‹ Histoire du diocèse de BayeuxChapitre 71 sur 161 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Protestantisme. — Dispositions réciproques des Catholiques et des Protestants. — Révocation de l'édit de Nantes. — Rigueurs dont elle est suivie. — Communauté des Nouvelles-Catholiques.— Émigrations. — Assemblées.— Assistance à la messe. — Conférences de l'abbé Grancolas. — Prédications de M. l'intendant.— Opposition des Réunis. — Nouvelles rigueurs. — P. Cally, curé de Saint-Martin de Caen. — Condamnation de son livre sur l'Eucharistie.

Dispositions réciproques

des Catholiques

et des Protestants.

Le plan de conduite que le curé de Basly aurait voulu voir adopter à l'égard des Protestants , était conforme aux vues personnelles de Mgr de Nesmond, et à celles de l'abbé de Launey, son grand-vicaire. Huet, qui résidait souvent dans sa ville natale, partageait leurs idées; sa correspondance inédite en fait foi, et prouve que les religionnaires lui en tenaient compte (1). Le clergé de Bayeux commençait à re-

(1) « Tant que j'ai demeuré à Caeu, tout le parti huguenot

cueillir les fruits d'une modération qui n'entravait nullement les efforts de son zèle. Le parti huguenot n'était point désarmé ; mais il y avait moins de colère et d'opiniâtreté dans sa résistance. A Caen, les lettrés des deux communions se rencontraient à l'Académie ; la diversité des croyances n'était plus un obstacle aux relations de société. Les Protestants faisaient l'aumône aux Catholiques ; les Catholiques , aux Protestants. Les conversions se multipliaient, et tout portait à croire qu'elles allaient devenir chaque jour plus nombreuses, lorsque la révocation de l'édit de Nantes, et les rigueurs dont elle fut suivie, vinrent changer brusquement ces heureuses dispositions. Nous touchons ici a une question délicate ; qu'on nous permette d'expliquer librement notre pensée. Nous ne sommes pas de ceux qui auraient souhaité que la religion catholique, protégée par la majesté de ses souvenirs, et dont la vérité apparaissait encore plus sensible, après un siècle de controverses, restât abaissée au niveau des sectes dissidentes. Nous ne ferons pas un crime au roi très-chrétien, au fils aîné de l'Église, d'avoir reconnu sa prééminence, et travaillé à son extension; ce que nous déplorons, c'est que, pour atteindre un but si raisonnable, Louis XIV ait eu recours à l'intimidation et à la violence. La religion ne demande pas qu'on opprime ses adversaires; elle ne demande que le droit de les éclairer. Son point d'appui est en Dieu, et Dieu a mis en elle

Révocation

de l'édit

de Nantes.

avait une très-grande créance en moi , et quand on les tracassait, ils me réclamaient, et voulaient se rapporter à moi. » — [Lettre inédite, 8, juin 1712.]

dont elle est

une force expansive capable, quand il le veut, de briser tous les obstacles.

Rigueurs Le gouvernement français avait pris pour règle de conduite des principes tout différents. En Normandie, comme ailleurs, il ne se contenta pas de favoriser la mission du clergé catholique, il la compromit; il la rendit odieuse aux sectaires, en y associant l'action du pouvoir civil. Le 25 avril 1688, M. de Gourgues, intendant de la généralité de Caen, enjoignit au clergé de surveiller les dispositions des Protestants. A Caen et àBayeux, on leur envoya des soldats, qu'ils étaient obligés de loger a leurs frais ; des lettres de cachet exilèrent dans les abbayes les principaux du parti; on enleva beaucoup d'enfants à leurs familles, pour les faire instruire dans des couvents et des pensions catholiques ; tous ceux qui refusaient d'abjurer à la mort, étaient privés de sépulture, quelquefois jetés à la voirie, et leurs biens confisqués. La confiscation atteignait également les biens des fugitifs; mis sous le séquestre, ils étaient administrés par un économe, au profit de l'État, qui prenait à sa charge la subsistance et l'entretien des enfants. Plus tard, la fortune des émigrés fut adjugée à leurs héritiers présomptifs. Il n'est pas étonnant que de pareilles mesures aient été, de la part de quelques historiens, l'objet d'une critique plus ou moins passionnée ; car il se trouva, même parmi les intendants, des hommes qui eurent le courage de les blâmer. M. Foucault, successeur de M. de Gourgues, en 1689, reconnaît que plusieurs d'entre elles tournaient au préjudice de la religion , et plus d'une fois il se crut obligé de faire commuer

