‹ Histoire du culte des divinités d'Alexandrie. Sérapis, Isis, Harpocrate et Anubis, hors de l'Égypte depuis les origines jusqu'à la naissance, de l'école néo-platonicienneChapitre 31 sur 63 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LES MONUMENTS FIGURÉS

Nous devons exposer brièvement les principes suivant lesquels nous avons rédigé le Catalogue qui termine ce livre.

Il y a d’abord plusieurs catégories importantes de monuments que nous n’avons pas à examiner. Ainsi les représentations figurées du culte alexandrin ne se rencontrent jamais sur les miroirs étrusques ; ce fait n’a rien qui doive surprendre , puisque ces monuments sont en très grande majorité antérieurs à l’époque où Isis et Sérapis furent reçus en Italie. Sur ceux mêmes que l’on croit de fabrication plus récente et qui paraissent dater des deqx derniers siècles de la république romaine (1), on ne trouve que des scènes d’un goût purement hellénique, qui n’empruntent rien aux mythologies des peuples étrangers.

Il faut en dire autant des vases peints. L’année où fut rendu le sénatus-consulte des Bacchanales (186 av. J.-C.) est à peu près, suivant l’opinion généralement adoptée , celle où on a cessé d’en fabriquer et d’en déposer dans les tombeaux (2). Nous avons vu que ce grave événement marque aussi d’une façon approximative le moment où le culte égypto-grec fait son apparition dans l’Italie méridionale. Isis et Sérapis arrivent quand l’usage des vases peints est déjà passé. Il y en a un cependant sur lequel on a cru reconnaître la trace de l’influence qu’exerça la religion alexandrine : c’est celui qui représente sous des traits grotesques

(1) Sur la chronologie des miroirs étrusques, v. Ed. Gerhard, Gesammelte akademischc Abhandlungen und kleine Schrifter Berlin, Reimer, 1866, 1. 1, p. 140, 141; t. II, p. 258, 261.

(2) F. Lenormant, article Bacchanalia , dans le Dictionnaire des antiquités de Saglio.

Zeus s’apprêtant à escalader la fenêtre d’Alcmène avec l’aide d’Hermès (1). Le maître des dieux porte sur sa tête un objet semblable à un calathos; cet attribut étant le signe distinctif de Sérapis, Winckelmann, Millin et Guigniaut donnent au personnage le nom de la grande divinité alexandrine. Le style de la peinture, l’idée même qui a inspiré l’artiste , tout fait reconnaître dans ce vase un ouvrage de la dernière période ; on serait donc autorisé à admettre qu’il date de l’époque où le Zeus des Alexandrins commençait à être connu en Italie. En ce cas, ce serait un échantillon unique. Mais il est plus que probable que l’interprétation de Winckelmann est erronée. Si Zeus et Sérapis ont été identifiés , il ne s’ensuit pas que les aventures mythologiques de l’un aient été attribuées à l’autre; car la religion alexandrine a fondu ensemble des doctrines philosophiques plutôt que des légendes fabuleuses. Nous n’avons trouvé nulle part, dans les monuments que nous avons classés , Sérapis enlevant Europe ou Koré , bien qu’à partir du second siècle avant Jésus-Christ, on ne le distingue plus de Zeus ou d’Hadès. Il serait tout à fait singulier qu’il entrât en rapport avec Alcmène. Ces raisons corroborent une observation très juste de Wieseler; il est d’avis qu’on s’est trompé en prenant pour un calathos l’objet dont Zeus est coiffé; il pense que c’est plutôt une sorte de bonnet ( pileus ), comme ceux que portent certains personnages de comédie (2). Les reproductions que l’on a données de cette scène bouffonne ne représentent donc pas fidèlement l’original. On peut considérer comme un fait acquis que les sujets empruntés au culte et à la mythologie des Alexandrins ne se rencontrent pas sur les vases peints.

11 est plus surprenant qu’ils ne figurent pas sur les sarcophages. C’est vers le second siècle de notre ère que l’on commence à exécuter ces sortes de monuments , c’est-à-dire précisément lorsque Isis et Sérapis jouissaient de la plus grande faveur dans la maison des Césars et dans l’empire tout entier ; étant donné en outre le caractère mystérieux de leur culte , et le zèle avec lequel il entretint la croyance à l’immortalité de l’âme, il semble qu’il aurait dû fournir aux sculpteurs de tombeaux des motifs de décoration

(1) Vatican. Musée Grégorien. D’Hancarville , Antiq. étr., IV, 105. Creuzer- Guigniaut, pl. CLXXIV , n° 652. Millin, Galerie mythologique, pl. CVIII bis, n° 428*. Winckelmann, Mon. inéd., n° 190. Müller, Denkm. d. A. K., II, 3, 49. Pistolesi , Vaticano descritto , vol. III , t. LXIX. Fr. Wieseler , Denkmàler des Bühnenwesens, taf. IX, 11.

(2) L. c., î>. 59, col. 1. Cf. taf. XII, n° 10, etp. 92, col. 2.

LES MONUMENTS FIGURÉS

au même titre que le mythe de Psyché ou que les traditions éleusiniennes. Visconti croit qu’un has-relief du Belvédère , qui représente une procession isiaque (1), a dû être, dans les temps modernes, scié et détaché de la paroi latérale de quelque sarcophage. Cette hypothèse ne paraît pas fondée. La disposition des personnages , placés à la file les uns derrière les autres, n’est pas ordinaire dans les sculptures que l’on destinait à cet usage. En outre, on est habitué à y rencontrer des symboles ou des scènes mythologiques, et non, comme ici, des tableaux représentant des cérémonies du culte.

Après les monuments parmi lesquels nous n’avons rien eu à recueillir, viennent ceux que nous avons rejetés d’une façon systématique. Il n’entrait pas dans notre plan d’étudier le culte d’Isis et - de Sérapis avec l’aide des monuments d’Alexandrie même. Nous avons écarté tous ceux que nous savions avoir été apportés de cette ville par les voyageurs modernes. Dans cette catégorie rentrent, par exemple, plusieurs ouvrages de sculpture que l’on conserve aujourd’hui dans les salles du rez-de-chaussée du musée de Turin (2). Il faut y joindre toutes les monnaies d’Alexandrie , dont Mionnet donne la liste. Mais le départ n’est pas toujours facile à faire; hou nombre d’œuvres d’art sont venues depuis trois siècles prendre place dans les collections d’antiquités sans qu’on ait eu le soin d’en noter la provenance. Nous n’affirmerions pas que telle pierre gravée, telle statuette, trouvée à Alexandrie, ne s’est pas glissée dans notre Catalogue. Au moins, nous sommes-nous tenu en garde contre tout ce qui appartient à des cabinets où les objets apportés d’Egypte sont en majorité; c’est ainsi que nous avons considéré comme suspect le musée formé autrefois à Vellétri par le cardinal Borgia , aussi bien que le musée de Turin. Cependant les monuments que nous avons proscrits peuvent à l’occasion fournir des points de comparaison utiles ; les monnaies surtout , qui portent avec elles leur date , sont d’un grand secours pour déterminer les limites chronologiques dans lesquelles on doit enfermer certaines représentations figurées. Nous ne nous sommes donc pas interdit de consulter, à l’occasion , les ouvrages où ils sont classés et décrits (3).

