C. I. L., III
(10) Juvén., XII, 28.
(11) V. plus haut, p. 120 et suiv.
(12) V. notre Catalogue, n° 189.
(13) Annali delV Inst., 1841, p. 247-248.
256 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.
C’était surtout son rôle de divinité chthonienne qui avait fait sa fortune. A force de la voir représentée comme pleureuse et comme couveuse (1), les Grecs n’eurent pas de peine à l’identifier avec Déméter. Les attributs des mystères d’Eleusis sont associés à ses images. Apulée place dans sa coiffure des épis de blé « qui venaient se balancer au-dessus de son front. » Ils se trouvent aussi auprès d’elle ou isolément, ou mêlés aux ornements de ses temples. Quelquefois, ils entourent une tête de pavot (2), absolument comme on le voit sur des monuments du culte de Déméter. Epis et pavots remplissent, sur certaines médailles, la corbeille sacrée appelée calathos (3). Ailleurs figure la ciste (4). Le serpent jouait, comme on sait, un grand rôle dans les religions antiques; c’était un symbole commun, surtout dans les mystères d’Eleusis. Il le devint plus encore dans ceux d’Alexandrie. Peut-être est-ce parce qu’en Egypte il était propre à Rannou, déesse des moissons et de l’abondance (5). Tantôt ces serpents d’Isis-Déméter ne se distinguent pas de Y uræus , tantôt ils ressemblent à de grosses couleuvres, tantôt leur corps est surmonté d’une tête d’Isis ou de Sérapis (6). Souvent ils se confondent avec l'agathodémon , surtout lorsque au culte alexandrin se joint, sous Hadrien, celui d’Antinous, représenté comme le bon génie. Il arrive même que toutes les distinctions s’effacent, que Vuræus devient un agathodémon, et ainsi de suite.
Isis, outre qu’elle règne, en tant que puissance cosmique, sur les cieux, la mer et la terre, absorbe en elle, si on l’envisage dans ses rapports avec l’homme, presque toutes les autres divinités gréco-romaines. Cependant tous leurs attributs ne lui conviennent pas également. Il n’y a guère que ceux de la Tychè-Fortuna , la corne d’abondance, le gouvernail et la rame (7) qui puissent sûrement lui être rapportés. Il n’est pas prouvé que l’on possède une seule statue d’isis Salutaris ou Hygia (8) ; les gemmes où elle paraît dans le rôle de divinité médicale sont en très
(1) Pierret , Dict. d’arch. égypt. : Isis.
(2) V. notre Catalogue, n° 131.
(3) V. dans Mionnet les monnaies d’Alexandrie frappées sous Auguste.
(4) Y. notre Catalogue, n° 103.
(5) Pierret, Dict. d’arch. égypt. : Rannou.
(6) V. notre Catalogue, n01 2 3 4 5 6 7 8 18, 77, 92, 196.
(7) Ibid., passim.
(8) Dans la statue de Clarac, pl. 987, n° 2576, les restaurations sont arbitraires, et l’attribution, quoi qu’en dise Visconti ( Mus , P. Cl., t. VII , pl. 5), douteuse.
LES MONUMENTS FIGURÉS
petit nombre (1). La conception de la Providence était assez compréhensive par elle-même aux yeux des Alexandrins; ils avaient trouvé avec raison que détailler ses fonctions et rappeler chacune d’elles par des symboles spéciaux était chose inutile. Toutefois, Isis-Panthée porte encore, outre les attributs déjà énumérés, le casque de Minerve (2).
Il y avait, dans un quartier de Rome, une statue que l’on appelait l’Isis d’Athénodore (3). On a pensé que ce nom désignait une œuvre de cet artiste fameux, élève de l’Ecole de Rhodes, qui travailla au groupe du Laocoon. En ce cas, le type de la déesse alexandrine aurait été fixé au troisième ou au deuxième siècle (4) avant notre ère, peut-être sous l’inspiration des Ptolémées, par la statuaire grecque, et l’original, transporté ensuite à Rome, aurait servi de modèle aux artistes des temps postérieurs.
Les bustes d’Isis ont à peu près tous la même expression. En généra], la physionomie est semblable à celle qui distingue Déméter ; les traits sont calmes et doux, mais graves. La déesse est représentée comme une femme dans tout l’éclat de sa beauté, dont le visage reflète les sentiments tendres et profonds qui conviennent à la mère d’un dieu et à la bienfaitrice du genre humain. Malgré cette communauté d’expression, les types offrent une grande variété. Il y a des bustes qui reproduisent exactement le type le plus ordinaire, celui que décrit Apulée. Un ouvrage de ce genre se trouve aujourd'hui au Vatican (5); les cheveux séparés en deux bandeaux ondulés tombent en boucles gracieuses; le front est surmonté du croissant et de la fleur de lotus; une robe enveloppe fe corps jusqu’au cou dans ses plis sévères et un manteau à franges forme sur la poitrine le nœud caractéristique. Un buste colossal de la Villa Borghèse (6) et celui que le peuple de Rome appelle Madama Lucrezia (7), sont conçus aussi d’après ce type. On pourrait faire entrer dans le même groupe un buste du Louvre en marbre gris (8), s’il n’y avait des raisons de croire qu’il est, au moins en partie, de travail moderne. Le musée du
(1) V. notre Catalogue, n° 149.
