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CHAPITRE XX

Eudistes. — Lazaristes. — Visitation. — Charité de Caen.— Ursulines de Bayeux. — Ursulines de Caen.— Bénédictines de Caen. — Bon-Sauveur.

Eudistes Chargés de la direction du séminaire de Caen, les

Eudistes ne fléchirent jamais sur la doctrine, et s'ils ne furent pas, comme les Jésuites, interdits de leurs fondions, l'autorité leur fit sentir son mécontentement par un violent abus de pouvoir.

M. de Matignon, d'abord chanoine de Bayeux, et qui, en 1671 , avait succédé a Bossuet sur le siège de Condom, venait de fonder au séminaire de Caen, en 1702, trente-trois bourses en l'honneur des trentetrois années que Jésus-Christ a passées sur la terre. Les Eudistes se virent dépouillés de cette importante fondation, sur laquelle nous reviendrons plus lard;

elle tut transférée aux Lazaristes de Bayeux. INous Lazaristes, ignorons quelles étaient les dispositions de cette communauté; mais l'abbé Beziers nous apprend que son supérieur, M. Hamon, était un « ennemi déclaré de la bulle. » Il eut avec les religieuses de l'Hôtel- Dieu de fréquents démêlés, pendant lesquels la Sœur Saint-Augustin se fît remarquer par la vivacité de ses attaques. En 1726, elle accusa l'un des Pères de la Mission d'avoir nié la présence réelle, et les autres « d'adorer Dieu k tout hasard. »

Le pape Benoît XIII avait adressé aux Jacobins, le 6 novembre 1724, un bref dans lequel il les exhortait k persévérer dans la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas sur la grâce efficace. Les appelants s'en prévalurent: ils firent imprimer le bref en latin et en français, « sur une feuille volante de quatre pages, avec de petites notes. » Ces notes étaient composées par M. Le Roux, prêtre Lazariste, supérieur d'un des séminaires dirigés par ses collègues, probablement celui de la Délivrande. On lui opposa un mémoire de vingt-quatre pages, intitulé: « Réflexions sur le bref de notre saint Père le pape Benoit XIII du 6 novembre 1724. »

Le monastère de la Visitation fut d'abord fondé a Visitation. Dol, en 1627, du vivant de sainte Chantai, par six religieuses professes du monastère de Paris. La mort de l'évêque de Dol, qui les avait appelées dans son diocèse, l'air malsain de cette petite ville, le peu de ressources qu'elle leur offrait , les déterminèrent k la quitter. Par l'ordre de sainte Chantai , la mère Chahu vint k Caen en 1631, accompagnée de onze

religieuses; elle s'établit d'abord dans la rue Saint- Jean, et acheta l'année suivante, au Bourg-l'Abbé, une maison considérable ; les lettres - patentes qui l'autorisent, sont du mois d'août 4633. Yers l'an 4636, la mère Marie-Elisabeth de Maupeou, fille du président, commença les nouvelles constructions à l'usage de la communauté. L'église, bâtie par Guillaume Brodon, fut consacrée par Mgr de Nesmond le 8 avril 4668. Dès cette époque, le nombre des religieuses s'élevait à plus de soixante, et l'on comptait parmi elles des filles nobles, appartenant aux premières familles.

Sous l'administration de Mgr de Nesmond, quelques-unes avaient pris du goût pour ce que l'on appelait alors les opinions nouvelles. Après sa mort, elles devinrent beaucoup plus entreprenantes, surtout quand Mgr de Lorraine eut levé la défense qui interdisait aux Jansénistes le parloir des communautés. En 4719, abusant de la surdité et de la vieillesse de M. de Launey-Hue, elles firent proclamer supérieure, par leur confesseur l'abbé de Surville , la Sœur des Charmettes, du monastère d'Annecy, bien qu'elle n'eût obtenu que le tiers des suffrages. L'élection des Sœurs dyscoles ( 4 ) ayant été annulée par le roi, la Mère d'Épinay, belle-sœur de M. de Brionne, fut canoniquement élue; mais, loin de paraître satisfait de ce résultat (2), Mgr de Lorraine n'en mit que

(1) C'est le nom que l'on donnait aux Sœurs qui préféraient l'opinion des hérétiques à renseignement de l'Église.

