PREMIÈRE PARTIE
Histoire du développement du poulet dans l’œuf.
Le développement de l’embryon dans l’œuf de poule a lieu, suivant le docteur Pander, à une température de 28 à 52° Réaumur. Je sais par expérience combien il importe de ne pas dépasser ces limites, ni en plus, ni en moins , lorsqu’on fait usage de la machine d’incubation; mais iJ ne faut pas croire toutefois qu’une chaleur plus grande ou moindre arrête inévitablement l’évolution. Il est possible que le nid des poules qui couvent avec beaucoup d’ardeur, lorsqu’il est placé dans un endroit sec , offre souvent au-delà de 32°. Je m’en suis convaincu par le toucher. En maniant la machine à couver, je m’étais habitué à reconnaître la température de 3i°, qui, de peu supérieure à celle du corps de l’homme, détermine un sentiment de chaleur, si bien que, sans considérer le thermomètre, je pouvais décider avec certitude s’il était nécessaire ou non d’augmenter le feu de la lampe. Mais j’ai eu plusieurs couveuses dont le nid communiquait à ma main, non le sentiment d’une chaleur agréable, mais celui d’une chaleur qui semblait s’élever au-dessus de32 . Je n’ai pas pu
mesurer cette température au juste, parce que je n’avaispas de thermomètres assez petits à cet effet. — Dans ma machine d’incubation , la température s’élevait parfois, pendant quelque temps, à 55°, sans que les œufs se gâtassent; cela arrivait seulement lorsqu’ils étaient en contact immédiat avec le métal. Dans ce cas, la partie du vitellus la plus voisine de la paroi métallique offraitune décomposition, et les embryons, lorsqu’ils étaient peu avancés, étaient toujours morts, à quelque distance qu’ils se trouvassent du point altéré du vitellus. Lorsque la température est de quelques degrés inférieure à 28°, l’embryon meurt moins souvent encore ; son développement marche seulement plus lentement; après cela, la température peut encore baisser davantage, sans que la vie s’éteigne ; mais il y a une suspension de l’évolution. Dans le courant du mois de juin, j’avais laissé un œuf dans ma chambre; lorsque je l’ouvris au bout de trente heures, le cœur offrit une pulsation sans l’emploi d’aucune chaleur artificielle. J’attendais une deuxième pulsation, et elle eut lieu après un très longintervalle. Rendu attentif par ce fait, je fis des expériences en exposant des œufs couvés à l’air atmosphérique, au mois de juillet (par une chaleur assez forte), dans une chambre située au nord et dont les croisées étaient laissées ouvertes pendant la nuit ; il n’arriva jamais que l’embryon fût mort au bout de vingt-quatre heures; le cœur battait encore, mais à de très longs intervalles, tantôt en moins d’une minute, tantôt en cinq minutes et au-dessus. J’expérimentais sur des embryons qui n’avaient pas plus de cinq jours; il est à croire que les embryons plus âgés auraient eu encore plus de ténacité de vie. Dans la seconde moitié du mois d’août, les jeunes embryons ne survivaient pas à l’effet de la température fraîche , lorsqu’elle était appliquée pendant vingt-quatre heures. Les embryons soumis à cet abaissement de température ne présentaient d’autre différence d’avec les embryons ordinaires, que dans l’état des vaisseaux et du sang ; leurs vaisseaux me paraissaient moins pleins et le sang moins rouge.
Indépendamment de la chaleur, la position de l’œuf influe aussi sur le développement; en effet, les œufs placés verticalement; dans la machine à couver ont coutume de mourir en peu de temps.
Le peu de fixité dans les phases du développement est dans le rappQrt le plus intime avec l’influence que les différens degrés de chaleur exercent sur le& manifestations vitales du fétus. Tous les observateurs qui ont cherché à donner l’histoire de ces périodes, d’après la succession de l’évolution, se sont plaints de l’inégalité du temps que les œufs mettent à se développer. 11 pourrait, pat’ conséquent., paraître oiseux d’y revenir ; toutefois, je crois devoir exposer les principes d’après lesquels j’ai fixé les périodes du développement; çar si on ne s’attache pas à de semblables principes, on risque de fournir une histoire du développement tout-ù-fait monstrueuse , dont les données individuelles ne sont nullement concordantes.