Les monuments, auxquels une restauration maladroite a donné

(1) V. notre Catalogue -, n° 118.

(?) V. le Catalogue d’Orcurti.

(3) V. notre Catalogue, n01 * 3 1, 2, 3, 7.

238 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.

de fausses attributions, se présentent toujours en foule, quelque soit le sujet d’archéologie que l’on traite. Parmi les statues qui figurent dans les recueils sous le nom des dieux alexandrins, il y en a un certain nombre qui doivent tous leurs attributs caractéristiques -à la main des artistes modernes ; elles n’ont d’antique le plus souvent qu’un simple tronc qui a pu appartenir aussi bien à un homme qu’à une divinité, à une Junon qu’à une Isis, de telle sorte que l’attribution en est certainement fausse (1). On peut former un autre groupe d’œuvres d’art égyptien d’imitation, trouvées en Italie, qui, quoique assez bien conservées, ne représentent sans doute pas la divinité dont on leur a donné le nom ; avant Winckelmann, on a appelé Isis plusieurs statues qui peuvent aussi bien être l’image ’un personnage égyptien quelconque, et cet exemple aété suivi même dans des recueils plus modernes (2). D’autres monuments, complétés par des restaurations probables d’après des indices certains, ont été également rejetés de notre Catalogue, parce que la partie antique, quoique l’attribution en soit juste, nous a paru d’une exécution commune et dépourvue d’intérêt (3). Quelque restreintes que soient les limites de notre sujet, nous ne pouvions songer à donner la liste de toutes les représentations figurées qui s’y rapportent. Un pareil travail serait à la fois fastidieux et inutile. Nous avons cherché seulement à présenter dans un recueil de peu d’étendue l’élite des monuments qui nous paraissaient propres à confirmer les témoignages des textes classiques (4). Enfin nous avons exclu tous ceux qui provenaient de l’Isium de Pompéi; comme ils sont de beaucoup les plus intéressants, il nous a semblé qu’il valait mieux les réunir dans un chapitre spécial, afin de tracer de ce temple curieux un tableau d’ensemble dont l’effet fût plus saisissant (5).

Les monuments que nous avons admis, après le triage, avaient des titres divers à notre choix. Les uns nous offraient cet

(t) Clarac, Musée de sculpture. Isis, pl. 987, nos 2587, 2576, 2569 B; pt. 988, n° 2574 E; pl. 989, n°8 2583 , 2579, 2581 ; pl. 990 , n°- 2588 C, 2569 A; pl. 993 , n° 2583 B ; pl. 994, n° 2583 A. — Harpocrale , pl. 763, n°s 1876 A, 1877.

(2) Montfaucon, Ant. expi., t. II, 2e partie, pl. CVII , p. 278, et Supplém. , t. II, pl. XXXI'V-XXX'VII. Bottari, Muséum, Capitolinum, t, 111, pl. 76, 77, 78 (reproduites sous d’autres noms dans Clarac, pl. 984 A, nos 2547 , 2561 , et pl. 985, n° 2564).

(3) Clarac, pl. 307, n° 2584; pl. 308, n°» 2587, 2588.

(4) C’est ainsi , d’ailleurs , que notre tâche nous a été fixée par M. Heuzey , dans son Rapport sur les écoles françaises d’Athènes et de Rome, 1881.

(5) V. notre Seconde partie, chapitre premier.

LES MONUMENTS FIGURÉS

avantage de servir de jalons précieux pour la topographie des temples alexandrins de Rome ; les autres reproduisent des scènes du culte : il importait de les rapprocher des passages des écrivains grecs et latins. En dernier lieu restent ceux qui reproduisent les images des dieux avec leurs symboles et leurs attributs, et dont le commentaire n’a pu encore trouver place dans aucune des divisions de ce travail.

Les pierres gravées tiennent le premier rang dans cette catégorie. Pline l’Ancien nous dit que de son temps la mode s’introduisit même parmi les hommes de porter au doigt l’effigie d’Harpocrate et des divinités égyptiennes (1). De là évidemment est venue cette quantité de pierres à sujets égyptiens et de travail gréco-romain que l’on conserve dans tous les cabinets de l’Europe. Nous n’hésitons pas à rattacher au grand mouvement religieux dont nous faisons l’histoire l’origine de ces petits monuments, auxquels on a attribué quelquefois une haute antiquité; quelques-uns peuvent être antérieurs à notre ère; mais la très grande majorité est l’ouvrage d’artistes contemporains des empereurs, travaillant hors de l’Egypte. Tel anneau avec son chaton a été trouvé en Autriche dans une tombe romaine (2), tel autre sur les rives du Bosphore (3); telle cornaline provient de Syrie (4). Les antiquaires ont donc raison de classer dans une série particulière les gemmes et les camées qui reproduisent l’image des dieux alexandrins (5) ; ce n’est pas en tête des catalogues, parmi les restes les plus anciens de la glyptique, qu’il convient de les placer, mais à la suite des pierres dont le sujet est emprunté à la mythologie gréco-romaine, parmi les ouvrages des bas temps. Si les monuments de cette catégorie abondent, les types sont en somme peu variés. Nous avons donné de chacun un échantillon, en nous arrêtant à celui que la beauté du travail désignait à notre choix, et dont l’authenticité, garantie par plusieurs juges compétents, ne pouvait faire de doute. D’abord viennent les pierres qui représentent chacune des divinités d’Alexandrie séparément, puis celles où leurs images forment des groupes, et enfin celles où Sérapis et ses compagnons de fortune se mêlent aux dieux du panthéon gréco-romain. Nous

(1) Hist. nat., XXXIII, 12, 2.

(2) Y. notre Catalogue , n° 177.

(3) Ibid., n°.166.

(4) Ibid., n° 160.

(5) V. les catalogues des cabinets de Berlin , par Tôlken, et de Vienne, par Von Sacken.

LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l'É&YPTE.

avons écarté à dessein toutes celles qui ressemblent de près ou de loin à des Abraxas ; non qu’il ne soit intéressant d’étudier, à l’aide des pierres gravées, quelle influence la religion égyptienne a exercée sur les sectes juives ou chrétiennes; cette question, au contraire, nous a paru trop considérable pour être traitée en passant et nous l’avons renvoyée parmi celles qui se rattachent à l’histoire du culte alexandrin envisagé dans la seconde période de son existence ; il y a là une nouvelle série de recherches dans laquelle nous n’avons pas voulu nous engager.