(2) M. de Brionne était frère de MBr de Lorraine

plus d'ardeur à tourmenter le monastère. Il déposa M. de Launey-Hue, défendit môme qu'on le reçût à la grille , et donna ses pouvoirs au Père Jahouel , abbé de Mondaye. En vain lui fut-il représenté que les règles de la Visitation défendaient expressément de confier la charge de supérieur à un membre du clergé régulier ; l'abbé Jahouel était appelant : c'était une raison pour que le prélat restât inflexible. On ne sait à quel sentiment ouvrir son cœur, quand on lit, dans les registres de la communauté, les cruelles vexations qu'il imposait à ces saintes filles. Tantôt il faisait élire pour assistantes des Sœurs de son choix ; tantôt il donnait les fonctions de portières et de surveillantes aux Sœurs dyscoles ; aux fêtes solennelles , il désignait des prédicateurs qui osaient associer à la parole de Dieu des invectives contre la foi de l'Église ; enfin , il ôtait à la communauté la liberté de conscience, en lui imposant pour confesseur ce môme abbé de Surville, qui l'avait si indignement trompée.

A la fin du triennal de la Mère d'Épinay, l'évoque l'exclut des suffrages, « par voie de pénitence : » c'était exclure toutes les Sœurs orthodoxes; puis il désigna la Sœur Matignon de Thorigny à l'élection de la communauté. Dans cette grave circonstance, tous les monastères de la Visitation furent consultés ; et tous engagèrent les Sœurs de Caen à procéder suivant les règles à l'élection d'une supérieure. On adressa d'abord au prélat des sommations respectueuses; ensuite on eut recours k l'autorité du métropolitain, et la Mère d'Épinay obtint les suffrages. Ici commen-

:Jii HISTOIRE bu DIOCÈSE

cent, pour la supérieure canonicjuemenl élue et pour les Sœurs orthodoxes , une suite de vexations et d'épreuves , pendant lesquelles l'évoque s'emporta contre elles jusqu'aux injures , sans jamais lasser leur patience. Après avoir défendu à la communauté de recevoir des pensionnaires et des novices, il lui défendit, le 26 septembre 1725, de procéder au remplacement de la Mère d'Épinay. H fallut qu'une sentence de l'ofTicialité métropolitaine pourvût à l'élection. Le roi nomma commissaire l'abbé de Grainville, chanoine de Bayeux, et la Sœur Henriette de Harcourt fut élue. En vain s'empressa-t-elle de rendre ses devoirs au prélat: il fit répondre de Paris qu'il ne pouvait la reconnaître , et appela comme d'abus de son élection devant le parlement ; mais le roi défendit qu'on s'y occupât de l'affaire jusqu'à ce qu'on lui en eût rendu compte.

Cependant la cause de la Mère d'Épinay, que les délais des officiers de l'évêque avaient fait traîner en longueur, fut jugée devant l'olTicialité métropolitaine : on lut et l'on admira publiquement au parquet l'esprit et la sagesse de ses réponses ; l'ofïicial la rétablit dans tous ses droits, et condamna ses adversaires aux dépens.

La santé de Mgr de Lorraine était devenue mauvaise; ses souffrances augmentaient de jour en jour. Aussi, lorsque la Mère de Harcourt écrivit à M. Peschard pour le prier de désigner un commissaire qui reçût sa déposition, celui-ci la pria de différer jusqu'après la mort de l'évoque. L'élection fut ajournée à six semaines, et, pendant cet intervalle , Mgr de

Lorraine mourut à Paris. Aussitôt la Mère de Harcourl déposa la supériorité entre les mains de M. de Grainville, l'un des vicaires -généraux capitulaires ; cinq jours après , elle fut réélue. Les Sœurs dyscoles assistaient à l'élection.