Wolff lui -même , qui a pourtant été si exact, a indiqué plusieurs données qui ne peuvent être conciliées les unes avec les autres. Ainsi, d’après lui , le cœur , à la fui du deuxième jour, ne serait pas encore couvert du véritable amniosou de la couche séreuse du blastoderme (développement extrêmement lent!) ; à la fin du troisième jour, le fétus doit se recourber de telle façon que la tête touche à la queue (forme qu’il offre rarement avant le cinquième jour!), et ce n'est qu 'après le cinquième jour révolu que le sac urinaire [allanloïs , chorion ) doit se manifester (développement également beaucoup trop lent!). Ces trois observations peuvent être exactes, prises en particulier, mais elles sont absolument inconciliables.
Les inégalités dans les phases du développement sont de deux sortes : ]° inégalités dans la simultanéité des phénomènes; 2° inégalités dans la marche du développement en général.
Les inégalités de la première espèce ne sont pas fortconsidérables. On trouve en général que les parties procèdent d’autant plus également dans leur développement, que leurs rapports physiologiques sont plus intimes, surtout en ce qui a trait à l’évolution elle-même. Ainsi le mésentère et l’intestin se déterminent réciproquement d’une manière tellement immédiate que la formation de Ton ne peut pas devancer celle de l’autre. La formation de l’encéphale et de l’intestin offrent moins de concordance. Le rapport le moins constant que j’aie observé, est celui de la courbure générale du corps avec le reste de l’évolution. Quelquefois le conforme, à la fin du troisième jour , un angle droit avec le tronc; dans d’autres cas, au contraire, et à la même époque, le dos est presque entièrement droit à partir de l’occiput. Enfin, les déviations les plus nombreuses sont offertes par la disparition des parties dont la fonction a cessé. Ainsi , souvent la veine terminale n’existe plus à la fin du cinquième jour, tandis que dans d’autres cas elle est encore parfaitement distincte le dixième jour.
Un rapport beaucoup plus chancelant que le rapport de la simultanéité est offert par la marche du développement relativement à la durée de l’incubation ; c’est la grande pierre d’achoppement pour l’observateur qui , voulant observer un moment déterminé, ne peut presque pas arriver à son but, s’il ne tient pas compte de toutes les circonstances et s’il ne les domine. J’ai vu des œufs, après sept jours d’incubation, présenter des embryons comme s’ils n’étaient couvés que depuis deux jours révolus. Relativement aux œufs que l’on soumet à la machine d’incubation, il est presque impossible de calculer la marche de l’évolution, si l’on ne commet quelqu’un uniquement chargé d’entretenir une température uniforme. Il n’est pas facile d’indiquer la raison de ces déviations pour chaque cas particulier, par la raison qu’il faut tenir compte de plusieurs rapports qui agissent à la fois. Voici ce que l’expérience m’a appris à ce sujet.
Et d’abord, il m’a semblé que les œufs se développent en général plus vite au prin-
temps et au commencement de l’été qu’en automne. Mais le milieu cle l’été ne fut pas moins favorable, de sorte que je ne suis pas tout-à-fait sûr si la saison exerce une influence propre, ou si cette influence consiste uniquement dans celle de la chaleur. Toutefois le développement rapide des œufs au commencement du mois de mai me semblait prouver en faveur d’une influence particulière des saisons. Mais, dans tous les cas, les saisons n’occasionnent que des différences peu notables.
L’influence de la chaleur est beaucoup plus grande et tellement reconnue , qu’il est inutile de nous y arrêter. J’ai toujours trouvé que les œufs situés sous la poitrine de la poule se développent plus rapidement que ceux qui se trouvent sur le bord du nid , sous les ailes.
Mais ce qui constitue surtout une grande cause de différence dans l’évolution, du moins pour les premiers jours de l’incubation , c’est l’âge de l’œuf. Parmi les œufs achetés au marché à la En du mois de juillet , il y en avait à peine la moitié qui se développait; moins de la moitié, parmi ceux achetés pendant le mois d’août; et en septembre je n’en sauvais que deux sur trente. Comme les œufs que l’on achète à ces époques au marché sont vieux pour la plupart , et que dans le même temps je réussissais à faire éclore presque tous les œufs frais, il me fut aisé de confirmer la remarque déjà faite anciennement que des œufs pondus depuis longtemps, lors même qu’ils paraissent encore entièrement frais à nos sens, sont pourtant souvent impropres à se développer. Je crus reconnaître aussi qu’il s’était opéré une métamorphose dans le jaune, indépendamment des changemens amenés par l’évaporation insensible , à laquelle n’échappent même pas les œufs qui ne sont pas fécondés. 11 m’a semblé voir autour du blastoderme une couche de globules vitelüns blanchâtres plus considérable que celle que l’on y remarque à letat frais des œufs. Comme ces globules blancs concordent avec ceux qui s’amassent dans les Halones pendant l’incubation, je crois que la métamorphose que subit sous l’influence du blastoderme le jaune de l’œuf couvé s’opère aussi hors de l’incubation, mais d’une manière extrêmement lente. 11 s’ensuit qu’au moment où l’on soumet à l’incubation un œuf qui n’est pas frais, il y a une disproportion entre le blastoderme et le jaune; circonstance qui empêche ou , pour le moins, retarde le développement. Des œufs qui sont vieuxpeuvent, lorsqu’on les soumet à la même température que des œufs frais, rester d’un ou de deux jours en arrière de ceux-ci, comme je m’en suis convaincu pour les cinq premiers jours ; j’ai moins d’expérience pour les périodes ultérieures.
