CHAPITRE XIII
Réforme des communautés au xvne et au xvme siècle. — Ardennes. — Belle -Étoile. — Barbery. — Le Val-Richer. — Notre-Dame- du-Val. — Aunay. — Réunion du prieuré de Saint- Gabriel à celui de Saint -Vigor. — Congrégation de Saint-Maur. — Abbayes de Saint-Etienne, de Cerisy, de Fontenay. — Prieuré de Saint-Vigor. — Abbaye de Mondaye. — Le Plessis-Grimoult. —Abbaye et prieuré de Thorigny. — Ordres mendiants.
Le concordat de Léon X avec François Ier changea, RéfortM sur plusieurs points importants , la discipline du communautés, clergé de France. Loin de nous la pensée téméraire de soumettre au contrôle de notre appréciation personnelle un acte émané du saint-siége ; nous ne nous permettrons de discuter ici ni les molifs de cette convention, ni les principes qui lui servent de base; nous dirons seulement, ou plutôt l'histoire dit, à notre place, que l'application en fut désastreuse pour
nos monastères. Le régime des commandes y introduisit le désordre dans l'administration, le relâchement dans la discipline. Il changea souvent un titre ecclésiastique en un simple économat. Le prieuré de SaiiU-Jean-l'Évangéliste, à l'égard duquel Mgr d'Angennes et Mgr de Nesmond furent contraints d'en venir à des mesures extrêmes, en offre un exemple lamentable. Sous l'épiscopat de Mgr de Trivulce, il avait été donné à Jean Dostel, « un des varlets de sa garde-robe. » Vinrent ensuite les guerres de religion, pendant lesquelles les liens de la discipline se relâchèrent de plus en plus. Les ravages des Protestants mirent le comble aux désastres ; en sorte que, à la fin du xvie siècle, la plupart de nos monastères semblaient voués à la destruction.
Il y a des âmes timides qui s'effraient de ces scandales , et voudraient les dissimuler. Tel n'est pas l'esprit de l'Église: elle ne dissimule point les scandales , elle les réprime et les punit ; elle sait qu'ils ont été prédits , comme les hérésies ; elle en gémit, et ne s'en étonne pas. Raconter les hérésies et les scandales, dont l'Église fut toujours victorieuse, ce n'est donc pas la déshonorer, mais plutôt la glorifier; c'est rendre sensible la protection divine, sur laquelle elle s'appuie. Si l'Église catholique n'a pas succombé au xvic siècle; si elle a pu éliminer les principes de destruction qui fermentaient dans son sein , et repousser les attaques extérieures que le protestantisme dirigeait contre elle , c'est qu'il est écrit que les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre la bicn-aimée du Fils de l'homme. « Il n'y a,
disait naguère* un de nos prélats , dans une circonstance solennelle , il n'y a ici-bas qu'une institution qui, depuis dix-huit siècles bientôt passés, résiste à tout, môme aux faiblesses et aux défaillances passagères de ses ministres (1). »
Au xviie siècle , les anciennes communautés de notre diocèse reprennent une nouvelle vie (2); d'autres se forment à côté d'elles, et se mettent au service de la société civile , avec une intelligence admirable de ses besoins.
Dès l'année 1595, l'abbaye d'Ardennes (ordre de Ardennes. Prémontré), d'où les religieux avaient été chassés par les Protestants, se reconstituait sous la pieuse direction du P. Jean de la Croix, chanoine régulier de Belle-Étoile, zélé propagateur de la réforme. Favorisée par l'abbé Jean-Baptiste de Villemor, contrariée par Pierre de Villemor, son frère et son successeur, la réforme s'établit au couvent d'Ardennes, grâce au bon esprit des religieux. Mondaye , Belle-Étoile et oeik-Éioiie. plusieurs autres communautés la leur empruntèrent. Ce fut le P. Augustin Pannier qui l'introduisit à Belle- Étoile, en 1623. L'abbaye d'Ardennes était en vénération auprès de nos ancêtres, à cause de sa régularité et de sa bienfaisance. Elle a fourni à l'université de Caen des professeurs distingués, et à l'ordre de Prémontré des supérieurs -généraux. La première corporation d'arts et métiers connue à Caen , celle
(1) Msr Dupanloup, — Discours a l'Académie.