§ 1. — Monuments établissant les dates.

Les images des dieux alexandrins et de leurs attributs n’apparaissent que rarement sur les monnaies des Lagides ; deux pièces, qu’on ne sait auquel de ces princes rapporter, montrent seules les bustes conjugués d’Isis et de Sérapis , avec la fleur de lotus sur le front, tels en un mot que l’art des temps postérieurs devait les représenter (1). Mais ce fait tient à l’uniformité du type adopté par les Ptolémées et ne prouve nullement qu’ils n’aient pas accordé leur protection au culte mixte qui réunissait tous leurs sujets devant les mêmes autels. Au contraire , on voit déjà par les monnaies du chef de leur dynastie qu’ils se donnèrent, suivant la tradition égyptienne , comme la vivante personnification des grands dieux de leur royaume : Bérénice , femme de Soter , est représentée avec les attributs d’Isis (2). Sous Auguste, le vase à long bec (3) , les épis mêlés aux pavots , la ciste, les torches, les serpents (4) , tous les instruments et les symboles des mystères isiaques remplacent l’aigle essorante des Lagides. A partir de Yespasien , ces représentations deviennent très communes jusqu’à la fin du troisième siècle , où Alexandrie cessa d’avoir une monnaie spéciale.

Le plus ancien monument que nous ayons du culte alexandrin hors de l’Egypte serait, suivant Cavedoni (5), une monnaie de M. Plætorius Gestianus, frappée en l’an 68 av. J.-C. (6). Au droit,

(1) V. notre Catalogue , n° 2.

(2) Ibid,., n° 1.

(3) Ibid., n" 3.

(4) V. Mionnet, Alexandrie, Auguste, passim.

(5) Bullettino dell’ inst. di corr. arch. di R., 1853, p. 140.

(6) Cohen, Monnaies de la répuh. rom. Plætoria, n° 11 , et pl. XXXII. n° 9.

LES MONUMENTS FIGUBÉS.

on voit le buste d’une femme coiffée d’un casque à crinière qu’entoure une couronne de laurier, d’épis , de pavots et de lotus ; de longues boucles de cheveux tombent sur son cou ; elle porte par derrière un arc et un carquois ; des ailes sont attachées à ses épaules ; devant elle, dans le champ, est une corne d’abondance. Comme ces attributs sont empruntés à plusieurs divinités différentes, Cavedoni croit reconnaître une image panthéistique et il suppose que c’est celle d’Isis. Il y a du mérite à proposer une explication, quelle qu’elle soit, des sujets représentés sur ces monnaies de la gens Plætoria, dont Borghesi (1) a dit qu’elles désespéraient les numismatistes , comme la goutte les médecins. Mais Cavedoni n’a pas trouvé la véritable interprétation , ou du moins la sienne n’est pas appuyée de preuves assez solides pour qu’elle puisse être acceptée. Il est certain que ce buste a quelques-uns des attributs qui conviennent à Isis , les longues boucles de cheveux, les épis, les pavots, le lotus, la corne d’abondance et même les ailes qu’on voit à cette déesse sur plusieurs monuments (2). Cependant il est impossible qu’en l’année 68 un magistrat du peuple romain ait fait frapper sur les monnaies l’effigie d’Isis , comme celle d’une divinité reconnue par l’Etat. Si c’est bien Isis que l’on a voulu représenter (et il faudrait encore le démontrer), peut-être cette pièce est-elle destinée à rappeler une mission , un succès diplomatique de M. Plætorius en Egypte. Elle ne peut, en aucune façon , perpétuer le souvenir de l’introduction du culte alexandrin à Rome , ni être considérée comme notre plus ancien monument.

Si l’on excepte celles des monnaies autonomes des villes qui sont antérieures à Auguste (3), ce sont les œuvres d’art déterrées dans l’Isium de Pompéi qui doivent ouvrir notre liste. D’après ce que nous avons dit de l’établissement du culte d’Isis et de Sérapis dans l’Italie méridionale , on peut admettre que celles qui ne datent pas de l’an 63, où le temple fut restauré, remontent au second siècle avant Jésus-Christ , et dans ce nombre nous ferions entrer, par exemple, la statue d’Isis qui occupait le fond du sanctuaire.

Viennent ensuite , dans l’ordre chronologique, plusieurs tim-

Mommsen , Hist. de la monnaie rom., traduite par le duc de Biacas, t. II, p. 482 b. V. la note de la page 481 (2).

(1) Œuvres complètes, t. I, p. 182.

(2) V. notre Catalogue, nos 100, 125, 126.

(3) ' Syracuse , Temnos (Eolide), Téos (Ionie), Hiérapolis (Phrygie), etc.

LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.

bres sur briques des affranchis de la gens Domitia, qui datent au plus- tard des premières années du second siècle de notre ère (1). On y voit, auprès des noms d’Amandus, d’Arignotus , de Daphnus, l’image d’un sistre, qui indique que le culte alexandrin avait des adeptes dans le personnel des grandes briqueteries , léguées plus tard à l’empereur Marc-Aurèle.

Isis, Sérapis et leurs symboles ne figurent sur les médailles romaines qu’assez tard. Une pièce d’or, frappée à l’occasion du voyage d’Hadrien à Alexandrie (130), représente l’Empereur et sa femme Sabine donnant la main à Sérapis et à Isis (2). Mais ce monument est destiné à rappeler une circonstance tout à fait exceptionnelle. Il n’en est pas de même d’un bronze postérieur à 128 , sur lequel on voit Isis portée par le chien Sirius (3) ; cette médaille, comme toutes celles sur lesquelles paraissent le Nil et la flore et la faune propres à l’Egypte, atteste le goût spécial d’Hadrien pour ce pays et pour ses dieux. Après lui, il faut aller jusqu’à Faustine la Jeune pour rencontrer les mêmes représentations (4). Elles reviennent plusieurs fois sur les monnaies de Commode. Un bronze de l’an 192 montre l’Empereur couronné par la Victoire et donnant la main à Sérapis qui se tient en face de lui avec Isis (5). Nous connaissions déjà par les textes la dévotion passionnée de Commode pour les divinités d’Alexandrie.

Si nous passons ensuite à l’époque où le paganisme expire, nous trouvons encore des représentations du culte isiaque dans les peintures du calendrier de Philocalus (354) (6). Elles abondent sur les monnaies de Julien (7), ce qui montre clairement quelle importance ce prince accorda aux dieux égypto-grecs dans sa restauration de la religion vaincue. Le monument le plus récent paraît être « une médaille en bronze frappée sous Gratien (375 à 383 ap. J.-C.) , qui représente Anubis debout, le caducée à la main (8). » Quelques années plus tard (391) un édit de Théodose ferme le Sérapéum d’Alexandrie.

Ainsi on peut comprendre les représentations figurées du

(1) V. notre Catalogue, n°* 4, 5, 6.

