénération que doivent inspirer les deux centres principaux de la religion. Ce sont des
(1) V. Les moines d’Occident, par M. de Montalembert, t. I, pag. 41, 45, 139,
(2) Cf., ibid., p. 146.
(3) Àpul., XI, p. 817.
154 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l'ÉGYPTE.
villes saintes (1). Vers elles se portent les regards de tous ceux qu’intéressent les progrès de la secte. Rome surtout, qui compte à elle seule sept temples alexandrins, est l’objet de tous les hommages.
D’ailleurs, si les prêtres ne se connaissent pas d’une ville à l’autre , ils savent bien s’entendre et se concerter, dans le même sanctuaire, lorsqu’il s’agit de conquérir quelque avantage pour leur ordre. Parmi les inscriptions tracées au pinceau , dont on a couvert les murs de. Pompéi à l’occasion des élections , il y en a deux qui sont ainsi conçues : « Tous les isiaques demandent Cn. Helvius Sabinus pour édile (2). » « Cuspius Pansa est l’édile que proposent Popidius Natalis, son client, et les isiaques (3). » Nous connaissons la famille de ce Popidius. Un de ses parents avait fait restaurer complètement l’Isium, renversé par un tremblement de terre, en 63 ap. J. -G. (4). Un autre y avait placé à ses frais une statue (5). Une femme de la même maison avait payé la mosaïque qui décorait une des salles du temple (6). Les isiaques, à l’instigation de ces zélés partisans du culte alexandrin , interviennent dans les élections pour patroner une candidature. C’est là un fait très grave. Nous voyons clairement , par cet exemple, pourquoi le pouvoir se montra toujours si soupçonneux à l’égard des confréries. Celle-ci est censée, comme toutes les autres, n’avoir que la religion pour but, et voilà que le jour où il s’agit de nommer un magistrat d’un ordre purement civil, elle affiche ses préférences sur la voie publique ; elle propose ses candidats , en tant que corps constitué, et il est facile de deviner ce qu’elle attend d’eux. Cet Helvius, ce Cuspius ont promis sans doute d’apporter des tempéraments aux rigueurs de la police , d’exercer sur le temple une surveillance discrète, ou d’en embellir les abords. Il est vrai que ceci se passe probablement sous Néron, à une époque où les magistratures électives ont perdu toute leur importance. Mais on peut juger par là de quoi les corporations religieuses étaient capables sous la République, et on ne comprend que trop l’indignation qui transportait le sénat , lorsqu’il voyait apparaître sur les murs de Rome des affiches semblables à celles des isiaques de Pompéi.
(1) Apul., XI, p. 810.
(2) C. I.L., IY, 787.
(3) Ibid., 1011.
(4) I. fl. N., 2243.
(5) Ibid., 2244.
(6) Ibid., 2245.
LE SACERDOCE
En résumé , Montesquieu a raison de supposer que la religion égyptienne voulait dominer. On ne peut pas dire précisément qu’elle fût intolérante ; car l’esprit n’en était pas contraire à celui du paganisme gréco-romain ; elle ne voulait rien renverser; c’est pourquoi , après avoir lutté à Rome pendant un siècle environ , elle finit par s’y faire tout doucement sa place. Mais elle était envahissante. Le sacerdoce qui la soutenait n’affectait point de briser le moule de l’ancienne hiérarchie des Grecs. Mais , outre que cette hiérarchie même menaçait l’antique simplicité du culte romain , les prêtres qui la firent accepter apportèrent dans l’exercice de leur ministère des tendances qui devaient nécessairement mettre en danger les institutions religieuses des Etats républicains. Sans doute ils n’interdirent point à ceux qu’ils enrôlaient de vivre dans le siècle ; mais ils les marquèrent d’un caractère particulier qui les y suivait et qui les obligeait à en sortir souvent pour remplir de nombreux et sévères devoirs. Un isiaque, occupât-il le premier rang dans le temple, pouvait toujours être un citoyen ; mais ce n’était pas un bon citoyen. Aussi ,Jtant que Rome conserva sa liberté , le sénat fut inflexible à l’égard du culte des divinités d’Alexandrie. Quand elle l’eut perdue, les empereurs ne résistèrent plus que pour la forme. Le second des successeurs d’Auguste commença à céder. Il ne s’agissait que de savoir si de pieux dévots seraient des sujets fidèles. Ce fut , en effet, ce qui arriva. Le sacerdoce alexandrin devint « une sainte milice » aussi soumise aux Césars que « le peuple saint (1) » des temples de l’Egypte l’avait été aux Ptolémées.
(1) « Tà tepà Iôvïi-Ç» Inscription de Rosette, ligne 17.