[2) Nous supposons connus les détails que nous avons donnes, dans l'Introduction, sur les différentes communautés que nous allons passer en revue.
des couteliers , avait été fondée et organisée par le second abbé d'Ardennes.
Barbcry. L'abbaye de Barbery (ordre de Cîteaux) a droit au même respect. Elle a laissé, dit M. F. Vaultier, les souvenirs les plus honorables, et joué un grand rôle dans la réforme de l'ordre de Cîteaux. D. Louis Quinet, religieux profès du Val-Richer, zélateur de l'étroite observance, la donna aux moines de Barbe- Le vai-Richer. ry, dès 1639. L'abbaye de Barbery l'introduisit a son tour dans celle du Val-Richer (ordre de Cîteaux) en 1645, de concert avec l'abbaye d'Aunay (ordre de Cîteaux), qui l'avait embrassée dix ans auparavant. L'abbé Georges, fondateur des conférences ecclésiastiques, avait fait son noviciat à Barbery, avant d'être envoyé au Val-Richer, où il eut à surmonter de grands obstacles. Les supérieurs de l'Étroite-Observance le députèrent à Rome en 1664, avec l'abbé de Rancé, pour y négocier l'affaire de la réforme. A partir de l'abbé Quinet, le monastère de Barbery fut gouverné par des abbés réguliers. Les religieux des derniers temps vantaient cette glorieuse exception, comme une preuve de la déférence que les vertus de leurs devanciers avaient inspirée aux dépositaires du pouvoir.
nôtre-Dame- Voisine de Barbery, mais beaucoup moins importante, l'abbaye du Val (ordre de Saint -Augustin) appelait aussi de tous ses vœux une restauration. Le P. Dumonstier, auteur du Neustria pia , fait une peinture affligeante de la situation où il trouva cette abbaye en 1642: l'église était en ruines; la régularité n'était plus observée. Nicolas Druel, abbé corn-
mendataire en 1662, forma le projet de la rétablir, et voulut lui-même en donner l'exemple. Il fit profession en 1677, et releva le monastère de la déchéance matérielle et morale où il était tombé. L'église fut réparée, la règle mise en vigueur. Le revenu, peu considérable , ne permettait pas d'admettre plus de sept ou huit religieux. Mgr de Nesmond , pour en augmenter le nombre, érigea un office de sacristain en 1686, et un office de chantre en 1698. Il annexa au premier la chapelle Saint-Clair-de-la-Pommeraye, et au second la chapelle Saint-Marcoul. La chapelle Saint-Clair passait pour avoir été visitée par. saint Louis; on y allait demander à Dieu la guérison des ophtalmies. La dévotion attirait aussi à la chapelle Saint-Marcoul un grand nombre de fidèles. Moins heureuses que Barbery, les abbayes du Val et du Val-Richer retombèrent bientôt en commende.
Celle d'Aunay, dont les religieux s'étaient dispersés Aunay. pendant les guerres de religion , se repeupla , vers 1680; mais les bâtiments restèrent long-temps sans réparation. Les travaux que l'on exécuta au xvne siècle, étaient insuffisants; une partie du monastère s'écroula en 1733, et fut restaurée par les soins du prieur Jean-Albert de Raucourt. Sous l'administration de Jean-Pierre Camus , évêque de Belley, abbé commendataire d'Aunay, les religieux embrassèrent l'étroite observance. La réforme eut lieu en 1635. Le nombre des religieux, qui s'élevait à quarante en 1 38 1 , était réduit à neuf en 1 791 .
Le prieuré de Saint-Gabriel, fondé, au xic siècle, dc I^Lm par les seigneurs de Creully, relevait de l'abbaye de
réuni à coluidc St-Yigor.
