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Possession des demoiselles de Leaupartie.
L'abbé Porée raconte dans son mémoire que Msr de Luynes,
ayant reçu un soufflet d'une des jeunes malades, ne douta plus de la possession. Qu'on veuille bien jeter les yeux sur la pièce suivante, et l'on comprendra que l'évêque avait plus d'un motif pour en admettre la réalité. Elle prouve jusqu'où peut aller, en pareil cas, la prévention ou la mauvaise foi, et avec quelle discrétion il faut accueillir certains témoignages :
« Nous soussignés, Nicolas Andry, conseiller, lecteur et professeur royal , docteur régent et ancien doyen de la faculté de médecine de Paris, censeur royal des livres, etc.; Jacques-Bénigne Winslow, de l'académie royale des sciences, docteur régent et ancien professeur de la même faculté, etc., avons examiné avec tout le soin possible le mémoire cy-devant, en conséquence de quoi certifions avoir trouvé dans ledit mémoire quatre cas singuliers, qui nous paraissent passer les forces de la nature, et ne pouvoir être attribués à aucune cause physique, sçavoir:
« 1° Que les personnes y mentionnées se donnent, en tombant subitement de leur hauteur contre le pavé, contre les murs et contre des bancs, des coups si terribles à la tête, qu'elles devroient s'enfoncer ou se fendre le crâne , et cependant il ne leur en est arrivé aucun accident, sinon quelquefois une tumeur et une douleur, qui souvent se dissipent dans l'instant, sans qu'on y fasse autre chose que d'y mettre quelques gouttes d'eau bénite, ou d'y appliquer des reliques.
« 2° Que souvent elles pèsent dans le temps de leur syncope, au moins le double de ce qu'elles pèsent dans leur état naturel, de sorte que deux hommes ont eu quelquefois de la peine à porter un enfant de dix ans. Bien plus , que quatre hommes n'ont jamais pu plusieurs fois, et en différents temps, en lever une autre de terre où elle était étendue , quelque effort qu'ils fissent pendant un temps considérable ; et dès qu'un prêtre y fut arrivé , et qu'il eut commandé au démon de lui rendre la connaissance et la liberté de se relever elle-même, elle recouvra l'une et l'autre. De plus, que deux hommes la portant facilement un autre jour dans ce même état, deux autres s'étant
joints à eux pour les aider à la porter, son corps devint tout à coup si pesant, qu'ils eurent toute la peine à gagner la maison, quoique proche, déclarant qu'ils auraient eu moins de peine à porter chacun un sac de bled.
« 3° Qu'il y en a une qui , quelqu'industrie qu'on apporte à lui lier dans sa fureur le corps, les bras et les pieds dans son lit, ou dans un fauteuil, tous les nœuds étant par-dessous la couche, ou derrière le fauteuil, et les bandes ou autres ligatures tellement serrées et entrelacées qu'elle ne peut remuer aucune partie de son corps, surtout les mains, se trouve dans l'instant déliée, tantôt les nœuds se défaisant d'eux-mêmes, quoique quelquefois encore extraordinairement cousus, tantôt sans que ces nœuds soient défaits, tantôt enfin ces mêmes nœuds se trouvant entièrement coupés d'eux-mêmes, sans excepter ceux qui lui serrent les bras l'un sur l'autre.
« 4° Qu'il y en a une qui, voulant se jeter un jour par la fenêtre d'un escalier au second étage, demeura suspendue debout en l'air, sans aucun appui sous les pieds, et sans tenir à rien pendant tout le temps qu'il fallut pour monter à cet étage, et la retirer: Qu'elle s'est mise une autre fois un talon sur le bord extérieur du linteau de la fenêtre d'une chambre, l'autre pied en l'air, et tout le corps penché dehors, sans se tenir à rien : Qu'elle s'est assise encore sur le bord intérieur d'un puits, tout le corps dedans et penché jusqu'au milieu, sans aucun appui sous les pieds, et pendant tout cela toujours en syncope.
« Lesquelles choses énoncées dans ces quatre articles, certifions comme ci-dessus, passer les forces de la nature, et ne pouvoir être attribuées à aucune cause physique. Le tout au reste sans prétendre rien décider sur les autres articles , qui peuvent être du ressort de la physique et de la médecine. Fait à Paris, le 4 mars 1734. Andry. Winslow.
« Après avoir lu et examiné le mémoire ci-dessus, après avoir appris de plus l'inutilité des remèdes employés par les médecins, nous croyons que la physique ne peut expliquer quelques-uns des faits énoncés, tels par exemple, que d'êlrc suspendue en l'air sans tenir à rien, etc., et que la nature toute
seule, en santé ou en maladie, ne les peut produire ; en foi de quoi adhérant aux quatre articles extraits par nos confrères, M" Andry et Winslow, sans rien décider sur les autres articles, nous avons signé. A Paris, ce 7 mars 1735. « Chomel, Conseiller médecin « Chomel, fils, Docteur régent ordinaire du roi , Assesseur de la Faculté de médecine de vétéran de l'Académie royale Paris. » des sciences et Docteur régent de la Faculté de médecine de Paris. »
Cependant, avons-nous dit (page 47), M*r de Luynes était loin de partager toutes les illusions de la famille. Les lettres qu'il écrivit sur cette affaire à M. de Leaupartie et aux deux exorcistes, accusent nettement l'indécision de son esprit. On peut s'en convaincre en lisant la pièce suivante :
« Il y a dans mon diocèse, monsieur, des filles de condition, dans lesquelles plusieurs personnes sages croyent trouver des marques d'opération du démon. M. Le Carpentier m'a assuré , monsieur, que vous êtes fort au fait de ces sortes d'affaires, et que votre zèle était égal à votre expérience. Je vous prie de me venir trouver ici, pour m' aider a me décider sur une affaire de cette importance. L'état de ces demoiselles et de leur famille est si affreux , que si vous en étiez témoin, vous n'hésiteriez pas un moment à partir. Je crois qu'en conscience vous ne pouvez pas me refuser ce voyage. De la façon dont on m'a parlé de votre vertu , je suis persuadé que vous en feriez bien davantage pour la gloire de Dieu, et pour la consolation d'une famille qui est dans la plus grande de toutes les afflictions. Le plus tôt que vous pourrez partir, ce sera le mieux. L'état des demoiselles demande un prompt secours , et d'ailleurs , je serais bien aise de pouvoir m'entretenir avec vous , avant de me rendre à Rouen pour l'assemblée provinciale, qui doit se tenir le 27 de ce mois. Je vous attends avec empressement, et vous souhaite , etc. Ce 7 janvier 1734. » (Lettre de M*' de Luynes a M. Herbinières.)