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les peines qu'il appliquait en vertu des édits, parce qu'il les trouvait exorbitantes. Son caractère bien connu, le zèle avec lequel il s'acquittait de ses fonctions, donnent une grande valeur à son témoignage. Il faut donc en faire l'aveu, les moyens employés, sous le ministère de Louvois, pour éteindre le protestantisme, n'étaient point en harmonie avec le véritable esprit de l'Évangile. On s'était donné la mission périlleuse de convertir les Huguenots; on comptait sur le respect qu'inspirait l'autorité du roi; on croyait à sa toute-puissance. Une fois engagé dans cette entreprise, le gouvernement ne voulut point reculer devant ses adversaires , et , comme il n'avait à sa disposition, pour les convaincre, d'autre argument que l'emploi de la force, il les persécuta.

Toutefois, à côté de cet aveu, la vérité et la justice nous commandent de placer une double restriction. On sait quelle fut l'intolérance de Calvin et de ses premiers disciples. Après avoir fait condamner à mort le malheureux Servet, pour ses opinions religieuses, par le sénat de Genève, il exigea que les docteurs de Zurich approuvassent cette condamnation. Il composa même, pour la justifier, un ouvrage, dans lequel il examine « s'il est permis aux magistrats chrétiens de punir les hérétiques. » Il y prouve, par de longs raisonnements, qu'ils le peuvent et qu'ils le doivent. En persécutant sa secte, le gouvernement français ne fit donc que suivre son exemple, et appliquer ses principes. Il n'y avait pas alors, en Europe, un seul état protestant où les Catholiques ne fussent traités avec plus de rigueur que les dissidents ne le furent

jamais parmis nous. D'un autre côté, le protestantisme reconnaît à la raison le droit de choisir sa croyance , après un libre examen ; or, par une singulière contradiction , les Protestants décriaient sans scrupule tous ceux de leurs coreligionnaires qui prétendaient user de ce droit. Dès l'origine , ils se coalisèrent pour repousser systématiquement toute tentative de prosélytisme. Comme l'expérience leur avait appris que la simple exposition de la doctrine catholique ne manquait jamais de leur enlever quelques adeptes, ils auraient voulu en étouffer la propagation: c'est ainsi qu'ils refusaient d'envoyer leurs enfants aux écoles catholiques et aux instructions des curés. Leur obstination sur ce point allait jusqu'à la cruauté: on vit des enfants maltraités, abandonnés, chassés de leur famille, pour avoir préféré la religion de leurs ancêtres à celle de leurs parents, communauté Un tel abus de l'autorité paternelle obligea les évêques à ouvrir des asiles aux jeunes gens des deux sexes nés dans l'hérésie, et qui désiraient s'en affranchir. Les garçons furent placés dans les séminaires; on fonda, pour les jeunes filles, un institut spécial, sous le nom de Nouvelles-Catholiques. Mgr Servien, qui l'avait établi à Caen, en 4658, le dota de mille livres de rentes, et lui donna une maison située dans la rue Guilbert. Mgr de Nesmond fit aussi de grands sacrifices peur les nouveaux convertis que leur abjuration exposait a l'indigence.

L'intendant Foucault nous apprend, dans ses mémoires, qu'après la révocation de l'édit de Nantes, an grand nombre de calvinistes quittèrent la provin-

des Nouvelles Catholiques.

ce, et se retirèrent, les uns, en Hollande, les autres, à Jersey. De ce nombre furent les ministres Pierre du Bosc , Samuel et Antoine Basnage , qui allèrent exercer leurs fonctions, le premier, à Rotterdam, les deux autres à Zutphen. Ceux qui restèrent, essayaient de temps en temps de former des assemblées. Aux environs de Condé, elles étaient publiques, et l'on y comptait jusqu'à quatre cents personnes; on envoya des dragons pour les disperser. A Caen, au contraire, où les Calvinistes ne formaient plus que le vingtième de la population , les assemblées étaient secrètes. Plusieurs sectaires, convaincus d'y avoir pris part, furent condamnés à mort; mais leur peine fut commuée en une autre plus légère, sur la demande de M. Foucault. Le bruit s'étant répandu que le désastre de la Hogue devait être attribué à la trahison des Protestants, les Catholiques de Caen se préparaient à incendier leurs maisons; l'intendant les prit sous sa protection, et intimida les agresseurs. En 1697, il .fit rouer vifs un maître d'équipage et son matelot, coupables d'avoir noyé plusieurs religionnaires, qu'ils s'étaient chargés de conduire en pays étranger. Déjà son prédécesseur, M. de Gourgues, avait dégradé un des syndics de la ville, qui extorquait de l'argent des émigrants.

