CHAPITRE VIII
Jansénisme. — Caractères de cette hérésie. — Son origine. — Commencement de la lutte dans le diocèse de Bayeux. — Affaire de l'Ermitage. — Dispositions du clergé de Caen.
caractères fl eût été fort désirable que la glorieuse soumission jansénisme, du curé de Saint-Martin servît de modèle aux partisans d'une autre hérésie, qui commençait à exercer ses ravages, et préparait à notre diocèse de funestes agitations. Nos lecteurs ont déjà compris que nous voulons parler du jansénisme. C'est une erreur assez généralement répandue, que le jansénisme fut tantôt une querelle de mots, tantôt une querelle de parti. Que, durant cette mémorable controverse, on ait eu recours à des subtilités, soit pour l'attaque, soit pour la défense, nous ne le contestons pas; que les passions humaines y aient trop souvent usurpé la place
des arguments théo-logiques , nous serons forcé de le reconnaître ; mais qu'on ne vienne pas nous dire : le jansénisme fut une dispute d'école. Il y avait, au fond de cette dispute , une question bien grave : il ne s'agissait de rien moins que de protéger -la liberté humaine contre une nouvelle espèce de fatalisme.
L'Église marche toujours entre deux erreurs: l'une, qui affaiblit la vérité; l'autre, qui l'exagère. Au ve siècle, le précurseur du rationalisme moderne, Pelage , avait soutenu que , même après le péché d'Adam, l'homme avait conservé son intégrité morale; que le concours de la grâce ne lui est pas nécessaire pour pratiquer la vertu; que la Rédemption est un mensonge. L'Eglise dit anathême à la doctrine de Pelage. Au xvie siècle , l'imagination fougueuse de Luther l'entraîna dans l'excès opposé. Il nia le libre arbitre, dont Pelage avait exagéré la puissance. Il plaça l'homme entre deux influences irrésistibles , celle de la grâce et celle de la passion. Il enseigna que nous sommes fatalement asservis à l'une ou à l'autre; que la grâce, quand elle nous fait agir, ne respecte pas plus notre liberté que la passion, quand celle-ci nous emporte. Vous vous trompez , répondit l'Église aux docteurs protestants : le péché originel a dégradé nos facultés, il ne les a pas détruites ; il a meurtri, il a blessé notre nature, mais il n'a pas éteint en elle tout principe de vie ; la grâce stimule notre énergie, elle ne nous asservit pas à son pouvoir; elle nous protège, elle ne nous contraint pas.
On sait que le concile de Trente foudroya l'épouvantable système auquel Luther et Calvin ont attaché
leur nom ; mais on affecte d'ignorer que ce système est précisément la base du jansénisme. Les cinq fameuses propositions sont le résumé d'une doctrine que Ton peut formuler ainsi : « La volonté humaine a perdu, par le péché d'Adam, le pouvoir de se déterminer soit au bien , soit au mal. Le libre arbitre a fait place à deux délectations opposées; en d'autres termes, à l'amour de Dieu et à la concupiscence. La délectation la plus forte l'emporte nécessairement sur l'autre, comme le poids mis dans une balance enlève nécessairement le plus léger. » Conçoit-on qu'une pareille doctrine ait pu séduire des esprits raisonnables ? Avant d'avoir été condamnée par l'Église , n'était-elle pas déjà une insulte à la dignité de l'homme, et un blasphème contre la justice de Dieu? origine Le jansénisme reconnaît pour auteur Jansénius ,
évêque d'Ypres, qui mourut en 1638. Le livre où il exposa ses principes, parut à Louvain en 1640. En 1642, Urbain VIII le condamna comme renouvelant des erreurs déjà proscrites. Quelque temps après, la Sorbonne censura cinq propositions extraites de YAugustinus (c'était le titre de l'ouvrage), et qui en exprimaient la substance. Les Jansénistes en appelèrent au parlement; la Sorbonne en appela aux évêques, qui déférèrent les cinq propositions à Innocent X. Pendant plus de deux ans, ces propositions furent soumises à un examen approfondi, à la suite duquel le souverain pontife les condamna solennellement en 1653. La bulle qui portait cette condamnation, fut acceptée par toute l'Église.