(2) Ibid., n° 12G.
(3) V. plus haut, p. 226.
(4) Sur le rôle des Ptolémées dans les arts, v. Overbeck , Griechische Plastik, Füuftes Buch , Einleitung.
(5) V. notre Catalogue, n° 35.
(6) Ibid., n° 41.
258 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.
Vatican en possède un autre (1), qui s’écarte du type connu : la déesse n’a ni boucles de cheveux, ni nœud sur la poitrine; elle est couverte d’un voile qui tombe sur les épaules ; on voit audessus de son front le disque de la lune entre deux serpents. Une tête du musée du Louvre (2) est plus singulière encore : le visage tourné vers la gauche a une expression de vague inquiétude; la chevelure tombant en boucles est ceinte d’un diadème qui rappellerait celui d’Héra, s’il n’était orné, au milieu, d’un croissant* d’un serpent et de tiges de pavots; sur le front paraissent deux petites cornes naissantes. L’artiste a voulu représenter cette Isis à laquelle les inscriptions donnent le nom de Reine, mais en même temps il l’a identifiée avec cette lo errante et tourmentée, dent les infortunes sont aussi célèbres que celles de * l’épouse d’Osiris. Il y a, enfin, au Vatican, un buste colossal (3) d’un type unique. C’est celui d’une femme dont la tête est coiffée du klaft et couverte d’un voile; la robe monte jusqu’au cou; une infula pend de chaque côœ du front. Ce dernier attribut appartient plutôt ci une Cybèle ; mais sur le sommet de la tête on a remarqué un trou qui devait recevoir, à ce que l’on croit, une fleur de lotus. De là le nom d’Isis que l’on a donné à cette figure. S’il est justement appliqué, il n’est pas moins vrai qu’on ne retrouverait nulle part un monument semblable.
Les statues d’Isis sont en très grand nombre. Clarac à lui seul en cite près de quarante. Mais, une fois le triage fait, il n’en reste que bien peu dont la dénomination soit exacte; il en reste bien moins encore qui aient conservé leurs bras, et, partant, leurs attributs caractéristiques. La plupart ont été restaurées d’après les médailles et les gemmes. La plus belle, la plus conforme au type décrit par Apulée, est celle que l’on conserve au Capitole (4); l’artiste a su marier dans la composition de cette figure exquise la gravité des déesses éleusiniennes à la grâce d’Aphrodite. Nous citerons encore, comme offrant des variétés intéressantes, de jolis bronzes (5), dont un trouvé à Herculanum , les statues en basalte tirées de la Villa Hadrienne (6), et comme tout à fait singulière , celle que l’on conserve au Palais Ducal, à Venise (7). Il
(1) V. notre Catalogue, n° 38.
(2) Ibt S., n° 39.
(3) Ibid., n» 40.
(4) Ibid., n° 45.
(5) Ibid., nos 52, 53, 54.
(6) Ibid., n°‘ 57 à 60.
(7) Ibid., n» 63.
LES MONUMENTS FIGURÉS
suffira d’ailleurs de jeter un coup d’œil sur notre Catalogue (1) pour se rendre compte des différences d’attitude et d’expression que les Grecs et les Romains ont introduites dans le type d’Isis. Winckelmann a remarqué le premier qu’il était difficile de distinguer cette divinité de ses prêtresses, parce qu’elles portent sur les monuments le même costume qu’elle. Quelque juste que soit cette observation, il semble qu’il y a un moyen de sortir d’embarras : c’est de s’en rapporter au visage ; il est bien probable que s’il est d’une beauté.idéale , l’artiste a voulu représenter la déesse , et il est certain que s’il a au contraire le caractère d’un portrait, il offre l’image d’une isiaque (2).
Les gemmes et les monnaies ne méritent pas d’être examinées d’une façon spéciale. Il faut noter seulement que le type d’Isis Pharia, très rare parmi les statues, s’y rencontre assez fréquemment (3), et qu’elles présentent aussi quelques exemples remarquables d’Isis montée sur le chien Sirius (4).
§ 5. — Harpocrate (5),
Anubis. — Les groupes.