Quelque grandes que fussent les rigueurs du pouvoir, on semblait prendre plaisir à les exagérer encore. Ainsi, par exemple, en 1699, les Protestants de notre diocèse se persuadèrent qu'on allait les obliger à fréquenter les églises, et même les sacrements. Le fait esl (|ini la question avait été agitée, par rapport

Asàis'jince à la messe.

k la messe , et la correspondance de Bossuet avec M. de Bâville, intendant du Languedoc, prouve qu'il y avait sur ce point dissentiment dans l'épiscopat. Certains évêques étaient d'avis que l'on pouvait forcer les Protestants qui avaient abjuré, d'aller à la messe; mais la haute raison de Bossuet répugnait à une telle contrainte. Il pensait que l'on devait rendre l'instruction obligatoire pour les nouveaux convertis, de peur que , n'entendant jamais parler de religion , ils ne tombassent dans l'incrédulité. Quant à la messe, il soutenait que les y amener par force, c'était exposer les choses saintes au mépris, et laisser croire que ce devoir essentiel est indépendant des dispositions qu'on y apporte; qu'il peut être rempli même avec répugnance. Il voulait que l'assistance k la messe, comme la pratique de la confession, fût entièrement libre.

Cette opinion, qui finit par prévaloir, était aussi celle de Mgr de Nesmond ; car, après avoir rapporté les rumeurs populaires auxquelles avait donné lieu la déclaration du 16 décembre 4698, M. Foucault ajoute: « Nous nous sommes réunis, M. l'évêque de Bayeux et moi , pour aviser aux moyens de faire cesser ce bruit, et pour pratiquer ceux qui seront convenables, pour attirer les nouveaux convertis k l'Église PAR LES VOIES les plus douces. » Mgr de Nesmond fut toujours ennemi de la violence; il n'y a pas un seul acte de son administration qui ne le montre sous cet aspect. « Est-ce de votre bonne volonté et sans aucune contrainte que vous voulez faire abjuration de l'hérésie , et embrasser la foi catholique? » D'après les instructions du rituel publié

en 1687, cette question était la première que l'on adressait aux Protestants qui demandaient à rentrer dans le sein de l'Église. La démarche du néophyte paraissait-elle déterminée par quelque intérêt humain, le prêtre devait refuser son abjuration.

Le roi ayant envoyé à Caen, au mois de novembre conférences 1700, l'abbé Grancolas, docteur de Sorbonne, prê- rabb. GreancoIas cher la controverse aux religionnaires , notre intendant ne se contenta pas d'assister aux conférences; il y prit plusieurs fois la parole. « Nos discours, ditil, produisirent assez de fruit, et attirèrent à la messe un bon nombre de ceux qui n'y venaient pas. » On trouvera aux pièces justificatives son discours d'ouverture, prononcé dans l'église Saint-Jean. — Il s'y plaint de ce que les nouveaux convertis, après avoir signé leur abjuration, ne remplissent aucun de leurs devoirs , et s'exposent ainsi à être traités comme relaps. Il les menace de la colère du roi, qui saura rendre son royaume aussi catholique que les Espagnols , auxquels il vient de donner un maître. Hélas ! il oubliait, en parlant ainsi, une vérité dont le commencement de son discours fournit la preuve : c'est que la conscience de l'homme est un sanctuaire au seuil duquel expire la puissance des rois; il ne s'ouvre qu'aux influences de la grâce. Les dispositions que M. Foucault reprochait aux nouveaux convertis de la ville < le Caen, n'étaient que trop communes, depuis la révocation de l'édit de Nantes. Après une déclaration équivoque, quelquefois même une simple signature arrachée par le magistrat, et contre laquelle le signataire protestait en la donnant, il était censé avoir abju-

ré; mais cette abjuration contrainte ou simulée n'avait d'autre résultat que de le soustraire à toute pratique religieuse. Les renseignements fournis par les curés, en exécution des ordres de l'intendant, ne laissent aucun doute à cet égard. « A abjuré; ne fait point son devoir à Pâques ; ne fait aucun acte de religion; proteste qu'il veut vivre dans la religion prétendue réformée : » telle est l'invariable apostille que l'on trouve en regard du nom des « Réunis. » Quand ils voulaient épargner au corps de leurs parents un refus de sépulture prévu par la loi, ils envoyaient chercher un prêtre après le décès, et lui faisaient attester que le défunt était mort dans des sentiments orthodoxes. Ce fut ainsi que les choses se passèrent entre le curé de Saint-Pierre et les descendants de Bochard , à la mort de sa veuve : elle fut inhumée en grande pompe dans le chœur de l'église , quoique personne ne crût à sa conversion. En pareil cas, les plus zélés s'arrangeaient de façon à ce que la cérémonie funèbre n'eût pas lieu le matin, afin que la messe ne fût point célébrée. En même temps, les nouveaux convertis entretenaient avec les ministres exilés, et notamment avec M. du Bosc, de pernicieuses relations. Ceux-ci leur envoyaient des formules de prières, qu'ils devaient réciter dans les temples catholiques, et qui, comme on le devine, étaient plutôt une insulte qu'un hommage à nos croyances. On y lisait, par exemple: «J'élève ma pensée et mes affections vers toi , ô grand Dieu ! mon unique espérance , qui résides là-haut , sur ton trône céleste , et qui n habites point es