Maintenant que nos lecteurs sont sullisamment édi-
du
jansénisme
de la lutte.
fiés sur la portée du débat, ils prendront plus d'intérêt à la lutte qui va s'engager sous leurs yeux. Elle com- commencement mença vers 1656, pendant l'épiscopat de Mgr Servien. Au lieu de combattre, comme c'était leur droit, « les opinions nouvelles, » quelques prédicateurs, appartenant aux ordres religieux, se permirent des invectives déplacées contre certains membres du clergé de Caen, qu'ils croyaient favorables à ces nouveautés. Ils les désignaient par des allusions plus ou moins transparentes, et défendaient aux fidèles de recourir à leur ministère, sous peine d'excommunication. On cite, entre autres, un bénédictin, lequel, prêchant un jour sur la fréquentation des hérétiques, et les dangers auxquels elle nous expose, poussa l'extravagance jusqu'à déclarer que saint Martin, ayant eu à se reprocher cette faiblesse , en faisait pénitence au séjour des Bienheureux , et qu'en souvenir de sa faute, l'Église avait supprimé le Credo à l'office de sa fête. Les supérieurs de la grande abbaye réprimandèrent le malencontreux orateur, et Mgr Servien écrivit au curé de Saint-Julien, archiprêtre de la ville, pour lui ordonner de mettre un terme à ces déclamations insensées. Elles étaient d'autant moins excusables , que les tendances du clergé de Caen n'y donnaient encore aucun prétexte. « Grâce à Dieu, dit un mémoire manuscrit de 1660, il n'y a point de ville en France qui soit plus pure et plus exempte des erreurs condamnées, et où les constitutions du pape qui les condamnent, aient été reçues avec une soumission plus parfaite et plus universelle ; car tous les curés et toutes les facultés de l'université les ont
reçues d'un consentement unanime, et ont signé sans aucune contradiction, dès l'année 1658, le formulaire que NN. SS. de l'assemblée générale du clergé de France ont dressé pour la réception des bulles. » An-aire Cependant les manifestations continuèrent, et l'une
deiErmiiage. j'gj^.g elles, qui mit en émoi la ville de Caen, occupa un moment toute la province. Nous allons la raconter en détail, parce qu'elle nous fournira des renseignements utiles sur l'ensemble de la situation. Pour en bien comprendre le véritable caractère, il faut que le lecteur nous permette de remonter un peu plus haut. Le baron de Renti, seigneur de Bény-Bocage, ami de saint Vincent de Paul, aussi distingué par sa vertu que par sa bravoure, avait établi à Caen, vers 1645, pour la visite et le soulagement des pauvres, une association appelée « la compagnie du Saint-Sacrement. » On y comptait des ecclésiastiques et des gentilshommes, des officiers et des marchands. A la mort du baron de Renti, c'est-à-dire, en 1649, M. de Bernières, trésorier de France, homme d'une piété éminente, mais d'un zèle parfois inconsidéré, prit la direction de cette compagnie. S'étant retiré dans une petite maison appelée YErmitage, à l'entrée du couvent des Ursulines, fondé par sa sœur, il y attira un certain nombre de jeunes gens, qu'il formait lui-même à la contemplation , et qui prenaient part à toutes ses bonnes œuvres. Dès-lors, YErmitage devint en quelque sorte le siège de la compagnie du Saint- Sacrement. C'était là que les associés se réunissaient le jeudi de chaque semaine, et le peuple finit par les confondre dans une môme appellation avec la
petite communauté dont l'Ermitage était le séjour habituel.
La piété la plus sincère, la plus ardente, quand elle n'est pas réglée par une humble soumission aux pasteurs légitimes , peut aboutir à de dangereux excès : c'est ce qui arriva aux confrères de l'Ermitage. Négligeant le soin des pauvres , pour lequel leur fondateur les avait institués , ils prétendirent attirer dans leur sphère d'action tous les intérêts religieux. Ainsi ils se regardaient comme suscités de Dieu pour stimuler le zèle de l'épiscopat, et, au besoin, pour réformer ses décisions. Ils s'érigeaient en docteurs et même en inquisiteurs de la foi. Pas un curé dont l'administration fût à l'abri de leur critique ; pas un prédicateur dont ils ne censurassent la doctrine, s'il n'avait eu soin de leur demander auparavant un brevet d'orthodoxie. Le P. de Montigny (4), d'accord avec nous pour blâmer leurs excès, en fait remonter l'origine à la mort de M. de Bernières , arrivée en 1659. La vie de M. de Bernières fut si édifiante et si bien remplie, qu'on voudrait n'y découvrir aucune tache ; cependant nous ne chercherons pas à dissimuler que sa responsabilité fut engagée dans les intrigues de l'Ermitage. Plusieurs propositions , entachées de quiétisme , ont fait mettre à Yindex ses OEuvres spirituelles, d'ailleurs fort estimables (2). L'admiration que nous inspire son im-
(1) Vie du P. Eudes.
