CHAPITRE XV
Congrégations — à Caen — à Vire.— Pèlerinages au Mont-Saint- Michel — à la Délivrande.— Palinod. — Canonisation de plusieurs saints.— Prédications de Mgr de Nesmond.
Les congrégations ne furent d'abord , entre les congrégations mains des Jésuites , qu'un moyen d'émulation , dont dt> Caen' ils surent tirer un parti admirable. Choisis parmi les élèves les plus studieux et les plus fervents , astreints , dans l'intervalle des classes , à des exercices particuliers , les congréganistes formaient une troupe d'élite , répondant , au premier signal \ à tout appel de la conscience. Quand ils se réunissaient, c'était pour s'exciter mutuellement à la piété et à l'amour du travail ; ils regardaient comme leur principale obligation d'y porter rieurs- condisciples. Ces
232 HISTOIRE Dlf MOCKSE
assemblées , qui avaient pris naissance dans les établissements d'Italie, vers 4 569, furent érigées en congrégations par le pape Grégoire XIII, en 4 584. Bientôt elles franchirent l'enceinte des collèges. La plupart des jeunes gens qui les quittaient , soit pour embrasser une carrière , soit pour commencer d'autres études , sentaient le prix de ces relations intimes où la foi s'éclaire , où la charité s'enflamme. Ils voulurent les conserver entre eux , et rester en communauté de prières avec des instituteurs qu'ils vénéraient. L'association descendit des cités les plus populeuses aux villes les plus ignorées ; elle embrassa les deux hémisphères ; elle compta dans son sein des ecclésiastiques et des magistrats , des militaires, des bourgeois et des artisans. Chaque congrégation était présidée par un Jésuite , sous le nom de directeur ; elle avait un préfet , deux assistants et un secrétaire. De pieuses lectures , des exercices religieux , des œuvres de charité , l'instruction des enfants pauvres , la visite des prisonniers et des malades occupaient tour à tour les associés.
On distinguait , à Caen , trots congrégations : celle des artisans ; celle des messieurs , nobles et bourgeois ; celle des écoliers. La dernière , établie au collège du Mont, projetait ses ramifications dans tous les cours de l'université. Quand les Jésuites conduisaient leurs élèves à quelque cérémonie publique , la congrégation des étudiants marchait à la suite du pensionnat. Aux fêtes qui furent célébrées pour la canonisation de saint François de Sales et de saint François de Borgia , il se trouva plus de deux cents
de Vire.
DE BAYEtiX. 233
congréganistes, rhétorieiens, philosophes, élèves en droit et en médecine- On remarqua même qu'un certain nombre de jeunes théologiens , au lieu de se réunir au clergé des paroisses , marchaient sous l'étendard de la congrégation.
Quoiqu'il y eût à Vire de nombreuses confréries , Congrégations qui occuperont une place importante dans le travail que nous préparons, les lettrés et les artisans voulurent avoir chacun leur congrégation sur le modèle de celles que les Jésuites dirigeaient à Caen. La première fut érigée en 1679 , dans l'église Notre-Dame ; la seconde, en 4680, dans l'église Saint-Thomas. Mgr de Nesmond leur donna les mêmes statuts. La récitation du petit office de la Vierge ; une lecture de piété , en forme de méditation ; le saint sacrifice , offert pour les congréganistes : tel était le but des réunions. La congrégation des artisans , transférée de Saint-Thomas à l'hôpital-général , a traversé la révolution , et s'assemble encore aujourd'hui dans l'église Sainte-Anne. La congrégation des écoliers , rétablie par M. l'abbé Lacoudre, curé de Notre-Dame, a continué de se réunir, jusqu'à l'érection du pensionnat ecclésiastique, dans lequel elle s'est absorbée.
Nous ne trouvons à Baveux, pendant le Xvir siècle, aucune trace de cette institution.
Les congréganistes de Vire, au nombre de trois cents, firent, en 1698 , le pèlerinage du Mont-Saint- Michel , précédés de ta musique municipale , et conduits par plusieurs chapelains. En 1654 , la confrérie de l'église Saint-Pierre de Caen avait donné cet édifiant spectacle. Il n'y avait guères de provinces ,
Pèlerinage
nu
Mont-St-Michcl.