de M. ['intendant.

temples faits de main d'homme; c'est toi seul que j'adore (I). »

Les conférences de l'abbé Grancolas avaient lieu deux fois chaque semaine, dans la salle de l'officialité. On avait permis aux opposants de soumettre leurs difficultés; il en résulta que les conférences dégénérèrent en disputes d'école, et l'on résolut de s'en tenir à une simple prédication. Cette résolution servit de prétexte à un nouveau discours, que M. l'inten- Prédications dant adressa aux religionnaires, dans l'église de l'évêché. On ne peut nier que l'argumentation n'en soit vigoureuse; mais le ton menaçant qu'y prend l'orateur, son caractère officiel, la pression qu'il essaie d'exercer, au nom du roi, sur les volontés rebelles, auraient suffi pour expliquer la résistance dont il se plaint. Il y eut aussi des controverses dans la chapelle de l'hôpital Saint-Louis, au mois de janvier 1701. « M. Grancolas y expliquait la créance de l'Eglise, et répondait aux objections, ainsi qu'elles étaient formées dans Dumoulin , en son Bouclier, dont il faisait la lecture tout haut. Mais ces controverses n'eurent point le succès à'qu'on en attendait : on ne remarqua point de conversion parmi les hérétiques (2). » L'abbé Grancolas était un homme savant, mais austère et singulier; on le disait la terreur des jeunes bacheliers , et son élocution avait quelque chose de la rudesse de son caractère. Il était donc

(1) Ces paroles, qui sont tirées de la sainte Écriture, ont trait aux superstitions des Païens. Ici, on en fait à l'Eucharistie une application perfide et mensongère.

(2) Annales manuscrites de l'hôpital Saint-Louis.

souverainement impropre à la mission qui lui fut confiée, mission périlleuse en tout temps, et que la situation des esprits rendait encore plus difficile. Nouvelles Louis XIV, par différentes déclarations, avait orngueurs. <]onné aux médecins et aux apothicaires appelés pour visiter les malades de la religion prétendue réformée, d'avertir les curés , aussitôt que la maladie serait sérieuse. Ceux-ci étaient tenus de rendre compte de leurs démarches à l'autorité civile. Si le malade venait à mourir après avoir refusé les sacrements, ses biens étaient confisqués. Il paraît que, dans notre diocèse, ces ordonnances n'étaient pas strictement exécutées. En 1718, le fermier-général des biens des religionnaires saisis ou confisqués, pour fait de religion, s'en plaignit au bailli de Caen. En conséquence, celui-ci fit afficher dans les rues une ordonnance par laquelle il enjoignait aux médecins de se conformer aux édits royaux, a peine de cent livres d'amende , et d'interdiction en cas de récidive ; aux curés de dénoncer les malades qui refuseraient d'abjurer, « sous les peines au cas appartenant. » Comment ne comprenait-on pas que, loin d'étendre les conquêtes de l'orthodoxie, une telle jurisprudence devait plutôt en contrarier les progrès !

rabbé caiiy. Au nombre des ecclésiastiques qui travaillèrent à ramener les Protestants par la persuasion , il faut placer l'abbé Cally, curé de Saint-Martin de Caen. Esprit distingué, philosophe d'une science peu commune, que des opinions erronées, une condamnation solennelle et une soumission éclatante entourèrent, à la fin de sa vie, d'une certaine célébrité, Pierre Cally,