(2) On lit dans Feller, à propos des OEuvres spirituelles de M. de Bernières: « Elles ont été mises à l'index avec le Chrétien intérieur. » Ce dernier ouvrage a été composé sur
mense charité , ne nous empêchera pas de déplorer sa conduite envers Mgr Servien , prédécesseur de Mgr de Nesmond. Il aurait voulu lui communiquer son ardeur impétueuse contre tous ceux qu'il soupçonnait de jansénisme; il blâmait témérairement ses démarches et ses vues conciliantes ; il empiétait sur son initiative, et faisait dire autour de lui qu'il était plus évêque que le véritable pontife. Après sa mort, ses disciples ne craignirent pas d'exprimer cette pensée dans l'éloge funèbre qu'ils publièrent en son honneur. Il y est appelé « évoque sans mitre, sine infulâ episcopus ; » c'était, disait-on, un aigle qui avait fixé sa demeure dans le soleil, « aquila qui in sole tabemaculum posuit; » un ange attaché à un corps mortel, « quisquis novit, angelum dixit corpori alligatum. » La hardiesse de telles hyperboles explique et rend vraisemblables beaucoup d'autres exagérations.
La mort de M. de Bernières, loin d'apaiser les troubles, les fit éclater avec une nouvelle violence. D'abord, les confrères de l'Ermitage, qui avaient enchâssé son corps dans une muraille de la chapelle des Ursulines, tout près de l'autel, entre deux corps saints, se déchaînèrent contre tous les membres du clergé de Caen qui osaient blâmer cette sépulture, comme indécente et contraire aux règles de l'Église (4). Bientôt après , ils quittèrent l'Ermitage , et s'établirent sur la
les manuscrits de M. de Bernières, par le P. Louis-François d'Argentan. M. de Bernières n'est donc pas seul comptable de la doctrine qu'il renferme.
(!) Les restes de Jean de Bernières et de sa sœur, Jourdaine
DESAVEUX. 113
paroisse Saint-Ouen, dont le curé, l'abbé Guillebert, avait leurs sympathies. Là, ils se livrèrent pendant quelque temps à des oraisons prolongées, a des pénitences rigoureuses; enfin, le mercredi 4 février de l'année 1660, ils résolurent de frapper un grand coup. Cinq d'entre eux s'étant réunis à l'église Saint-Ouen, « le plus zélé mit bas son pourpoint, le laissa avec son chapeau dans l'église , et sortit accompagné des quatre autres , qui le suivaient sans chapeau , sans collet et le pourpoint déboutonné , nonobstant la rigueur du froid, qui était extrême. Ils marchèrent en cet équipage par toute la ville, annonçant à haute voix que les curés de Caen , à la réserve de deux , qu'ils nommaient (1), étaient fauteurs du jansénisme et excommuniés, parce qu'ils avaient signé, devant l'oflicial de Caen , un acte où ils attestaient qu'ils ne connaissaient point de jansénistes en la dite ville, et répétaient cet avertissement de dix pas en dix pas ; ce qui émut toute la ville, et attira à leur suite une grande multitude de populace, qui, se persuadant que ces gens étaient envoyés de Dieu pour leur donner cet avertissement, témoignait de l'émotion contre les dits curés. Mais les magistrats qui étaient alors au siège (présidial), en ayant été avertis, ils envoyèrent
de Dernières, fondatrice des Ursulines, ont été transportés de ce monastère à l'église de Saint-Jean de Caen, en 1807. Une inscription funèbre, placée dans la chapelle où ils reposent, rappelle que M. de Bernières fut également recommandable par sa piété et sa charité: — Pietate in Deum, caritate in pauperes œquè commendabilis.— Ces paroles simples et vraies ne sont-elles pas préférables aux plus pompeux éloges? (1) Celui de Saint-Ouen et celui de Saint-Cilles.