Afin de pouvoir déterminer les époques pour les divers degrés du développement, je cherchai à établir une échelle normale. Je pris des œufs seulement pondus depuis quelques jours et je les glissai sous la poitrine de la couveuse ; puis je déterminai Je degré de leur développement à la fin du premier, du deuxième jour, etc. , jusqu’à la fin du cinquième, en cherchant à trouver les périodes intermédiaires, soit ap-
DU DÉYELOrPEMEJNT DES ANIMAUX. 5
proximativement par l’évaluation , soit par l’observation immédiate. Je crus devoir placer l’œuf dans ces circonstances favorables, afin de pouvoir déterminer exactement les périodes , parce que beaucoup de causes peuvent retarder le développement de l’œuf dans la machine, tandis qu’on ne conçoit pas que sous la poule ce développement puisse s’éloigner beaucoup de la marche normale. A cet effet, j’ai pris pour type le développement que j’ai observé le plus ordinairement dans les circonstances favorables indiquées. Du reste, comme il faut pour le moins une couple d’heures à un œuf actuellement froid pour se réchauffer, il est à remarquer que si on soumettaità l’incubation des œufs qui viennent d’être pondus et qui sont encore tout chauds, tous les développemens s’observeraient de quelques heures plus tôt que dans le cas contraire. On voit d’après cela que les périodes que j’ai déterminées sont plutôt trop longues que trop courtes.
On me demandera peut-être si le développement, tel que je l’ai déterminé pour les cinq premiers jours, se rapporte bien à toute la durée de l’évolution, qui est de vingt et un jours , ou bien si les œufs, dans le cas où ils seraient placés constamment sous la poitrine de la poule, ne seraient pas mûrs plus tôt. Cela est vraisemblable. Mais il n’est guère possible de faire une expérience à ce sujet , par la raison que les poules ne laissent pas les œufs tranquilles pendant toute la durée de la couvaison ; car au bout de quelques jours elles poussent les œufs du milieu sur les bords du nid, de sorte qu’un œuf qui a été situé sous la poitrine de la couveuse jusqu’au moment de la mobilité du fétus , vient ensuite à être placé sur le bord du nid ; il s’ensuit qu’il doit se développer plus lentement alors, et parla ne pas s’éloigner beaucoup du terme ordinaire.
J’ai partagé, pour plus de commodité, toute la durée de l’évolution du poulet dans l’œuf en trois périodes, d’après les caractères prédominans de la circulation. La première période s’étend jusqu’à la formation complète de la première circulation , et dure environ deux jours. La seconde période embrasse le temps pendant lequel la circulation a lieu parles vaisseaux du sac v i tel I aire ; elle est de trois jours , si on l’étend jusqu’au moment où les vaisseaux de l’allantoïde sont assez développés pour pouvoir prendre une part essentielle à la circulation. La troisième période , caractérisée par la circulation s’opérant par les vaisseaux de l’allantoïde, va jusqu’à la naissance et l’établissement de la circulation pulmonaire. Enfin la quatrième période, va de la fin de la précédente jusqu’au moment où la vie peut continuer hors de l’œuf.
Un phénomène qui se montre pendant toute la durée de l’incubation est la diminution qu’éprouve le poids de l’œuf. Suivant Pfeil {Diss. inaug. de evolutione pulli inovo incubato, Berol. 1823., in append.), les œtffs perdent cent dix-sept grains de leur poids pendant toute la durée de l’incubation ; la perte est un peu moindre dans les derniers temps , parce qu’il y a moins de liquide. Les œufs non couvés perdent aussi,
mais beaucoup moins; environ vingt-neuf grains dans l’espace de vingt et un jours. Ces déperditions sont dues, sans doute, à l’évaporation d’une partie du contenu de
l’œuf.