Fécamp (ordre de Saint-Benoit). L'abbé s'était engagé, en 1070, à ériger le nouveau monastère en abbaye, si le nombre des religieux devenait considérable. Un sort tout différent lui était réservé. Le prieuré tomba en commende, et les religieux se dispersèrent. Réduit à l'état de bénéfice simple, le prieuré de Saint-Gabriel fut souvent possédé par des familles de la plus haute distinction. En 1575, il avait pour titulaire Louis de Lorraine , cardinal de Guise. D'après un inventaire fait en 1753, ses revenus s'élevaient à treize mille huit cent dix-huit livres quinze sols. Anciennement, tous les jeudis de chaque semaine, depuis la fête de Saint-Luc (18 octobre) jusqu'à celle de Saint-Clair (18 juillet), on donnait, à la porte du monastère, une demi-livre de pain à chacun des pauvres qui s'y présentaient. Plus tard cette aumône fut convertie en quatre cents boisseaux de blé , mesure d'Arqués , qui devaient être distribués chaque année , par les soins des curés, aux pauvres des vingt une paroisses où le monastère possédait des domaines. Le prieuré était tenu en outre d'acquitter annuellement sept obits pour les rois de France, trois pour les ducs de Normandie, et un certain nombre de messes poulies fondateurs.
En 1674, Mgr de Nesmond, voyant avec douleur que, depuis la dispersion des religieux, les fondations n'étaient plus acquittées , appliqua le tiers des revenus à la mense conventuelle de Saint-Vigor; le reste fut abandonné au prieur D. Grégoire de Villeneuve. Les religieux de Saint-Vigor prirent à leur charge les aumônes et les fondations de Saint-
Gabriel ; ils s'engagèrent à y célébrer l'office le dimanche et les jours de fête. Au moyen de résignations successives, les Bénédictins de Fécamp avaient conservé la jouissance du prieuré de Saint-Gabriel, même après que la mense conventuelle eut été réunie à celle de Saint-Vigor. En 1750, ils se firent autoriser, du consentement de Mgr de Luynes, à démolir la nef de l'église, « comme étant nuisible et préjudiciable au reste de l'édifice. » Le mémoire publié par eux, à l'appui de leur requête, est un acte d'accusation contre l'incurie et la négligence des propriétaires , qui avaient laissé tomber en ruine un des plus beaux monuments de l'architecture romane que possédât la Normandie. On en trouvera des extraits aux Pièces justificatives.
Les désastres du xvie siècle s'étaient fait cruelle- congrégation ment sentir à l'abbaye de Saint-Étienne ; sa constitu- " tion intérieure n'en avait pas moins souffert que sa . e Abb"y('
1 J de Sainl-tticnno
prospérité matérielle. Pendant soixante-quatre ans, l'office fut interrompu dans cette noble basilique, que les Protestants avaient dévastée; et, quand les religieux, dispersés par la tempête, revinrent habiter . les ruines de leur ancienne demeure, ils avaient contracté des habitudes mondaines, incompatibles avec l'esprit de leur vocation. Il eût fallu, pour le réveiller, le souffle vivifiant d'un Lanfranc ou d'un Anselme, élu par ses frères et habitant au milieu d'eux. Quelle autorité morale pouvait exercer sur un couvent lointain un abbé commendataire , qui ne le connaissait pas, et lui enlevait les deux tiers de ses revenus? A la prière de Wr de Nesmond , Anne Geneviève