leurs huissiers pour les arrêter et les amener, et, ayant été interrogés par le juge sur le sujet dune action si extraordinaire , ils répondirent hardiment qu'ils l'avaient entreprise pour le service de Dieu, et qu'ils étaient prêts à souffrir la mort pour la vérité qu'ils annonçaient. Ensuite de quoi quatre d'entre eux furent envoyés en prison, et le cinquième fut mis entre les mains de ses parents, sur une attestation que donnèrent les médecins, qu'il était hypocondriaque; et, peu de jours après, le lieutenant-criminel ayant instruit le procès, les quatre prisonniers furent condamnés à cent livres d'amende, et fut ordonné qu'ils seraient mis entre les mains de leurs parents pour s'en charger et en faire bonne et sûre garde, avec défense de les laisser rentrer dans la ville et fauxbourgs, sous les peines au cas appartenantes. » Le P. de Montigny, qui a rapporté, avec quelques variantes, cet acte de folie, fait entendre qu'il y avait des ecclésiastiques parmi les visionnaires du faubourg Saint-Ouen. Le P. de Montigny aura confondu ce qui se passait à Caen, au mois de février de l'année 1660, avec une manifestation du même genre qui eut lieu, la même année, dans les villes de Séez et d'Argentan, vers la fête de la Pentecôte, à l'instigation d'un disciple de l'Ermitage. Cette fois, les acteurs étaient au nombre de trente, hommes et femmes, et il s'y mêla des ecclésiastiques, qui furent traduits devant l'officialité.
Dispositions- Nous avons dit que les cinq jeunes gens auteurs du premier scandale avaient pris pour prétexte une déclaration par laquelle les curés de Caen auraient
du
clergé doCncii
attesté qu'il n'y avait point de jansénistes dans la ville. Or, il s'en fallait beaucoup que les curés de Caen eussent fait cette déclaration. Voici ce qui s'était passé : M. de Mathan , major du château de Caen , avait publié un arrêt du conseil, en date du 30 août 1659, dans lequel on se plaignait de la résistance que certaines personnes opposaient aux décisions du saint-siège. Les curés de Caen, apprenant que cette mesure cachait une insinuation dirigée contre eux, protestèrent une seconde fois de leur soumission aux constitutions d'Innocent X et d'Alexandre VII, et demandèrent acte de leur protestation à M. l'official. Ce fut à cette occasion qu'ils déclarèrent , non pas qu'il n'y avait à Caen aucun janséniste , mais que, depuis la publication des bulles , « on n'avait point ouï parler que personne eût rien enseigné , presché ou proféré qui fût contraire à leurs décisions. » C'était là ce qu'on appelait favoriser l'hérésie. Du reste, si, à cette époque, elle eût compté, parmi les membres de notre clergé, autant de partisans qu'on semblait le croire , il devait être facile de les démasquer. Pressés par les magistrats de s'expliquer sur ce point, les dénonciateurs signalèrent les Pères de l'Oratoire, M. de Baussieu, doyen de la faculté de théologie, l'abbé de la Garende, l'abbé de Guenille, que nous verrons succéder a l'abbé de Launey dans la cure de Notre-Dame, l'abbé Ameline, curé de Saint- Martin, l'abbé Norgeot, vicaire de Vaucelles, et M. des lies, assesseur en vicomte.
La propension de l'ancien Oratoire vers les doctrines de Jansénius est trop connue pour qu'on la discute.