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né au Mesnil-Hubert, près d'Argentan, licencié en droit canonique et civil, avait été nommé, en 1660, professeur de philosophie au collège du Bois. Partisan déclaré des idées cartésiennes, il fut le premier qui osa les enseigner en France, et secouer le joug des formules aristotéliques. La nouveauté de sa méthode lui suscita beaucoup d'ennemis. Il fut attaqué, en 1680, par le P. Le Valois, professeur au collège des Jésuites; Huet, quoiqu'il lui fût d'ailleurs trèsattaché, se rangea parmi ses adversaires. En 1674, il avait succédé à Antoine Halley, dans la chaire royale d'éloquence, et, lorsque Louis XIV, sur la demande de Bossuet, fit éditer les auteurs classiques à l'usage du dauphin, il fut chargé, par l'entremise de Huet, d'annoter le traité de Boèce De consolatione philosophiœ. Son commentaire fut très -bien accueilli. Nommé principal du collège des Arts, il y enseigna la philosophie, et en fit reconstruire les bâtiments a ses frais. L'abbesse de Sainte-Trinité l'ayant pourvu de la cure de Saint-Martin, en 1684, il quitta la régence, pour se livrer à la prédication. Ce fut alors qu'il ouvrit, dans son presbytère, des conférences religieuses auxquelles les Calvinistes accoururent en foule. Ils goûtaient singulièrement sa méthode, dans laquelle ils croyaient découvrir certaines analogies avec l'exégèse de leurs ministres. Ils allèrent même jusqu'à faire entendre qu'il inclinait vers leur parti. Dénoncé à la cour, en 1686, il fut exilé à Moulins, où il séjourna pendant deux ans.

On aurait tort de croire que le curé de Saint-Martin lui « un ennemi de la présence réelle, » comme le

publiaient alors les Protestants; mais il est évident que, séduit par la pensée de rendre le mystère de l'Eucharistie plus accessible à la raison, il fit à ses adversaires des concessions imprudentes. Le livre publié par lui en 1700, sous ce titre: Durand commenté, jeta le trouble dans les esprits. Il est rempli de subtilités audacieuses sur l'essence et les propriétés de la matière. Il reproduit la doctrine de Durand, opposée à celle du concile de Trente, et y ajoute de nouvelles erreurs. Avant de condamner cet ouvrage, Mgr de Nesmond le soumit à l'examen de Bossuet, et le fit censurer par la faculté de théologie de Caen. Bossuet fut d'avis (1) qu'il y avait lieu d'en déclarer la doctrine fausse, téméraire, erronée, induisant à l'hérésie, et destructive de la présence réelle. Toutefois, après en avoir conféré avec Mgr de Noailles, il engage Mgr de Nesmond à ne point se prononcer sur certaines théories philosophiques appliquées par l'auteur aux espèces sacramentelles. Quoique ces explications ne soient pas, dit-il, conformes au langage de l'école , on s'exposerait, en y donnant atteinte, à causer un soulèvement parmi les savants, et en cette matière, non plus que dans les autres, il ne faut pas prendre pour loi ni article de foi toutes les explications des scolastiques.

On voit que Bossuet, auquel l'abbé Cally avait dédié sa philosophie, en 1695, n'en rejetait pas absolument les principes. Il termine, en suppliant l'évèque de Bayeux de traiter avec bénignité la personne de

{\) Lettre ùu 9 février 1701.

M. Cally (1), qui est d'ailleurs un digne curé, supposé qu'il contente l'Église par sa soumission , comme il avait promis de le faire.

Ce jugement de Bossuet servit de base a la con- condamnation

, . , . j. i de son livre

damnation , qui n en est , pour ainsi dire , que la sur reproduction textuelle. Dix-sept propositions furent ,Eucharisliecensurées , et l'auteur, fidèle aux assurances qu'il avait données tant à Bossuet qu'à Mgr de Nesmond , se rétracta publiquement, supprima tous les exemplaires de son ouvrage qu'il put se procurer, et voulut lire lui-même à ses paroissiens l'ordonnance rendue contre son livre au synode de 1701, quoique Mgr de Nesmond l'eût dispensé de le faire.

Trois ans après le commentaire de Durand, le curé de Saint-Martin publia ses discours, en forme d'homélies sur les mystères, les miracles et les paroles de Jésus-Christ. On y trouve beaucoup de méthode, de lucidité, une connaissance profonde de la sainte Écriture , la solidité du raisonnement jointe à la concision du style. L'abbé Cally cultiva les lettres jusqu'à la fin de sa vie , sans négliger les devoirs de son ministère; il mourut subitement le 31 décembre 1709, à l'âge de soixante-dix-sept ans, estimé des savants et chéri de ses paroissiens. Il avait été recteur de l'université , et avait remporté plusieurs fois le prix au palinod.

(1) CALLY, et non CAILLY, coinme l'ont écrit les éditeurs de Bossuet. Nous avons entre les mains un exemplaire de Boèce, donné en prix à un jcne lauréat du collège des Arts, qui porte la signature autographe du vénérable principal.

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