en France , qui n'envoyassent , chaque année , une députation à la célèbre abbaye. On y venait même d'Angleterre et d'Espagne. Le premier qui apercevait le clocher du monastère , était proclamé roi , et prenait la direction de la troupe; il portait pour insignes une couronne, une bandoulière de coquilles, quelquefois un drapeau ; on accourait en foule sur le passage des pèlerins ; Villedieu et Avranches leur faisaient une brillante réception. Leur retour dans la ville natale était fêlé comme un joyeux événement. Le plaisant abbé de Saint-Martin , si connu par ses excentricités, était au nombre des pèlerins qui partirent de Saint-Pierre de Caen, le 6 septembre 1654; on lui décerna les honneurs de la royauté, et il écrivit la relation du voyage (1).
pèlerinage Le pèlerinage de Notre- Dame -d'Yvrande n'était pas moins célèbre, au moyen -âge, que celui du Mont-Saint-Michel. On s'y rendait de tous les points de la Normandie, de toutes les provinces de France, et même des royaumes étrangers. On lit, dans un manuscrit du xive siècle , que le possesseur du fief de Grosseville était tenu de mener par la bride la haquenée de la dame de Bailleul , le long de la chaussée de Coquainvilliers-sur-Touques , quand il plaisait à la châtelaine d'entreprendre le voyage de la Délivrande. Louis XI y alla faire ses dévotions en 1473, et la duchesse de Toscane, en 1678. Le chapitre de Bayeux s'y trouvait, avec Mgr de Nesmond, le
(1) Voir cette curieuse relation, publiée par M. G. Mancel , à la suite du Journal d'un bourgeois de Caen. Elle peint admirablement le personnage et les înaairs de l'époque.
il la Délivrande.
DE BAYKUX. 235
12 juin 1696, « pour implorer du Seigneur la paix dans le royaume. » Nous pourrions citer la date de plusieurs autres processions solennelles, faites par le clergé de la Cathédrale, à Notre-Dame-de-la-Délivrande , pour différentes nécessités. Vers la fin du xviie siècle , nous ignorons l'époque précise , les curés de la conférence de Cambremer y conduisirent leurs paroissiens. Jamais le sentiment religieux n'avait produit dans nos contrées une manifestation aussi imposante. Celle-ci fut organisée par l'abbé du Val-Richer, Dominique Georges, vicaire- général de l'exemption de Cambremer. Il y invita toute la noblesse du Pays-d'Auge ; plus de deux cents ecclésiastiques, suivis d'une foule immense, traversèrent en bel ordre la ville de Caen, émerveillée d'un tel concours. On lit, dans un des opuscules de l'abbé Marcel, que la procession de Saint-Pierre de Caen se rendit à la Délivrande , « selon sa coutume , » pendant les fêtes auxquelles donna lieu la canonisation de saint François de Borgia. La même coutume était observée par les autres paroisses de Caen. Le Bocage et le Bessin fournissaient aussi, chaque année , à l'antique chapelle leur contingent de pieux visiteurs. Mais c'était surtout à l'occasion des épidémies et des autres fléaux, que le clergé séculier, les ordres religieux et les fidèles de tout sexe allaient vénérer la statue miraculeuse. M. F. Vaultier nous a raconté ce qu'il en advint en 1635. M. l'abbé E. Laurent (1) cite un grand nombre de faveurs pré-
(1) Nolice historique sur Sotre-Dame-de-la-Délivrande.
cieuses obtenues instantanément, à la suite d'un vœu ou d'un pèlerinage à Notre-Dame-de-la-Délivrande. L'abbé Delarue nous apprend que, avant la révolution, l'église était remplie d'ex-voto attestant ces prodiges. Tous, il est vrai, ne portent pas au même degré l'empreinte du doigt de Dieu ; la suspension des lois de la nature n'y est pas toujours aussi marquée que dans les miracles évangéliques. Il en est pourtant qui sortent évidemment de l'ordre commun, et dont la réalité est assez bien constatée pour satisfaire à toutes les exigences d'une critique impartiale.
Le souverain pontife Benoît XIV a dit que la France est le pays de Marie. Ce mot est surtout applicable à la province que nous habitons. Il n'en est pas où le culte de la Vierge soit plus populaire, et se lie plus étroitement aux traditions du passé. Long-temps avant l'époque où l'Immaculée Conception devait être révoquée en doute par quelques théologiens, la Normandie professait publiquement cette croyance. La fête fut établie, au XIe siècle, dans les états anglonormands; de là elle se répandit dans une grande partie de l'Occident (1), et le nom de Fête aux Normands, qui servait à la désigner, conserva d'âge en âge le souvenir de son origine.