(2) Ibid. , n° 7.

(3) Ibid., n» 8.

(4) Ibid., n°* 9, 10.

(5) Ibid., n°* 11, 12.

(6) Ibid., n” 13.

(7) Ibid. , section VIII, passim.

(8) Ibid., n» 14.

LES MONUMENTS FIGURÉS

culte d’isis et de Sérapis entre le commencement du troisième siècle avant Jésus-Christ et la fin du quatrième de notre ère. Elles se répartissent donc sur un espace de sept cents ans environ. Mais, tandis que les inscriptions antérieures au principat d’Auguste sont en assez grand nombre , surtout en pays grecs , on compte les monuments figurés auxquels on peut assigner à coup sûr une date aussi reculée.

§2. — Différences de style. Attributs communs aux quatre divinités.

Les images des divinités alexandrin es trouvées hors de l’Egypte présentent des différences de forme presque infinies. Cette diversité vient avant tout de ce qu’elles appartiennent aux périodes de l’histoire de l’art les plus dissemblables.

Le style qu’adoptèrent tout d’abord les peintres et les sculpteurs d’Alexandrie pour représenter Isis et Sérapis fut sans doute celui qui régnait en Grèce à l’époque d’Alexandre. Comme on élevait à ces dieux des temples dont le modèle était à Athènes ou à Corinthe, de même on donnait à leurs statues la grâce et la souplesse qui étaient jadis réservées aux hôtes de l’Olympe. On se borna à les revêtir d’une certaine espèce de vêtements , à placer à côté d’eux, sur leur tête ou dans leurs mains, des attributs qui leur fussent propres , sans rien diminuer d’ailleurs de leur libre allure. Mais parfois aussi on s’astreignit à leur communiquer quelque chose de la raideur et de la gravité des dieux de Thèbes et de Memphis , afin de ne pas les rendre complètement méconnaissables pour les vaincus que l’on voulait attirer jusqu’à leurs pieds. De là naquit le style d’imitation. De même que le style purement grec , il pénétra en Italie avec le culte alexandrin. Ainsi telle figurine en bronze , provenant d’Herculanum , n’a d’une Isis que la coiffure et l’arrangement des plis de la robe (1). Au contraire , la statue principale de l’Isium de Pompéi (2) est l’œuvre d’un artiste qui a cherché à se rapprocher des principes de la sculpture égyptienne : les jambes sont jointes, le vêtement presque sans plis moule exactement les formes , et l’uu des bras est collé au corps. Winckelmann est le premier qui ait enseigné à reconnaître le style d’imitation dans les ouvrages qu’avant lui

(1) V. notre Catalogue, n° 52.

(2) V. plus haut p. 189, n. 10.

244 LES DIVINITÉS D’ALEXANDRIE HORS DE l’ÉGYPTE.

on qualifiait en bloc d’égyptiens (1); cette distinction est devenue classique. Il n’est pas inutile cependant d’ajouter deux remarques à la règle qu’il a établie. D’abord ce style a été adopté en Italie avant l’année 79 ; nous ne faisons même aucune difficulté à admettre qu’il régnait déjà au siècle d’Auguste et dès le temps de Cicéron; on ne peut pas, en effet, tirer un argument contraire de ce que le culte était alors banni (2) ; les prohibitions du sénat ne font qu’en attester la force. Il est même probable que le style d’imitation était répandu à Alexandrie bien avant qu’Isis et Sérapis ne fussent connus à Rome. En outre , il comporte une infinité de nuances ; il y a des degrés dans la soumission dont les artistes font preuve à l’égard de leurs modèles égyptiens, et sans doute ce ne fut qu’en dernier lieu qu’ils s’abaissèrent à une servilité complète. Si nous comparons la statue de l’Isium de Pompéi à celles qui ont été mises au jour dans le Canope de la villa d’Hadrien à Tivoli (3), nous constatons une différence sensible. L’une est en marbre blanc, couverte d’or et de couleurs éclatantes , les autres sont en basalte noir. L’Isis de Pompéi a une élégante coiffure, sa robe tombe simplement, sans cacher ses formes et sans les accuser à l’excès ; il semble que l’art grec , en prenant des modèles dans les temples des Pharaons , ait recouvré quelque chose de l’heureuse simplicité de ses origines. Au contraire , les statues de Tivoli sont coiffées du klaft ; les vêtements trop collants ont une transparence exagérée, on ne trouve dans ces ouvrages qu’une froide convention, qui ne réussit ni à oublier les procédés réalistes , ni à égaler l’indépendance naïve et le charme souriant de l’archaïsme ; au lieu d’une mystérieuse gravité , on n’a pu leur donner qu’une raideur de commande. L’imitation n’est heureuse qu’autant qu’elle est discrète ; or, sous Hadrien , on lui enlève ce qui lui restait de liberté; on lui impose jusqu’au choix de la matière. La sculpture se transforme pour obéir à un goût capricieux, qui du prince passe aux particuliers.

Mais il ne s’arrêta pas là. Déjà sous Auguste on ne se contentait plus des ouvrages d’imitation : on recherchait les originaux de l’époque pharaonique. Plus ils étaient bizarres, et plus ils plaisaient. Il fallait du nouveau; il n’y avait pas de meilleur moyen d’en trouver que de chercher du vieux, et le vieux que l’on apportait d’Egypte défiait toute concurrence. Les Romains n’avaient d’abord connu

(1) Histoire de l’art , liv. IL, chap. III, g 9.

(2) Ibid., g 12.

(3) V. notre Catalogue, n°* 57, 58, 59, 60.

LES MONUMENTS FIGURÉS

ce pays que par les Grecs de la côte. Lorsque après Actium ils se répandirent davantage dans l’intérieur, ils durent éprouver devant les œuvres de l’art indigène cette sorte de saisissement dont nous ne pouvons nous défendre nous-mêmes après tant de changements survenus dans les idées religieuses du monde. Les empereurs, les riches particuliers firent transporter par mer et dresser sur les places publiques, dans les palais, dans les jardins, des obélisques, des sphinx, des statues, des tables couvertes d’hiéroglyphes ; c’étaient surtout pour eux des motifs de décoration. Les prêtres de leur côté virent là un moyen puissant d’entretenir cette soif du mystère qui dévorait la société romaine ; et ainsi on répandit en Italie par voie d’importation des monuments contemporains des antiques dynasties de l’Egypte (1).

Telles sont les raisons pour lesquelles on vit réunies dans un même temple des images de trois styles différents. Les unes et les autres furent colportées dans toutes les parties de l’Empire ; les plus grandes et les plus belles se trouvent, comme de juste, en Grèce et en Italie. Il y avait à Rome des boutiques où l’on vendait de ces objets de dévotion (2). Ceux qui avaient un moindre volume passèrent dans les provinces occidentales; les figurinesen bronze ou en terre cuite émaillée devinrent surtout très communes; elles étaient souvent fabriquées dans le plus ancien style et on y inscrivait des hiéroglyphes véritables (3). On en a exhumé un grand nombre sur divers points de la France, à Clermont- Ferrand (4), à Nuits (Côte d’Or) (5), en Alsace (6). Il est probable que le commerce alexandrin en porta jusqu’aux dernières limites du monde antique.