de Bourbon, mère du jeune abbé de Longueville , introduisit la congrégation de Saint-Maur dans son abbaye de Saint-Etienne, en 1663. Un des anciens religieux, D. Jean Blouet de Than, concourut puissamment au succès de la réforme. Avec elle , une existence meilleure commença pour le monastère; on vit au moins refleurir l'étude et la prière, longtemps négligées. Nous avons été sévère pour les Bénédictins réformés , quand nous avons eu à leur reprocher les écarts de leur théologie ; nous serons juste, en ajoutant que plusieurs d'entre eux se livrèrent avec succès à l'enseignement et a la prédication; qu'ils se distinguèrent par des productions estimables, utiles à la religion et aux lettres. Quoique réduits au tiers de leur revenu, ils entreprirent courageusement la restauration des bâtiments conventuels. Déjà, sous l'ancienne observance, le prieur D. Jean de Baillehache avait relevé le chœur de l'église , presque ruiné, en 1562, par la destruction de la tour centrale. En 1642, il déposa dans un tombeau, en forme d'autel , ce que l'on avait pu sauver des restes de Guillaume. En 1705, commença cette magnifique construction que possède aujourd'hui l'université. Elle ne fut terminée qu'en 1726. Guillaume de la Tremblaye , frère convers de l'ordre de Saint- Benoît, en avait donné le plan, ainsi que du bel édifice de Sainte-Trinité. Les anciens Bénédictins aimaient à couvrir d'églises le sol de leurs domaines ; dès l'an 1080, ils avaient bâti Saint-Nicolas, sur le territoire de leur bourg. La congrégation de Saint-Maur se montra digne de ses prédécesseurs. La ville de Caen
ne saurait être ingrate envers des hommes qui lui ont légué de pareils monuments.
La prétention de soustraire à la juridiction épiscopale tous les ecclésiastiques des paroisses qui relevaient de l'abbaye, obligeait les Bénédictins à tenir des synodes. On y publiait des règlements , qui n'étaient que la reproduction incomplète et affaiblie des statuts diocésains. Celui de 4694 est souscrit par Matthieu Gilbert, grand-vicaire né. Ce titre, que les prieurs s'attribuaient sans aucune délégation de leur abbé, était, même à leur point de vue, une usurpation flagrante; car ils s'en servaient pour autoriser les confesseurs et accorder des dispenses, dans les paroisses de leur exemption. Le cardinal de Mailly, archevêque de Rheims, abbé de Saint- Etienne , le leur défendit par une ordonnance du 12 août 4721. Ces essais d'indépendance tendaient, s'ils n'eussent été réprimés, à dénaturer complètement l'institution des ordres religieux et à jeter le trouble dans l'Église. C'était , ne nous lassons pas de le répéter, un des tristes fruits de la situation anormale que les commendes avaient faite à nos monastères.
L'introduction de la congrégation de Saint-Maur à
° ° Abbaye
l'abbaye de Cerisy-la-Forêt, retardée par les démêlés de cerisy. des Bénédictins avec Mgr de Nesmond, eut lieu en 4716, du consentement de Philippe de Vendôme, prieur commendataire de cette abbaye. Le prieuré de Saint-Vigor avait reçu la réforme, dès l'an 4658. L'ancienne observance subsista dans l'abbaye de Fontenay, jusqu'en 1752. A partir de cette époque, la congrégation réformée y entretint cinq ou six reli-
Prieuré de Saint-Vigor.
Abbaye de Fontcnay.
gieux. On en comptait cinq à Cerisy et sept a Saint- Vigor.
On trouve à Cerisy les mômes préoccupations qu'à Saint-Étienne, relativement à l'exemption de l'abbaye, et, de la part de l'abbé, la même indifférence pour des droits contestés (1); mais tout se passe sans bruit et sans lutte.
En 1715, les religieux de Saint-Vigor reconstruisent l'église paroissiale, ruinée depuis plus d'un siècle. L'office se faisait dans une petite chapelle, qui était elle-même sur le point de tomber en ruines. La communauté se chargea de la dépense, évaluée de douze à treize mille livres, à condition que la paroisse contribuerait pour quinze cents livres, et abandonnerait au prieuré les matériaux de l'église et de la chapelle.