Les Egyptiens avaient représenté Borus sous la figure d’un enfant qui portait le doigt à sa bouche, comme on le fait souvent dans le premier âge. Le sens de ce geste échappa aux Grecs; ils crurent qu’Horus commandait le silence aux initiés; ils s’étaient toujours fait un scrupule de révéler les secrets de leurs mystères nationaux ; frappés de voir que le même voile cachait ceux de l’Egypte , quelquefois même à leurs propres yeux , ils trouvèrent heureux ce prétendu symbole et l’adoptèrent dans le culte mixte dont Alexandrie fut le siège. Harpocrate, tel que leur imagination l’a conçu, ne diffère guère d’Eros que par ce geste consacré. Il lui ressemble non seulement par ses formes d’enfant, arrondies et potelées, mais encore par les ailes qui paraissent derrière son dos;
(2) Ibid,., n°” 85, 86, 87, 88.
(3) Ibid., n01 2 3 4 5 150, 189.
(4) Ibid., n"s 153, 191.
(5) Sur les représentations figurées d’Harpocrate, v. Cuper , Harpokrates , Trajecti ad Rhenum , 1687. Bien que ce livre ait beaucoup vieilli à cause des progrès de la science égyptologique , il contient un grand nombre de reproductions intéressantes. V. encore Montfaucon , Anl. Expi., t. II , p. 300 à 305, pl. cxxm à cxxv, et tous les ouvrages d’archéologie que nous avons cités dans la bibliographie des monuments de notre Catalogue.
260 LES DIVINITÉS d’aLEXANDRIE HORS DE l’É&YPTE.
les Romains suspendent à son cou la bulle, attribut du jeune âge. D’ordinaire, il est entièrement nu, ou du moins vêtu légèrement; une nébride est jetée sur ses épaules et une couronne de lierre entoure sa chevelure, comme ou le voit sur les figures de Dionysos ; la main gauche tient une corne d’abondance, symbole de la fécondité de la nature, dont le jeune dieu personnifie les forces inépuisables et sans cesse renaissantes. Les artistes lui donnent aussi le carquois d’Apollon , qui représente comme lui le soleil levant. Identifié avec Hercule, il s’appuie quelquefois sur la massue. Il semble qu’on se soit ingénié à grouper autour de lui tous les attributs qui convenaient dans les traditions artistiques de la Grèce aux figures des dieux enfants; il paraît même avoir été confondu avec l’enfant à l’oie (1). Comme divinité alexandrine , il a au-dessus du front la fleur de lotus , ou une mèche de cheveux nouée et dressée de façon à imiter ce symbole, ou bien encore un croissant et deux longues plumes ; il est souvent accompagné de l’épervier.
Nous ne connaissons pas de buste d’Harpocrate ; ses statues sont au contraire assez nombreuses ; la meilleure se trouve au musée du Capitole (2); elle est d’un bon travail, quoiqu’elle n’appartienne certainement pas à la meilleure époque de l’art ; elle a été exhumée dans la villa d’Hadrien, et elle est sans doute l’œuvre d’un contemporain de ce prince. Les figurines en métal qui représentent Harpocrate abondent dans toutes les collections; ce sont en général des amulettes ; elles ont été répandues à profusion et se retrouvent sur tous les points du monde romain.
Anubis (3) fut aussi l’objet d’une méprise. Les Egyptiens lui avaient donné une tête de chacal , parce que cet animal , vivant loin de la lumière du jour, était pour eux un symbole funèbre (4). Les Grecs prirent cette tête pour celle du chien. Ils joignirent aux images du dieu cynocéphale le caducée et les talaria, attributs d’Hermès, et la palme, symbole de la mort, que les Egyptiens tenaient à la main lorsqu’ils accompagnaient un des leurs à sa dernière demeure (5). Anubis est en général vêtu d’une tunique à manches courtes qui s’arrête au-dessus des genoux et qui est ser-
(1) V. notre Catalogue, n° 74.
(2) Ibid., n° 65.
(3) Ibid., n°‘ 76, 96, 97, 102, 103, 112, etc.
(4) Picrret, Dicl. d’arch. égypt. : Chacal.
(5) Wilk’inson, Customs and manners of the ancient Egypt., t. III, pl. lxix (Ed. de Birch).
LES MONUMENTS FIGURÉS
rée à la taille par une ceinture; de ces épaules tombe un grand manteau, qui tantôt est rejeté en arrière et tantôt l’enveloppe entièrement. C’est dans ce costume qu’il figure sur les bas-reliefs, sur les gemmes, sur les monnaies, sur les peintures. C’est encore ainsi que le représente une statue colossale trouvée à Porto au siècle dernier, et que l’on peut voir aujourd’hui au musée du Capitole (1).