Aux différences de style correspondent autant de différences dans les attributs des divinités égypto-grecques. Il y en a un certain nombre qui n’ont pas à proprement parler un sens religieux ; tels

(1) V., outre ceux que nous avons cités çà et là dans nos catalogues de Pompéi et de Rome, outre les obélisques : la statue d’un roi pasteur qui se trouve à la Villa Ludovisi , Bullettino délia commissione di archeologia comunale di Roma , 1877, p. 100.

(2) Lettres de Paciaudi à, Caylus, publiées par Sérieys. Paris, 1802, in-8°, lettre Vil. Lettres de Caylus à Paciaudi, publiées par Ch. Nisard. Paris, 1877, lettre du 9 avril 1759.

(3) Bullet. dell’ insl. di eorr. arch. di R., 1878, p. 68-69. Cf. Annali, 1876, p. 243.

(4) Mélanges d’archéologie égyptienne et assyrienne, t. III, p. 65.

(5) Revue archéol., 1865, p. 72.

(6) Schœpflin, Alsatia illuslrata, t. I, part. I, p. 494.

sont les animaux et les plantes de la vallée du Nil, l’ibis, le crocodile, rhippopotame, le palmier ; on les rencontre souvent sur les mosaïques, les fresques, les bas-reliefs, à côté d’Isis ou de Sérapis; ils y figurent, non pas comme symboles , mais seulement afin de rappeler d’une manière sensible le pays d’où le culte était sorti. D’autres attributs sont devenus aussi des motifs de décoration, mais sans avoir perdu complètement la signification mystérieuse qu’ils avaient à l’origine : tels sont les sphinx et les obélisques. D’autres sont propres au culte : c’est le cas de tous les instruments qui servaient à un usage pratique, tels que le petit seau, le sistre, l’œnochoé à long bec ; bien qu’à l’origine on eût peut-être attribué à la forme qu’on leur donnait une valeur symbolique (1), ils ont été pris plutôt comme emblèmes que comme symboles; ils jouent le rôle que l’on assignait sur les monuments de la religion romaine à la patère et au simpulum par exemple ; le sistre surtout a toujours été choisi pour désigner les personnes et les choses consacrées aux dieux égypto-grecs. Enfin viennent les symboles proprement dits, ceux qui représentent par un signe sensible, non une collection d’individus et un ensemble de pratiques, mais une idée abstraite ; le nombre en est considérable et on ne peut guère espérer en dresser une liste complète. Lorsque le symbolisme devint à la mode chez les Romains de l’Empire, ils puisèrent sans réserve dan s l’art de l’Egypte , qui sous ce rapport leur offrait plus de ressources que tout autre. Où s’arrêtèrent leurs emprunts? Il est difficile de le dire; à mesure que des idées nouvelles s’introduisirent dans les esprits et que, pour résister aux progrès du christianisme, on alla chercher des armes dans tous les temples du monde, chaque phase de la lutte ajouta quelque chose aux représentations figurées des religions de Rome ; les systèmes philosophiques, qui comptaient presque autant de variétés qu’il y avait de philosophes, apportèrent chaque jour leur contingent; les caprices de l’imagination individuelle se donnèrent carrière dans l’invention et la combinaison des symboles; bien des surprises sont donc réservées à l’archéologie, et un classement méthodique serait condamné d’avance (2). Il n’est même pas très sûr que le mystère dont on enveloppait certaines images fût plus facile à pénétrer pour les anciens que pour nous, et que nous ne perdions pas notre peine en cherchant à rendre précises des idées qui ne l’étaient pas toujours pour ceux mêmes qui les

(1) Plut., De Is. et Os., p. 670, 671.

(2) V. les Abraxas.

LES MONUMENTS FIGURÉS

mettaient en circulation. On arrive quelquefois à expliquer des représentation figurées de l’alexandrinisme, dont on ne peut pas prévoiries singularités, en les rapprochant des différentes écritures de l’Egypte; les Romains en ont tiré bien des signes qu’ils ont interprétés à leur manière. Nous n’entrerons pas dans une étude dont on ne voit point les bornes. 11 y a cependant quelques symboles qui ont plus d’importance que les autres : ce sont ceux dont on a fait en quelque sorte les insignes du culte même, ceux qui conviennent à toutes les divinités égypto-grecques en général et ne conviennent pas à d’autres dans le Panthéon de l’Occident, si bien que leur présence sur les monuments est à elle seule un indice suffisant et indiscutable.

La fleur du lotus , dont le calice bleu s’épanouit chaque matin à la surface des eaux, avait été choisi par les Egyptiens comme le symbole de la résurrection. Par une association d’idées naturelle, on y vit celui de l’immortalité , et on le plaça au-dessus du front d’Isis, de Sérapis, d’Horus, comme les Egyptiens l’avaient fait pour leur dieu Nowré-Toum (1). Quelquefois Isis est représentée portant la fleur à la main, et Horus sortant du calice. Par suite le lotus est devenu un motif de décoration très commun ; il orne les objets sacrés et tout ce qui , de près ou de loin, a rapport au culte.

L’épervier chez les Egyptiens était l’image même de la divinité ; aux basses époques , cet oiseau , figuré en hiéroglyphe , signifiait dieu (2). Faute de savoir qu’il devint un des symboles de l’alexandrisme, on a été embarrassé pour expliquer des monuments où il était représenté (3). Il porte quelquefois au-dessus de la tête le croissant et le disque, et doit, dans ce cas, être considéré comme une sorte de dieu Lunus des Egyptiens. Il exprime ainsi que le lotus des idées de renaissance, de renouvellement.

Apulée , décrivant les attributs d’Isis , dit qu’elle tenait à la main un vase surmonté d’un aspic : « aspis , caput extollens arduum , cervicibus late tumescentibus (4). » Le serpent que les Egyptiens appelaient drà , les Grecs oùpôtioç ou (WiXujxoî’, et qui porte chez les Arabes le nom d'hadjé , se voit dans une attitude

(1) Pierret, Dictionnaire d archéologie égyptienne : Lotus.

(2) Brunn, Monument des Atérius. Arcus ad Isis; dans : Bullettino delV inst. di corr. a rch. di R., 1848, p. 97. Annali, 1849, p. 363.

(3) Bullettino délia commissione di archeolog. comunale di Roma, 1876, p. 94, tab. XIV, 4.