Ducarel, qui visita la Normandie en 1752, reproche en général aux maisons religieuses de notre pays de fermer leur porte aux indigents. L'assertion du voyageur anglais est complètement inexacte. Nous avons parlé des distributions qui avaient lieu à Saint-Gabriel. M. Delamare, habitué de l'abbaye de Fontenay, nous atteste que les autres monastères s'acquittaient du même devoir. « La petite abbaye de Fontenay, nous dit-il dans la préface de son pouillé, donne tous les ans aux pauvres du canton, en pain, cent dix boisseaux et demi de froment, et trois cent quatre-vingt-
(1) Nous ne parlons point ici des immunités que les abbayes tenaient du saint-siége, mais de la juridiction spirituelle qu'elles prétendaient exercer, en vertu de leur exemption, sur les paroisses soumises à leur patronage.
six trois-quarts d'orge, qu'on peut fixer à quatorze cents livres environ. La môme chose se pratique dans les autres abbayes, a proportion de leur revenu. On ne dit rien des aumônes volontaires qui s'y distribuent tous les jours, ni de l'éducation qu'on y donne aux pauvres enfants, ni des métiers qu'on leur fait apprendre. » Parmi les charges de l'abbaye de Cerisy, nous voyons figurer « l'aumône qui se fait tous les samedis aux pauvres des deux paroisses de Cerisy et de Littry, en pain, à laquelle est employée la quantité de cent quatre boisseaux de froment et trois cent douze boisseaux d'orge , et deux cents livres aux pauvres malades des deux paroisses, en argent, mises aux mains des curés d'icelles ; — la réception des hôtes ; — les aumônes journalières à la porte du monastère, en pain, en cidre, en bois et en argent. »
La pratique de l'aumône, généreusement exercée , n'était pas le seul avantage matériel que l'existence des communautés procurât au pays. Comment ou«blier les précieux monuments dont elles l'enrichirent à différentes époques? Nous avons signalé les œuvres remarquables des Bénédictins ; nous citerons également la curieuse église de Mondaye.
François du Bouillonay, abbé de ce monastère, fut Abbaye commis par le pape, après les guerres du xvie siècle, pour en réparer les désastres. Il recouvra la moitié des revenus, et restaura simultanément les bâtiments et la discipline. Son successeur adopta la réforme de l'abbaye d'Ardennes en 1634. Philippe l'Hermite, abbé régulier de 1704 à 1723, commença l'église, qui fut terminée sous son successeur, Olivier Jahouel ,
de Mondaye.
mort en 1738. Ce fut un des religieux, Eustache Restout, moine, peintre, sculpteur et architecte, qui la construisit et l'orna de plusieurs tableaux généralement estimés. Cette charmante construction a subsisté jusqu'à nos jours. Puisse son titre d'église paroissiale la préserver de la destruction! Dans la France ecclésiastique de 1764, Mondaye figure encore au nombre des abbayes régulières. En 1771, elle était en commende, et y resta jusqu'à la fin. Prieuré L'histoire du Plessis-Grimoult (ordre de Saint-Au-
piessis-Grimouit. gustin) est à peu près la même que celle des autres monastères. Le prieuré tombe en commende vers 1 543 ; les Calvinistes le ravagent et abattent une partie des murailles ; le prieur parvient néanmoins à sauver les reliques et les titres du monastère; plus tard les murs sont réédifiés, les bâtiments restaurés; l'église est décorée par les soins du prieur Georges Dufay, conseiller au parlement. Ce vertueux magistrat essaya, mais en vain, de rétablir la discipline, et succomba, dit-on, à la douleur que lui causaient des désordres qu'il n'avait pu réprimer. En 1664, cette communauté fut unie à la congrégation de France (1), dont elle reçut la réforme, du consentement de l'évêque de Bayeux, et en vertu d'un arrêt du parlement de Normandie. Elle dut ce bienfait à Anne de Matignon , mère de Jacques de Matignon, prieur titulaire du Plessis. Bossuet a possédé ce bénéfice. Un très-beau calice , dont il fit présent à l'église , ap-
(1) La congrégation de France était une réforme de chanoines réguliers établie en 1634, et qui avait pour supérieurgénéral l'abbé de Sainte-Geneviève de Paris.
partient aujourd'hui à la fabrique de la paroisse. A l'époque de la révolution , le monastère ne comptait plus que quatre religieux profès.
