‹ Histoire du développement du droit romainChapitre 7 sur 53 · Les provinces · texte numérisé non relu

Les provinces

Les pages qui nous montrent Faction énorme que les provinces exercèrent sur Rome et sur les Romains, sont à peine écrites. Ce sont les plus sombres de l’histoire de Rome. Les provinces furent le tombeau du caractère national et de la liberté romaine. Favorisant l’arbitraire, la cupidité, l’orgueil, la débauche des Romains, elles les empoisonnèrent jusqu’à la moelle, et alors survint la décomposition complète d’un organisme qui, sans ces causes morbides, eût conservé la force et la santé qui avaient fait sa gloire pendant tant de siècles. Les provinces préparèrent l’Empire romain: il triompha à Rome à la suite de César et de son armée. J’ai signalé le tribunal du prætor perigrinus comme le banc d’épreuve du droit civil: les provinces furent la station expérimentale de l’Empire. .

Ce sont les provinces qui hâtent la transformation de la procédure criminelle : aux tribunaux populaires, on substitua d’abord les qæstiones perpef.uæ, puis la juridiction criminelle des fonctionnaires impériaux avec toutes les

innovations qu’elle entraîne à sa suite: l’appréciation discré-

tionnaire des juges, l’aveu arraché au moyen de la torture, les châtiments corporels, les peines capitales, choses qui eussent fait horreur au Romain du bon temps. Les provinces furent d'abord les victimes méprisées de ces expériences: à leur tour, les générations romaines suivantes pa^'èrent largement le crime de leurs ancêtres. Sous la République, les provinces avaient soniTert de 1 arbitraire et de 1 inhumanité de Rome. L’Empire ramena, des provinces à Rome,l’ère des cruautés. Et lorsque le peuple romain râla, épuisé, sous

INïRODTTCïION.

le Châtiment qu’il avait lui-même provoqué, alors vint le Barbare qui escalada le trône impérial, et mitlepiedsurlatete de son maître d’autrefois. L’univers s’était vengé de Rome.

Le livre I de cet ouvrage poursuit l’idée de causalité, mais, dépassant l’idstoire du droit romain, il remonte jusqu’aux origines préhistoriques du peuple romain (li.

Généralement riiistorien envisage l’individualité d un peuple, le type populaire, le caractère national, comme un fait acquis qu’il n’y a qu’à accepter. 11 ne se dissimule pas, il est vrai, depuis c[ue Montesquieu a fortement insisté sur ce point, cfue les circonstances les plus diverses ont exercé une influence déterminante sur l’ individualité des peujdes (drcûnstaiices yiatureMes ; le climat, le sol, et leur action respective; circonstances historiques : les destinées de la vie des peuples, leurs relations, amicales ou hostiles, avec d’autres peuples, etc.). Mais il n’a jamais réussi à démontrer pratiquement le fait de cette influence sur un peuple déterminé. La méthode à l’ordre du jour traite les divers peuples comme des entités déterminées qu’il faut étudier telles quelles. Pour ma part, je ne découvre dans l'histoire rien qui ait une existence à priori : tout est devenu, les nations elles-mêmes. Des individus, ries familles, des tribus sont les germes originaires d’où sont sortis les peuples. La nature a-t-elle déjà renfermé dans ces premiers germes l’individualité à venir des peuples? La réponse serait affirmative s’il en était des peuples comme des individus. L’embryon humain, sans nul doute, contient Phomine qui sera, et quel que soit le développement qu’amèneront pour lui les vicissitudes de 1 existence, il reste toujours le premier motif de son être; c est le moi inné, dont 1 homme ne se détache jamais. Mais les peuples ne naissent point, ils se forment et l’individualité

(l) [Dfi ce livre T projeté est né ensuite tout le livre des Indo-européens avant l histoire, néanmoins, pour rester complet, nous reproduisons ici toute la conclusion de cette introduction à Uhiskoire du droit romain.]