(4) Métam., XI, p. 760.

exactement semblable à celle que peint Apulée, non seulement auprès d’Isis, mais encore tout seul ou réuni à d’autres symboles sur les objets du culte. Il dresse la tête , son cou se gonfle, sa queue se replie sous son corps. Dans l’écriture hiéroglyphique , son image exprimait l’idée de déesse (1).

Ces attributs , on le voit , ont un caractère commun ; ils représentent par des symboles empruntés à l’Egypte la divinité dans son essence même et dans sa conception la plus générale, abstraction faite de toute légende. Il nous faut , maintenant , passer en revue ceux qui conviennent à chaque divinité en particulier.

§ 3. — Sérapis (2).

Tacite voulant faire connaître Sérapis à ses lecteurs s’exprime ainsi : « Beaucoup prétendent que c’est Esculape, parce qu’il guérit les maladies ; plusieurs en font Osiris , la plus ancienne divinité des Egyptiens, ou Jupiter , comme maître de toutes choses ; la plupart, aux attributs qui apparaissent en lui , reconnaissent Pluton ou croient le deviner (3). »

Dès le quatrième siècle , les Grecs fixèrent le type de ce dieu , qu’ils identifiaient avec Zeus , Asklépios et Hadès. Une tradition assez vague (4) rapporte qu’un artiste nommé Bryaxis fit pour un roi d’Egypte une statue de Sérapis qui fut placée dans le grand temple d’Alexandrie. Brunn (5) suppose avec raison que ce Bryaxis n’est autre que le sculpteur athénien qui avait travaillé avec Scopas au fameux mausolée d’Halicarnasse , et qu’ainsi un ciseau habile offrit au monde grec l’image idéale du nouveau dieu, aussitôt que son culte eut été imaginé (6). D’après un témoignage antique (7), cette statue aurait été un composé des métaux les plus précieux , et l’artiste, après l’avoir achevée, l’aurait

(1) Pierret , l. c. : Uræus.

(2) Sur tes représentations figurées de Sérapis, v. Winckelmann, Hist. de l'art, V, I, 30 et 33. Visconti , Mus. P. Clem., II, tav. I, VI, tav. 14 et 15. Zoega, dans Welckers Zeitschrift, I, p. 454 et suiv. Braun , Ruinen und Museen Roms, p. 422. Overbeck, Kunst mythologie : Zeus, p. 305.

(3) Hist., IV, 83, trad. Burnouf.

(4) Athénodore, fils de Sandon, dans Clem. Alexand., Protrept,, IV, 48, p. 42 et suiv. (éd. Potter).

(5) Geschichte der Griechischen Künstler, t. I, p. 38a.

(6) V. encore Overbeck, Die antiken Schriftquellen zur Geschichte der Bildenden Künste bei den Griechen , n° 1325.

(7) Athénodore , cité plus haut.

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recouverte d’un vernis noir. Pline l’Ancien (1) mentionne aussi une statue colossale de Sérapis, qui se trouvait encore, au premier siècle , dans le Labyrinthe d’Egypte et qui aurait été faite d’une émeraude de neuf coudées, c’est-à-dire probablement d’une sorte de pierre de couleur sombre. Nous voyons, en effet, par les monuments qui nous sont parvenus, que les artistes ont quelquefois cherché, pour représenter Sérapis, une matière foncée qui contribuât à produire sur l’âme du spectateur une impression grave et même triste.

Comme Zeus, Sérapis prend sous la main des Grecs la forme d’un homme dans la maturité de l’âge ; ses membres ont tout le développement que peut donner la plénitude de la vie ; une abondante chevelure tombe sur son cou ; une barbe épaisse étage ses boucles autour de son visage. Comme le maître de l’Olympe il tient souvent le sceptre, et quelquefois l’aigle est à ses pieds. Un certain nombre de monuments le représentent assis sur un trône à dossier élevé , comme le Zeus de Phidias. Enfin , il rappelle le souverain des dieux par la majesté de ses traits et de son attitude. Mais quelquefois aussi les artistes ont donné à sa physionomie une expression qui le rend plus semblable à Hadès. Les boucles supérieures de sa chevelure, au lien d’être rejetées en arrière, retombent assez bas sur son front ; ses sourcils se contractent ; son visage prend cet air menaçant qui distingue le maître des régions souterraines. Près de lui se tient un cerbère à trois têtes : « Celle du milieu , qui est la plus élevée , appartient à un lion ; celle de droite est d’un chien, à l’air doux et caressant; et celle de gauche est d’un loup rapace. Un serpent entoure de ses nœuds le corps de ces animaux , et sa tête vient s’abaisser sous la main droite du dieu (2). « Si Sérapis n’emprunte rien à Asklépios, c’est que chez les Grecs le dieu de la médecine était représenté à peu de chose près comme Zeus lui-même.

Mais l’attribut distinctif de Sérapis c’est le calathos qui surmonte sa tête; cette corbeille, symbole de fécondité et d’abondance , que l’on portait en grande pompe dans les mystères d’Eleusis, devient la coiffure du dieu, qui représente , comme toutes les puissances chthoniennes, la vie sans cesse éteinte et sans cesse renaissante. Le calathos est quelquefois orn&extérieu-

(1) Hist. nat., XXXVI , 19.

(2) Macrobe, Saturn., I, 20. Les Cerbères à trois têtes ne sont pas rares parmi nos monuments; mais nous n’en avons peut-être pas un seul où ces trois têtes appartiennent à des animaux différents. Cette observation est d'Overbeck.

25Ü LES DIVINITÉS d’aLEXANDRIE HORS DE L’ÉGYPTE.

renient d’épis de blé, et des branches d’an arbre que Visconti (1) dit être le chêne , mais dans lequel nous reconnaîtrions plutôt , avec d’autres archéologues, l’olivier. D’autres fois, la tête de Sérapis est ceinte d’un bandeau auquel viennent s’adapter des rayons qui forment comme une auréole ; mais cet attribut n’est pas aussi caractéristique que le calathos , et les exemplaires où il figure ne sont pas en grand nombre. Enfin il arrive que le front du dieu est seulement surmonté d’une fleur de lotus, comme celui d'Isis, sa compagne, et qu’il tient dans la gauche une corne d’abondance, au lieu de sceptre, et dans la droite un gouvernail.