Nous savons fort peu de chose sur les établisse- Abbaye et Fiouré ments religieux de Thorigny. Le pouillé de la biblio- Th0nm. thèque de Caen semble confondre l'Hôtel-Dieu avec l'hôpital des lépreux ; cependant on nous assure que la léproserie était située à un kilomètre du bourg , et l'Hôtel-Dieu, près de l'abbaye. Celle-ci eut pour
abbés, au xvie siècle, Jean et Pierre Adeline, oncle
et neveu, tous deux originaires d'Anguerny, au doyenné de Douvres, tous deux religieux profès de l'abbaye d'Aunay. Pierre Adeline gouverna pendant trente ans le monastère de Thorigny avec piété et sagesse ; il était vicaire-général de l'ordre de Cîteaux , en Normandie. A partir de 1582, « l'abbaye tomba dans la désolation, et fut sans abbé pendant plus de vingt ans. Elle fut ensuite sécularisée en faveur de Léonor de Matignon, évoque de Coutances, qui en a été le premier abbé commendataire (1). »
Quant au prieuré de Bernardines, il fut établi par Léonore d'Orléans, veuve de Charles de Matignon, gouverneur de Normandie, avec le concours de Guillaume Le Mière, aumônier du roi et curé de Notre- Dame de Thorigny. On fit venir deux religieuses de Yillers-Canivet, Bonne de Malvoue et Claire Boulon; leur établissement définitif eut lieu le 28 septembre 1631. Les donations de Léonore et de Guillaume furent acceptées par l'abbé de Cîteaux, qui érigea ce
(1) Manuscrits d'Herraant.
monastère en prieuré, le 18 mai 1632. Les lettrespatentes accordées en 1634 furent enregistrées en 1635. Le roi nommait les prieures, qui ont quelquefois pris le titre cTabbesses.
Nous passons ici sous silence l'abbaye de Longues, celle de Troarn et le prieuré de Villers : nous les trouverons un peu plus loin, menacés dans leur existence long-temps avant la suppression des ordres religieux, ordres mond". On a fait un crime à l'Église de ses richesses; on capTcins. lui en a fait un de sa pauvreté. Ceux qui, au xvme siècle , convoitaient la dépouille de nos abbayes , auraient voulu que l'on refusât l'obole de la charité aux ordres mendiants. Pourtant il y avait plus qu'un spectacle curieux : il y avait un enseignement dans le régime austère de ces Capucins à la longue barbe, marchant pieds nus , chaussés de sandales découvertes, vêtus d'étoffe brune, avec une courroie pour ceinture. La croix qu'ils portaient en tête de leurs processions, était de bois brun, sans ornements ni moulures, et le peuple, qui admirait en eux des victimes volontaires de la pauvreté, les entourait de sa vénération. Oui, je le répète, il y avait, dans le seul aspect de ces religieux, un enseignement salutaire. Quand la société civile , d'accord avec la religion , glorifiait le travail et béatifiait l'indigence, elle n'avait peur ni des pauvres, ni des ouvriers. On conserve, a Bayeux et à Caen, le souvenir des immenses services que rendaient les Capucins dans les incendies. A une époque où les pompes n'étaient pas encore employées à les éteindre, c'était une précieuse res-
source, que le dévouement de ces bons religieux. Au premier signal , on les voyait accourir sur le lieu du sinistre, la hache en main, la robe retroussée, donnant au peuple l'exemple de cette calme intrépidité qui, seule, dompte les fléaux, et ne quittant le travail que pour prodiguer des soins aux blessés. La peste fit à Caen de cruels ravages, en 1626 et en 1635; ce fut pour les disciples de saint François une occasion de signaler leur courage. A la première de ces deux époques, leur maison ne fut pas épargnée. Le sieur Halbout de la Becquetière, qui avait fondé à Vire un couvent de Capucins, était entré dans leur ordre, sous le nom de Frère Elzéar (1). Il se trouvait à Caen, lorsque la contagion y éclata; il demanda, comme une grâce, la permission de soigner les malades, et succomba bientôt lui-même. En 1635, dit M. Vaultier, « les Capucins se rendirent processionnellement à la Délivrande, afin d'implorer la cessation du fléau. Ils s'y trouvèrent au nombre de quarante, portant chacun une croix de bois. Le résultat fut tel que tout l'honneur en revint aux bons Pères. L'usage du pèlerinage devint annuel, et nous l'avons vu subsistant jusqu'à la révolution (2). » En 1696, les Capucins, au nombre de trente, firent une mission à Vire, et plantèrent une croix sur les ruines du donjon.