Évitons néanmoins de confondre les époques. A celle dont nous parlons, il n'y avait encore que deux membres de cette congrégation , successivement professeurs de théologie à la faculté, dont l'enseignement eût paru suspect; ajoutons qu'ils s'étaient justifiés devant la Sorbonne, et avaient ensuite quitté l'Institut. Ce que l'on peut dire de plus avantageux à l'Oratoire de Caen, c'est que Mgr Servien, pendant tout son épiscopat, lui témoigna beaucoup d'estime; qu'en 4658, il chargea le P. Dubreuil de prêcher l'Avent à Saint-Pierre, et qu'il ne dédaigna pas d'aller entendre la messe plusieurs fois dans la chapelle des Révérends Pères, afin d'y ramener les fidèles que les manœuvres de l'Ermitage en avaient éloignés. La plupart des autres accusations ne méritaient pas un examen plus sérieux. M. de Baussieu avait été le premier à signer la déclaration exigée par les évoques en 4656, et le clergé de Caen vantait beaucoup sa piété et sa doctrine. L'abbé de la Garende-des-Ifs, prédicateur distingué, homme d'une grande pureté de vie et d'une piété exemplaire, avait été exclu de l'Ermitage, parce qu'il n'avait pas cru devoir se montrer, à l'égard de l'Oratoire, plus sévère que Mgr Servien. Il en était de même de M. de Guenille et du curé de Saint-Martin. Quiconque refusait de prendre l'Ermitage pour arbitre de ses relations, encourait infailliblement sa disgrâce ; il fallait rompre avec tous ceux qu'il soupçonnait de jansénisme, ou s'entendre accuser soi-même.
De tous les personnages incriminés, Etienne Nori»eot, vicaire de Vaucelles, était le seul qui ne fût pas
à l'abri du soupçon. Il avait été cité devant l'official, pour avoir dit, dans un de ses prônes, que Dieu, ayant une puissance illimitée sur ses créatures, peut les sauver ou les damner, suivant son bon plaisir ; de môme que le potier peut employer la même argile à l'aire des vases d'honneur ou des vases d'ignominie. Maître Norgeot s'était défendu d'avoir exprimé sa pensée d'une manière aussi absolue, et l'affaire venait d'être évoquée au conseil du roi.
Quant à M. des Iles, c'était un homme fort instruit, qui avait fait une étude particulière de la doctrine de saint Thomas. Toutes les fois qu'il se trouvait avec des partisans de Molina, il prenait plaisir à lancer le débat sur la grâce efficace : il n'en fallait pas davantage pour le rendre suspect d'hérésie. Aux époques de controverse , lorsque l'ardeur de la dispute tient tous les esprits en éveil, chaque nuance d'expression est soumise de part et d'autre à une critique minutieuse, et peut donner lieu aux inculpations les plus graves. Nous avons connu, dans notre enfance, un vieil Eudiste , fidèle à ces traditions d'un autre âge, qui n'entendait jamais une prédication, si orthodoxe qu'elle pût être , sans y découvrir le fantôme du jansénisme, et sans le reprocher à l'orateur.
L'étrange conduite de l'Ermitage lui attira de la part du P . Eudes un désaveu dont les solitaires furent extrêmement mortifiés. Le fondateur du séminaire de Caen, qui avait été leur ami, et sur le compte duquel on mettait leurs extravagances, défendit aux piètres de sa congrégation d'entretenir aucun commerce avec eux.
Le scandale que causa cette déplorable aventure, ne doit pas nous rendre injustes envers une société qui d'abord avait jeté un certain éclat, et rendu d'importants services. Malgré ses exagérations , elle fut constamment protégée par la mémoire du baron de Renti, son pieux fondateur, de M. de Laval, premier évêque de Québec, et de l'abbé Boudon, qui en avaient été membres. Aussi, quoique très-irrité contre elle, l'auteur du manuscrit où nous avons puisé la plupart de nos renseignements, ne demandait point qu'on la supprimât. Il se borne à exprimer le vœu « qu'elle se renferme dans les limites de sa première institution; qu'elle renonce à rien entreprendre sur l'autorité des évêques, et à s'embarrasser, sous prétexte de piété, dans une infinité d'affaires qui ne sont point de sa compétence. » Nous ignorons si ce mémoire, rédigé pendant la vacance du siège, et qui paraît avoir été destiné à éclairer le futur évêque, fut mis sous les yeux de Mgr de Nesmond; dans tous les cas, il ne fut plus question de l'Ermitage. De son côté, le jansénisme resta long-temps, parmi nous , ce que nous venons de le voir, un germe imperceptible; ou,. du moins , s'il fit des progrès , il eut soin de cacher sa marche; car, pendant quarante-quatre ans, Mgr de Nesmond ne crut pas devoir s'en occuper ouvertement. La sage direction imprimée aux conférences ecclésiastiques fut un des principaux moyens qui contribuèrent a maintenir si long-temps le calme dans les esprits.
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