Overbeck (2) cite dix-huit bustes de Sérapis, et on pourrait facilement grossir ce nombre. Il les partage en deux classes : la première comprenant ceux dont l’expression est plus calme , plus majestueuse , quoiqu’il s’y mêle toujours un peu de mélancolie ; la seconde, ceux qui donnent à la physionomie du dieu un air plus sombre, plus farouche, et dont les formes sont moins nobles. Le plus beau type de la première classe est le buste colossal en marbre pentélique que l’on, peut admirer au Vatican (3). Sérapis a toute la majesté de Zeus ; mais il n’en a pas la sérénité; l’expression qui domine sur son visage est celle d’une bonté mélancolique. C’est bien ainsi qu’on se figure le maître des enfers , qui, suivant les paroles de Zoega, « retient les âmes des morts dans son empire , non pas par les chaînes de la nécessité , mais par le charme de ses sages et séduisantes paroles. » La chevelure retombe sur le front et l’enveloppe, symbole des épaisses ténèbres dans lesquelles est plongé le royaume des ombres. Le vêtement ne se compose pas seulement, comme chez Zeus, de l’himation qui laisse l’épaule droite à découvert, mais encore d’un chiton plissé qui couvre la poitrine jusqu’au cou, ainsi qu’on le voit généralement sur toutes les représentations de Sérapis. Nous citerons encore un bel exemplaire en marbre blanc conservé au musée Britannique (4); l’expression est semblable à celle du buste du Vatican ; sur la tête est un calathos orné de branches d’olivier. A la limite des deux classes et comme pouvant servir de transition , il faut ranger une tête colossale en basalte vert qui se trouve à la Villa Albani (5). Ce qui contribue surtout à lui donner

(1) V. notre Catalogue, n° 32.

(2) Kunst Mythologie : Zeus. Sarapis.

(3) Y. notre Catalogue , n° 19.

(4) Ibid., n° 20.

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un caractère grave et pensif c’est la proéminence du bas du front; les yeux , très enfoncés dans leurs orbites, semblent porter leurs regards au loin et refléter la pensée profonde du dieu qui gouverne la nature entière. Mais ce n’est plus 1a, beauté idéale de Zeus. Le défaut de noblesse est très sensible surtout dans un buste en marbre de Paros que l’on conserve au Louvre (1); la physionomie se distingue au premier coup d’œil de celle de Zeus « non seulement par son expression sombre , mais encore par le manque absolu de majesté idéale. De plus le nez court , la figure trapue lui prêtent un caractère de férocité brutale (2). »

Les quinze statues de Sérapis que cite Overbeck reproduisent presque toutes exactement le même type. Une des plus intactes est celle qui a été trouvée à Pouzzoles et qui est aujourd’hui au musée de Naples (3). Le dieu est assis; sa main, élevée plus haut que sa tête par un geste vigoureux , tient un long sceptre ; sa droite est abaissée vers Cerbère ; la pose est pleine de noblesse, quoiqu'un peu raide. La statue du Vatican que donne ensuite notre Catalogue (4) est d’un travail plus délicat ; les mouvements sont plus souples, les draperies mieux jetées; mais l’ensemble ne produit pas l’impression qu’on attend d’une œuvre qui vise à l’idéal. Une statuette en argent d’une collection anglaise (5) offre ceci de particulier que la main gauche tient une corne d’abondance au lieu d’un sceptre. Sérapis a été très rarement représenté debout par les sculpteurs; un joli petit bronze de Florence offre seul peut-être l’image de ce type (6).

Plus rares encore sont les représentations de Sérapis sur les bas-reliefs. Un autel votif du Vatican en offre un exemple bien caractérisé (7). Welcker donne la liste de quatorze bas-reliefs funéraires où il croit reconnaître la figure du dieu alexandrin (8). Plusieurs archéologues s’écartent de cette opinion ; quelques-uns veulent que le personnage en question ne soit pas le dieu luimême , mais un mortel identifié avec Sérapis. Quoi qu’il en soit , il y a là matière à discussion. Un bas-relief en terre cuite du

(1) V. notre Catalogue , n° 26.

(2) Frôhner.

(3) Y. notre Catalogue, n° 31.

(4) Ibid., n° 32.

(5) Ibid., n° 33.

(6) Ibid , n° 34.

(7) Ibid., n° 98.

(8) Ibid., n° 90.

musée de Naples (1) offre au contraire une image de Sérapis dont l’attribution n’est pas douteuse; car elle est parfaitement semblable aux statues les mieux conservées. Le même type se rencontre aussi fréquemment sur les lampes.

Parmi les nombreuses monnaies qui représentent Sérapis , il n’y en a qu’une qui offre un sujet dont nous n’ayons pas encore parlé ; c’est une pièce autonome d’Odessos (2), sur laquelle on voit le dieu porté par un cbeval au galop ; il est probable que si on lui a donné pour compagnon cet animal qui est l’attribut ordinaire de Poséidon , c’est que les habitants d’Odessos avaient confondu Sérapis avec le souverain des mers ; cette identification , quoique plus rare que les autres , n’est pas sans exemple.

Les sujets figurés sur les gemmes ne se distinguent pas de ceux que l’on peut observer sur les autres monuments. La tête de Sérapis y est représentée tantôt de face , tantôt de profil , et les graveurs, comme les sculpteurs, lui ont donné une expression tantôt triste et mélancolique, tantôt farouche et passionnée. Deux pierres de la collection formée à Rome par Cadès (3) peuvent servir d’exemples de l’un et de l’autre type. Sérapis assis paraît sur les gemmes dans l’attitude et avec les attributs que nous lui connaissons déjà, si ce n’est qu’il y est quelquefois beaucoup plus semblable à Zeus ; souvent le Cerbère est remplacé par l’aigle et le dieu tient dans la gauche un foudre au lieu du sceptre. On lui voit aussi à la main une phiale (4), qui contient sans doute l’eau rafraîchissante promise aux bienheureux ; une monnaie d’Hadrianopolis (Thrace) (5) présente d’ailleurs le même sujet. Enfin, il faut noter qu’un certain nombre de gemmes portent, autour de l’image sacrée, cette légende : « Sérapis seul est Zeus (6), » ou encore : « Grand est le nom de Sérapis (7). » D’après ces inscriptions , il n’est pas douteux que l’on attribuait aux pierres où était gravé le nom ou l’image du dieu une vertu prophylactique.

(1) Y. notre Catalogue, n° 91.

(2) Ibid,., n° 185.

(3) Ibid, n» 135.

(4) Ibid., n°

(5) Ibid., n° 183.

(6) Ibid., n°‘ 138, 139, 143. Cf. n» 213.

(7) Ibid., n° 138.

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§ 4. — Isis.