Les Bénédictins du Gallia christiana disent qu'elle fut établie à Bayeux, vers 1523, par l'évêque Louis de Canossa ; l'abbé Beziers en fait honneur à Léon Conseil, chancelier de la Cathédrale, à la même époque. L'assertion des Bénédictins est complètement
(1) On la célébrait en Orient dès le V siècle, et à N'aples tlès le i\c.
erronée; celle de Beziers est inexacte. Léon Conseil, en 1528, fonda la solennité de la Conception, de stallo altiori, c'est-a-dire, du premier degré; mais on la célébrait au xjue siècle, et probablement dès le xne. Elle est mentionnée dans le cérémonial de l'Angevin [1270] parmi les fêtes doubles du deuxième degré. Robert Wace , chanoine de Bayeux, et l'un de nos plus célèbres trouvères , l'avait chantée un siècle auparavant.
Vers l'an 1072, Jean de Bayeux, archevêque de Paiinod. Rouen, institua, dans l'église Saint-Jean, une confrérie sous le titre de l'Immaculée Conception. En 1486, le prince de cette confrérie ouvrit un concours de poésie en l'honneur de la Vierge immaculée. Chaque strophe des pièces couronnées se terminant par la répétition d'un même refrain, le concours prit le nom de palinod — nàhitàèAk. — On l'appelait également puy , du latin podium , estrade du haut de laquelle le poète lisait sa composition.
L'université de Caen , qui faisait célébrer depuis long-temps la fête de la Conception dans l'église des Cordeliers, s'ennuya de voir la fleur de ses poètes porter leurs hymnes au palinod de Rouen. En 1527, Jean Le Mercier, sieur de Saint- Germain , avocat distingué, fit inviter, « par placards moulés, » tous les poètes normands à célébrer le privilège de Marie. Bientôt on ne se borna plus à une simple invitation: on proposa des prix. Odes latines et françaises, épigrammes , sonnets , stances , dixains , ballades et chants royaux, tous les genres de poésie furent encouragés. Le premier poète couronné à Caen fut
un chanoine de Bayeux, nommé André Blondel. Les prix consistèrent, suivant les époques, en un anneau d'or, une plume d'argent, les armes de l'université ou celles des fondateurs, des jetons d'argent enfermés dans une bourse de velours vert, et, enfin, en une somme de vingt livres. L'université était juge du concours. Nous avons déjà nommé Michel de Saint- Martin , prêtre , écuyer, seigneur de la Mare-du- Désert, protonotaire du saint-siége, docteur en théologie de l'université de Rome, agrégé a la faculté de théologie de Caen et ancien recteur. Ce singulier personnage , auquel ses bienfaits auraient mérité la considération publique (1), si sa crédulité et sa vaniteuse ostentation ne l'eussent exposé sans cesse à la moquerie, fut le restaurateur du palinod. Malgré différentes fondations, dont le détail serait ici sans intérêt, l'institution languissait depuis un demi-siècle, lorsque l'abbé de Saint-Martin fonda une ode latine sur le modèle de la strophe alcaïque : Odi profanum vulgus, et arceo [1670].
Au xvme siècle, on abandonna les ballades et les chants royaux; mais les prix décernés à l'ode alcaïque et à l'ode française furent disputés jusqu'à la fin. Malherbe, Bertaut, évèque de Séez, Huet, Halley,
(1) Il rétablit la Belle -Croix, renversée en 1562, par les Protestants. Il fit placer devant le portail de Saint-Sauveur l'image du Christ ; sur la place Saint-Pierre . trois statues représentant le Sauveur, la Vierge et sainte Cécile ; au carrefour des Cordeliers et devant la porte de Bayeux, l'image de ses patrons, saint Michel et saint Martin. Il fonda une chaire de théologie , qu'il donna d'abord aux Oratoriens et ensuite aux Jésuites. Il voulait doter la ville d'une fontaine jaillissante.
DEBAYELX. 239
Sanadon ont illustré le palinod de Caen. Malfilâtre y débuta, en 4758, au milieu des applaudissements. L'abbé Bellenger y présenta, dix ans plus tard, une ode latine, pleine d'éclat, de mouvement et de chaleur, une des plus intéressantes et des plus parfaites que l'institution ait jamais produites (1).