Les images des quatre dieux alexandrins sont souvent réunies par groupes. Celui d’Isis et de Sérapis se rencontre le plus fréquemment; on voit les têtes ou les bustes de ces deux divinités affrontés ou accolés sur des monnaies, sur des lampes, sur des gemmes , sur des vases de l’époque romaine. Isis allaitant Horus est plutôt connue en Occident par des figurines émaillées ou par des statuettes en bronze de style d’imitation . La Glvptothèque de Munich possède un groupe en marbre, provenant de Rome, qui représente Harpocrate et Isis debout l’un auprès de l’autre (2). Sérapis, Isis et Harpocrate n’apparaissent guère que sur les gemmes et sur les monnaies; Anubis y figure aussi quelquefois comme leur acolythe.
§ 6. — Conclusion.
Les représentations figurées que nous venons d'étudier montrent comment s’est formé le syncrétisme alexandrin. D’abord, toutes les divinités d’un même panthéon se confondent ; Isis ne se distingue plus d’Hathor ou de Neith, ni Hécate de Déméter, ni Proserpine de Cérès. En second lieu , on réunit les trois panthéons, et l’on arrive ainsi à concentrer toutes les croyances de l’humanité autour d’une triade, à laquelle on adjoint comme ministre d’un rang inférieur Hermanoubis. Mais il s’en faut qu’on lui ait donné sans distinction tous les attributs qui convenaient à chacune des divinités dans chacun des panthéons. On a fait un choix , et ce choix est bien significatif ; les monuments en cela nous en apprennent beaucoup plus que les textes. S’il fallait s’en rapporter aux auteurs, il n’y a pas un dieu égyptien qui n’eût son équivalent en Grèce, et il était impossible qu’il en fût autrement ; car il n’y a pas de religion que l’on ne puisse comparer à quelque autre. Mais gardons-nous de croire que les Alexandrins fussent restés fidèles à toutes les traditions des cultes helléniques et qu’ils
(1) Catalogue, n° 76.
(2) Ibid., n° 78.
262 LES divinités d’alexandrie hors de l’é&ypte.
continuassent à adorer sans exception tous les êtres surnaturels dont ils retrouvaient les analogues dans les temples des bords du Nil. En fait , la religion qu’ils ont répandue en Occident est née de l’éclectisme, auquel le monde, fatigué du poids de ses croyances, aspirait déplus en plus. Bien des hôtes de l’Olympe, qu’on n’avait pas oubliés et qu’on nommait encore, sont restés au delà des mers, et ce sont précisément ceux de la vie, de la force, de la beauté, les plus brillants, les plus Grecs. Qu’est devenu Apollon? Qu’est devenu Arès? Qu’est devenue même cette Aphrodite , que la Grèce avait faite sienne, en ajoutant comme attribut à la fécondité de la déesse asiatique la grâce exquise et la suprême élégance de la forme (1)? On nous dit bien qu’elle n’est autre qu’Isis- Ouadji (2) ; mais le culte qu’elle reçoit sous ce nom est resté propre à quelques localité de la basse Egypte, d’où il n’est pas sorti; les prêtres enseigneront qu’Aphrodite n’est qu’une forme d’Isis ; mais elle redevient alors une conception naturaliste ; on ne voit plus en elle qu’une force nécessaire à la reproduction des êtres ; on ne comprend plus le Beau divinisé. Au contact de l’Egypte, les principes métaphysiques contenus dans la religion grecque se développent et étouffent tout le reste ; les statues deviennent des monstres auxquels on ne demande que d’exprimer des idées sous une forme sensible.. Et alors les symboles se multiplient ; ceux que nous avons passés en revue ont un caractère commun ; ils parlent tous à l’homme de mort et de résurrection ; non seulement on conserve ceux qui avaient cours dans les mystères d’Eleusis , mais encore on en emprunte de nouveaux à l’Egypte en les interprétant quelquefois à contresens. Il semble que l’on n’ait pas assez de signes pour rappeler à l’homme qu’il n’est que poussière. Ces idées de vie future, que les Grecs ne remuaient qu’à certains jours, deviennent alors la préoccupation constante. L’art religieux oublie les légendes dorées des immortels, leurs jeux et leurs passions, c’est-à-dire qu’il ne trouve plus de charmes dans la représentation de l’existence humaine divinisée ; si l’on excepte la peinture où l’on voit Io reçue en Egypte par Isis (3), on chercherait en vain parmi les monuments du culte alexandrin une scène où fût retracée une aventure mythologique. Le sentiment qui guide la main des artistes devient triste et profond : le paganisme est réduit à son minimum.
(1) Dech:irme, Mythologie de la Grèce antique, p. 188.
(2) Gazette archéolog., 1877, p. 149, notes 2, 5 et 6.
(3) V. chap. VIII, et notre Catalogue, n° 219.
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