Le costume que porte Isis sur les monuments de l’Europe varie d’abord suivant le style de l’ouvrage. C’est surtout lorsqu’on a voulu imiter la manière des Egyptiens que la diversité est devenue grande; suivant qu’on a voulu être plus ou moins fidèle, on a puisé plus ou moins dans l’attirail hiératique. Sur un basrelief (1), une romaine vêtue en Isis a au-dessus de la tête le disque de la lune et les cornes de vache et tout son corps est enveloppé dans de longues ailes repliées. Sur un camée en ivoire du Vatican (2), la déesse est coiffée de la poule de Numidie ; telle statue de la Villa Hadrienne (3) porte le klaft et tient le tau à la main. Le front de telle autre est surmonté de deux larges plumes (4). Nous ne pouvons donc que répéter ce que nous avons dit des attributs en général : un classement dans les ouvrages d’imitation est impossible, parce qu’aucune règle fixe n’a limité la fantaisie des artistes. Ce qui est certain, c’est qu’on avait inventé pour Isis, à l’époque alexandrine, un costume spécial, qu’Apulée (5) décrit dans tous ses détails. La coiffure est ainsi dépeinte : « La déesse avait une épaisse et longue chevelure dont les anneaux légèrement bouclés et dispersés çà et là sur son cou divin flottaient avec un mol abandon. » Les accessoires qu'énumère ensuite l’auteur ne se retrouvent pas partout. Il parle en ces termes du vêtement : « Sa robe, faite d’un lin de la dernière finesse , était de couleur changeante et se nuançait tour à tour de la blancheur du lis, de l’or du safran, de l’incarnat de la rose. Mais ce qui frappa le plus vivement mes regards, ce fut un manteau si parfaitement noir qu’il en était éblouissant. Ce manteau, jeté sur elle en travers , lui descendait de l’épaule droite au-dessous du côté gauche, comme eût fait un bouclier. Un des bouts pendait avec mille plis artistement disposés et il se terminait par un nœud en franges qui flottait de la manière la plus gracieuse. » La robe de dessous tissue de lin, le manteau ( palla ) bordé de franges ( fvmbriæ ), jeté en travers de l’épaule droite au côté gauche et noué par un bout sur la poitrine, sont devenus, depuis Winckelmann , le critérium assuré auquel on reconnaît les figures

(1) V. notre Catalogue, n° 101.

(2) Winckelmann, Storia dell’ arte , Ed. Fea, t. I, p. 451.

(3) Y. notre Catalogue , nu‘ 57, 58, 59.

(4) Ibid., n° 52.

(5) Métam., XI, p. 756 à 758, traduct. Bétolaud.

d’Isis. Il faut y joindre le sistre et le petit seau ( cymbium , situla), qu’elles tiennent d’ordinaire à la main. Elles devraient, en outre, suivant Apulée, être chaussées de sandales tissues avec les feuilles du palmier.

Autant il y a de divinités gréco-romaines avec lesquelles l’Isis égyptienne a été identifiée, autant on peut former de groupes parmi les attributs qu’on a empruntés aux cuites grecs pour orner ses images.

Isis est d’abord une divinité sidérale : « C’est moi, dit-elle dans Apulée (1), dont la volonté gouverne les voûtes lumineuses du Ciel. » Comme telle , elle absorbe quatre ou cinq divinités égyptiennes : Nout, Hathor, Neith, Nauth... (2), etc. Elle embrasse ainsi tout le firmament. Outre ce rôle général, elle en avait un plus particulier. L’astre Sepet, dont le lever héliaque marquait le commencement de l’année, lui était consacré. Les Grecs, constatant l’identité de Sepet avec leur Sirius, acceptèrent aussi cette fonction et représentèrent Isis assise sur le Chien, qui était chez eux' le signe de cet astre; un groupe de ce genre était placé à Rome au-dessus de la porte d’entrée de l’Isium de la IXe région (3) ; un bas-relief du musée Kircher, trouvé à Cervetri, en donne une idée exacte (4). Il semble que c’est par suite d’une erreur (5) que les Grecs , Plutarque (6) entre autres, ont cru qu’Isis était aussi une déification de la lune. Quand ils virent, en Egypte, la tête de la déesse coiffée des cornes de vache, ils ne pénétrèrent pas le sens du sjmbole, qu’on leur cacha peut-être ; mais ils furent frappés de la ressemblance que cette image présentait avec celles d’Io ; dès le temps d’Hérodote (7), ils l’avaient remarquée et, comme Io avait chez eux pour attributs des cornes qui étaient aussi bien celles de la lune que celle d’une vache (8), il n’en fallut pas davantage pour construire toute une légende. On prétendit qu’Io avait passé en Egypte, où elle avait été reçue par Isis (9), puis, qu’elles ne différaient pas l’une de l’autre. Et ainsi Isis prit chez les Grecs une fonction qui, dans le Panthéon

(1) Métam., XI, p. 762.

(2) V. ces mots dans Pierret , Dict. d’archéol. égypt. •

(3) Y. plus haut, p. 226, n. 4.

(4) V. notre Catalogue, n° 93.

(5) Pierret , ouvrage cité , article Isis.

(6) De Is. et Os., p. 371.

(S) Smith, Dictionary of greek and roman mythology : lo.

(9) V. plus haut l’Isium de Pompéi et notre Catalogue , n° 218.

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égyptien, était réservée primitivement à un dieu spécial (1). Elle porta sur la tête le croissant et ne se distingua plus de Phébé. De là à lui donner pour insigne la pleine lune il n’y avait qu’un pas : « Elle avait au-dessus du front, dit Apulée, une plaque circulaire en forme de miroir, laquelle jetait une lumière blanche et indiquait que c’était la Lune (2). » Puis on réunit le croissant et le disque et, en définitive, il se trouva que la coiffure de la déesse ressemblait parfaitement à celle qu’on lui voyait en Egypte, mais qu’elle avait un sens symbolique tout différent (3). Enfin Isis, considérée comme divinité sidérale, fut revêtue d’un manteau brodé « étincelant d’innombrables étoiles, au centre desquelles une lune dans son plein brillait de sa radieuse et vivante lumière (4). »

Isis, chez les Egyptiens, n’avait pas l’empire des mers; il était naturel qu’elle le conquît, lorsqu’elle eut été adoptée par un peuple de navigateurs. Dès lors, « elle gouverne les souffles salutaires de l’Océan (5) ; » c’est du milieu des flots qu’elle apparaît au Lucius d’Apulée, sur les rivages de Kenchrées. Sous le vocable de Pharia ou Pelasgia, elle est adorée à Corinthe (6) et sur la plupart des côtes où touchent les Alexandrins. On donne son nom à des bateaux marchands (7), à des vaisseaux de guerre (8); son image est quelquefois placée à la proue (9). Dans les naufrages, on implore sa protection, et, si l’on y échappe, on expose dans ses temples, comme ex-voto , de petits tableaux où est représentée la catastrophe (lü). La plus grande fête de son culte est une fête maritime, celle du Navire (11). Sur un grand nombre de monnaies des villes de l’Asie (12), Isis Pharia est représentée debout sur une galère, tenant une voile enflée au-dessus de sa tête ; quelquefois, on voit auprès d’elle un phare et deux Tritons sonnant du buccin (13).

(1) Pierret, Dict. d'arch. égypt. : Aah.

(2) Métam., XI , p. 757.

(3) Pierret, ouvr. cité : Isis.

(4) Apulée, l. c., p. 759.

(5) Ibid., p. 762.

(6) Pausan., II, iv, 6.

(7) Annali delV Inst, di corr. arch. di fl., 1865, p. 323.

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