Pendant l'épiscopat de Mgr de Nesmond, on célébra canonisation dans la ville de Caen la canonisation de plusieurs , . de
L plusieurs saints.
bienheureux : celle de saint François de Sales , à la Visitation, en 1668; celle de saint Pierre d'Alcantara, chez les Cordeliers, en 1671; celle de saint François de Borgia, chez les Jésuites, en 1672; celle de saint Pie V, chez les Dominicains , et de saint Félix, chez les Capucins, en 1714. Ces fêtes duraient huit jours. L'église où on les célébrait, était décorée avec toute la pompe imaginable; le clergé des paroisses et celui des couvents , la magistrature et quelquefois l'université s'y rendaient en corps ; de pieuses mélodies , des prédications éloquentes réhaussaient l'éclat de la solennité ; un récit détaillé en conservait le souvenir. La cérémonie de 4668 eut pour historien l'abbé de Guerville , curé de Notre- Dame de Caen, et celle de 1672, l'abbé Marcel, curé de Basly. Comme elles furent les deux plus remarquables, je vais en tracer une légère esquisse.
Je ne dirai qu'un mot des décorations. Qu'on se représente tout ce que l'art peut entasser de produits et de richesses dans une étroite enceinte : ornements
(1) Il avait pris pour sujet Henri IV sauvé des flots, à l'âge de quinze ans , par un capitaine de marine nommé Jacques Lardeau. L'allusion est indiquée dans la dernière strophe.
d'or et de soie, tapis, cristaux, vases d'argent, guirlandes de fleurs, lustres étincelants, c'est le tableau magique qu'offrirent tour à tour, a quatre ans d'intervalle, l'église de la Visitation et la cour du collège du Mont. Toute la ville avait concouru à cette magnificence.
Les deux solennités commencèrent par une procession générale, qui partit de l'église Saint-Pierre. À la fête de saint François de Sales, un diacre ouvrait la marche , portant la bannière du saint évêque. Venaient ensuite les réguliers, rangés dans l'ordre suivant , qui était , nous dit l'abbé de Guenille , l'ordre accoutumé: les Capucins, les Cordeliers, les Jacobins, les Croisiers et les Carmes. Le clergé des paroisses marchait après les religieux, et les chanoines du Sépulcre, à la suite du clergé paroissial. A l'extrémité de la procession, apparaissait le vénérable évêque, tenant entre ses mains une portion des reliques de saint François ; deux abbés l'accompagnaient, celui de Barbery et celui du Val-Richer; quatre doyens ruraux portaient, au-dessus de sa tête, un poêle de moire d'argent, a broderie d'or. Le présidial et le corps de ville, le peuple et la noblesse se pressaient sur ses pas.
On a remarqué l'absence des Oratoriens, des Eudistes, des Jésuites et des chanoines de l'Hôtel-Dieu, qui n'assistaient jamais en corps aux cérémonies publiques (1). Toutefois, les Jésuites ne pouvaient
(1) Il faut excepter les processions de l'université, auxquelles les chanoines de l'IIôtel-Dieu, les Oratoriens et les Jésuites étaient tenus d'assister, en vertu de leur agrégation.
rester étrangers aux hommages de la cité, eux qui avaient eu l'honneur d'élever saint François de Sales dans un de leurs collèges. Le jeudi, cinquième jour de l'octave, ils conduisirent leurs nombreux écoliers à l'église de la Visitation. Ils avaient partagé en six groupes les classes supérieures. Le premier était destiné à honorer spécialement la noblesse de saint François de Sales; le deuxième, sa science; le troisième, ses miracles; le quatrième, ses combats contre l'hérésie; le cinquième, ses vertus diverses; le sixième, formé des congréganistes, son éminente piété. Des étendards, des guidons, des boucliers, des enseignes , des trophées et des devises exprimaient , sous une forme sensible, la pensée qui avait inspiré la composition de ce drame religieux. L'étendard de la congrégation rappelait que le saint évoque en avait fait partie dans sa jeunesse.
A la fête de saint François de Borgia, les Jésuites assistèrent à la procession générale. Les curés de Caen leur cédèrent le pas, « comme aux domestiques du saint, et aux plus intéressés en cette cérémonie. » Leurs élèves marchaient en tête de la procession, et représentaient , comme ils l'avaient fait pour saint François de Sales , les grandes qualités , les vertus et les travaux du duc de Candie, mais avec un luxe encore plus considérable de trophées et de machines , d'énigmes et d'emblèmes. Il y avait, entre autres merveilles, « une pyramide de dix-huit à vingt pieds de haut, à y comprendre sa base, et d'autant plus merveilleuse, qu'on la voyait s'avancer et égaler la marche du reste, sans qu'on s'aperçût comment.
tVi HISTOIRE DU DIOCÈSE
Ses trois faces étaient chargées d'hiéroglyphes , et chaque côté du piédestal contenait son inscription , qui en expliquait le dessein. » Les magistrats du présidial et de la vicomte accompagnaient Mgr de Nesmond en costume d'apparat.