INTRODUCTION

qii ils acquièrent, leur type caractéristique, n’est point, comme le moi inné de l’être humain, l’œuvre de la nature, mais celle de Vkistoire. Le caractère d’un peuple est le résultat de toute la vie qu’il a vécue, de tout le passé de son existence. Celui qui p'ourrait scruter tous les événements qui se sont déroulés sur la terre et leurs cau-

ses ultimes, verrait toutes les conditions de l’existence terrestre, le sol, le climat, l’alimentation, les occupations, les faits importants, voire les personnalités éminentes, concourir Il la formation du caractère d’une nation déterminée.

L’action de tous ces éléments divers lui apparaîtrait aussi manifeste qu’au chimiste celle des éléments divers qui composent le corps qu’il vient d’analyser. La formation du caractère national échappe à l’œil de l’historien; mais il peut en saisir quelques indices. Certains faits dans la vie du peuple, influent si ouvertement sur son caractère propre, qu’il est impossible de nier leur puissance.

Il en est deux que je dois spécialement examiner à raison même du programme que je me suis tracé. J’ai déjà touché l’im : rabaissement du caractère des Romains, grâce aux dérèglements de leur vie dans les provinces livrées à leur arbitraire. L’autre est antérieur au peuple romain : il remonte à l’époque de la migration des peuples indoeuropéens d’Asie en Europe. Ce dernier événement, à la vérité, sort du cadre de ce livre, qui traite de 1 histoire du développement du droit romain, mais la préhistoire du peuple et du droit romain, a fourni, je crois, de précieux renseignements .

Le plus remarquable, je pense, est d’avoir fait connaître comment la migration des peuples indo-européens a imi de l’Asiatique l’homme destiné à ajouter,sur la terre européenne, une nouvelle page à l’histoire universelle. G est la migraüon qui a créé le tyf>e de l’Européen en opposition a\ec celui de l’Asiatique. Autre l’Indo-Européen a abandonné le sol natal,

INTRODTXTION.

autre il a touché le sol de le résultat de la migratiori.

après leur séparation, les leur existence les centres ne saurait en douter, les

l’Europe. Sa transformation est La différence de leurs destinées inégalités que créèrent dans où ils se lixèrent, furent, on causes qui amenèrent pour les

peuples européens les différences qui les signalent. Pour les Grecs, pour les Latins, pour les Germains, je suis a. meme de pouvoir indiquer les conditions spéciales de vie auxquelles ils ont obéi. Et si je pan iens à faire comprendre non-seulement commentla migration a pu influer sur le carac-

tère typique commun à tous les peuples indo-européens.

mais encore comment le site même de la patrie nouvelle a pu façonner le caractère individuel de ces trois peuples, j’aurai apporté une démonstration nouvelle de rimportance de ridée de la causalité extérieure, t’aurai mis au jour un fragment d’histoire là où l’on n’apercevait qu’un jeu de la fatalité.

Mais j’avais un autre but, encore, en fouillant dans les temps préhistoriques des Indo-Européens. J’avais à reconnaître, et cela sous un double rapport, l’antique droit romain. Je suis remonté tout d’abord jusqu’aux Aryas, le peuple père, afin de démêler quel fut son apport au droit romain; et cet a|)port, j ai reconnu qu’il fut bien minime. Je crois en avoir découvert la raison. La période de migration, b.u contraire, a fourni une contribution considérable au droit romain. Une série d’institutions romaines s’y rattachent intimement. Je ne m'appesantirai ])as sur l’organisation publique antique; elle fut toute militaire comme on sait. Elle marchait du reste de pair avec l’organisation militaire ellemême, dont la nécessité s’imposait et répondait à toute évidence à la discipline indispensable au peuple migrateur. Je citerai le régime des auspices, le ver sacrum, le rapj^ort emtre la fonction religieuse des pontifes et leurs attributions echniques,^ la clientèle, et surtout la constitution de la

INTRODUCTION

famille : la monogamie établie en principe, la situation de la femme mariée, la prohibition du divorce arbitraire, la force obligatoire des fiançailles, Tinterdiction de l’exposition des enfants mâles. J’espère pouvoir démontrer que toutes ces institutions se rattachent intimement aux nécessités de la migration.

Le lecteur' maintenant, je l’espère, se sent préparé à l’étude du thème qui va se développer dans le premier livre : l’idée de la causalité extérieure dans l’histoire primitive du peuple et du droit romains. Cette idée ne le quittera plus.

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