Les Cordeliers de Caen furent toujours en relations cordeUers. de bons offices avec l'université de cette ville. C'était
(1) Sa femme fit également profession , au monastère de Villers-Canivet , sous le nom de Sœur Elisabeth de Sainte- Anne.
(2) Histoire de la cille de Caen.
dans leur couvent que la savante corporation tenait ses assemblées. Le 5 septembre 4685, le recteur Jacques Malouin y prononça en latin, devant Mgr de Nesmond, le panégyrique de Louis XIV, dont la statue devait être inaugurée, le même jour, sur la place Royale. Les Cordeliers de Caen virent leur maison brûlée par les Protestants ; leur couvent de Vire fut également incendié; les sectaires mirent à mort cinq de ses religieux. Au couvent de Bayeux, il n'y* eut que deux victimes; mais la maison fut dévastée. Le P. Feuardent sauva la Cathédrale, en persuadant aux chefs des révoltés de la faire servir à leurs réunions. En 4747, le P. d'Irlande, de la compagnie de Jésus, et deux de ses collègues firent une mission dans l'église des Cordeliers de Bayeux. Un calvaire fut planté près du couvent, et une confrérie y fut érigée, sous le nom de Sainte-Croix-du-Calvaire. jacobins. Les Dominicains ou Frères-Prêcheurs, plus connus sous le nom de Jacobins, furent long-temps, à Caen, les inquisiteurs de la foi. L'abbé Delarue dit qu'on les trouve remplissant cette fonction dans le procès fait aux Templiers de notre grand bailliage en 1307; mais il ajoute que l'histoire ne leur reproche aucune violence. Par une lettre datée du 21 juin 1451, le chapitre de Saint-Jacques de Cornpostelle admit à la participation de ses prières les religieux du couvent des Frères-Prêcheurs de Caen et les confrères de la confrérie de Saint-Jacques et Saint-Christophe, établie dans leur église (1).
(1) La confrérie du Rosaire, à laquelle étaient affiliées un
Ce n'est pas l'histoire des communautés que nous écrivons, mais celle du diocèse, à un point de vue général. Si chaque communauté a le droit d'y occuper une place, chacune d'elles ne saurait prétendre à une monographie. Raconter succinctement leur origine, comme nous l'avons fait dans Y Introduction , indiquer les phases principales et les phénomènes extérieurs de leur existence, c'est tout ce que nous pouvons nous permettre , sans sortir du cadre qui nous est tracé. Nous continuerons de rattacher, autant que possible, ce que nous avons à dire de chaque monastère, aux événements contemporains. Cependant il faut qu'on nous pardonne tantôt de les devancer, tantôt de jeter dans le passé un coup-d'œii rétrospectif: c'est le seul moyen d'échapper aux morcellements et aux répétitions.
certain nombre de paroisses, avait également son siège dans la chapelle des Jacobins. Plusieurs corporations d'arts et métiers s'y réunissaient pour leurs exercices religieux. La statistique des anciennes et des nouvelles confréries groupera sous les yeux du lecteur tous les détails du même genre ; ils présenteront ainsi plus d'intérêt que s'ils se trouvaient éparpillés dans nos récits.
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