Chaque jour de l'oclave , dans l'une et l'autre circonstance, il y eut sermon et office chanté. Les musiciens, parmi lesquels on admira « les plus belles voix et les meilleurs instruments du pays, » étaient ceux de la paroisse Saint-Pierre. Nos deux chroniqueurs leur prodiguent à l'envi les plus grands éloges , principalement au maître de chapelle , « l'excellent abbé Le Bourgeois, qui avait su choisir les modes les plus touchants et les plus propres à exciter la dévotion. » Au nombre des orateurs appelés à prendre la parole, nous remarquons l'abbé Duhamel, chanoine de Bayeux ; le P. recteur de la compagnie de Jésus ; l'abbé Lamy, théologal du diocèse ; l'abbé de Guenille ; l'abbé de Launey-Hue, et le naïf abbé Marcel. 11 avoue que son panégyrique de saint François de Borgia fut un peu long ; mais il a soin d'ajouter que, traitant les choses d'une manière assez vive, il n'ennuya pas son auditoire. Malgré cette assurance, nous épargnerons a nos lecteurs l'analyse du parallèle assez bizarre qu'il établit entre Salomon prédications et son héros. Les deux discours de Mgr de Nesmond nous semblent bien préférables. Celui qu'il improvisa en l'honneur de saint François de Sales, le deuxième jour de l'octave, était le fruit d'une conception aussi ingénieuse que rapide. L'orateur de la veille, Mgr de Maupas, évêque d'Évreux, avait pris pour texte: Ego
de Mgrdo Nesmond
sum pastor bonus, et prouvé que toutes les qualités d'un bon pasteur se réduisent à l'amour. Il avait montré que cette vertu est le caractère distinctif de saint François de Sales ; qu'il lui doit le commencement, le progrès et la perfection de sa grandeur. Mgr de Nesmond ne craignit pas de puiser dans le même texte les éléments d'un nouveau panégyrique. Continuant la pensée du premier orateur, il fit voir que l'amour dont le cœur de saint François de Sales était embrasé, ne s'est point arrêté à h perfection; qu'il s'est élevé jusqu'à la consommation , en le portant à sacrifier pour ses brebis la vie naturelle, la vie civile et la vie de la grâce: — la vie naturelle
— souvenir des dangers qu'il avait courus en travaillant à la conversion des hérétiques ; — la vie civile
— souvenir des calomnies et des persécutions auxquelles l'exposa l'ardeur de son zèle ; — la vie de la grâce — souvenir des sacrifices qu'il s'était imposés, en renonçant à la solitude et aux délices de l'oraison, pour se faire tout à tous. Ce simple extrait nous donne une idée favorable du genre de prédication qu'affectionnait Mgr de Nesmond. Bien qu'il ne cherchât pas l'éloquence, il la trouvait souvent dans les inspirations de sa piété. Son panégyrique de saint François de Borgia en fournit un autre exemple. Il y montra comment la foi du serviteur de Dieu avait été victorieuse du monde, de ses illusions, de ses jugements, de ses fausses amitiés. « Il fit un chef-d'œuvre, nous disent ses contemporains, en ne songeant qu'à faire une instruction. » Le dernier jour de la fête, les élèves du collège du Mont offri-
Mï HISTOIRE DU DIOCÈSE
rent au prélat une énigme ainsi conçue: Le corps était un flambeau placé devant un miroir, qui en réfléchissait la lumière avec une égale intensité ; l'âme de l'énigme était figurée par cette devise: — jEquat imago. — Par là on voulait faire entendre que le discours du pieux évêque avait été à la hauteur de son sujet, et qu'il était lui-même l'image fidèle des sentiments qu'il avait préconisés. Un poème de cent cinquante vers, joint à l'énigme, en contenait l'explication.
Pendant toute la durée de l'octave, les PP. Jésuites nourrirent trente-six pauvres, qui furent servis par les régents et leurs écoliers. Plusieurs personnes de distinction voulurent prendre part au service, et Mgr l'évêque ne dédaigna pas d'y présider.
L'université de Caen, qui avait demandé aux souverains pontifes Innocent X et Alexandre VII la canonisation de saint François de Sales, voulut l'honorer par un témoignage public de sa dévotion. Elle se rendit en corps à la Visitation, quelques jours après les solennités que nous avons décrites; toutes les maisons religieuses agrégées à l'illustre compagnie étaient représentées dans le cortège ; l'office fut célébré par les Bénédictins de Saint-Étienne , « clergé ordinaire et perpétuel » de l'université. La môme démonstration eut lieu en l'honneur de saint François de Borgia.