Ce fut le 22 décembre 1650 que M. Le Roux de charité ,io cae„. Langrie , président au parlement , se déclara fondateur du couvent de la Charité de Caen , à la prière du P. Eudes; mais on n'obtint l'autorisation de Mgr Mole que le 8 février 1651. Les religieuses pour lesquelles ce monastère fut institué, outre les vœux ordinaires, s'engagent par un vœu spécial à recevoir les filles ou femmes de mauvaise vie qui veulent renoncer à leurs désordres. Dès l'an 1641, le P. Eudes, secondé par M. de Bernières, M. et Mme Blouet de Camilly (1), en avait mis un certain nombre sous la conduite de quelques femmes pieuses; celles-ci, pour les motifs que nous avons indiqués (2), cédèrent la place trois ans plus tard aux religieuses de la Visitation. Sous la direction des religieuses et avec leur concours, il se forma une congrégation spéciale, destinée à la conduite des femmes qui désiraient faire pénitence de leurs désordres; ce fut alors que cette maison, instituée sous le titre de Notre-Dame-de-Refuge , y substitua celui de Notre-Dame-de-la-Charité. Le P. Eudes avait obtenu, dès l'année 164-2, les lettres-patentes qui autorisaient le nouvel institut ; ces lettres, étant sur-

(1) Voir les Pièces justificatives, page 30.

(2) Couvent de la Charité, à Hayeux. p. 206

années, furent remplacées par d'autres, au mois de décembre 1647: la fondation de M. de Langrie leur est donc postérieure. Enfin, le parlement de Rouen vérifia ces lettres en 1658, et, en 1666, le pape Alexandre VII accorda la bulle de confirmation. La même année, le nouvel établissement fut approuvé par Mgr de Nesmond. Le bon évoque voulut lui-même apporter à la communauté la bulle du saint Père, et confirmer les vœux de toutes les religieuses qui avaient fait profession avant cette époque (1). En 1673, deux d'entre elles furent envoyées à Bayeux pour assurer la fondation du monastère de la Charité, dont les commencements étaient difficiles; elles y restèrent jusqu'en 1 675 ; d'autres partirent pour la Bretagne , où leur institut compta bientôt trois maisons.

Les annales de la communauté, auxquelles nous empruntons ces détails, s'étendent longuement sur les bienfaits de Mgr de Nesmond; nous les passons sous silence, car nous aurions à répéter ce que nous avons dit ailleurs. Il n'en est pas de même de Mgr de Lorraine ; sa modération envers la Charité de Caen forme dans sa conduite un contraste qu'il importe de connaître.

Avant son arrivée dans le diocèse, Mgr de Lorraine avait été prévenu par les appelants contre le monas-

(1) « Monseigneur se chargea de recevoir à l'évêché les parents des Sœurs nouvellement professes, ainsi que les amis de la maison ; dans cette occasion , il traita plus de cinquante personnes. » [Annales manuscrites de la Charité.)

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1ère de la Charité. Le supérieur des religieuses ayant résigné ses pouvoirs avant l'expiration du délai fixé par l'évêque, la Mère supérieure demanda au prélat de vouloir bien désigner )IM. Halley, frères, pour confesser, l'un , les religieuses , l'autre , les pénitentes; le prélat répondit par un refus. L'affliction de la communauté fut profonde ; elle eut recours aux prières et aux bonnes œuvres, pour obtenir que Dieu la préservât des maux affreux que souffraient d'autres monastères , victimes de leur dévouement à la même cause. L'époque des élections approchait; la communauté, se trouvant privée de supérieur par la démission de M. de Pibron, pria Monseigneur de vouloir bien y pourvoir. Monseigneur donna le choix entre deux prêtres, qui ne convenaient ni l'un ni l'autre. Alors , on résolut de demander a Monseigneur M. Peschard , son grand -vicaire de confiance. « On le savait être dans les mômes sentiments que le prélat, aussi bien que ceux qu'on refusait ; mais on espérait que cette préférence ferait plaisir à Monseigneur, et nous le rendrait plus favorable ; la suite fit voir qu'on ne s'était pas trompé. » D'abord la demande fut octroyée fort gracieusement , et cette conduite des religieuses changea tout-à-coup les dispositions de Mgr de Lorraine; car il accorda de lui-même, sans qu'on fit de nouvelles instances, MM. Halley pour confesseurs. Encouragées par ce premier succès, les religieuses osèrent prier révoque de présider lui-même à l'élection. L'évoque accepta. « Quoiqu'il ne fût pas à cette époque dans les sentiments du saint Père, il était, dit le mémoire.

notre pasteur légitime, et nous aimions mieux encore avoir affaire à lui qu'à M. Peschard. » Le jour de l'élection, il témoigna la satisfaction que lui causait l'union de la communauté, assura la supérieure nouvellement élue de sa protection ; ses manières gracieuses et affables inspirèrent aux religieuses qu'il visitait , le désir de l'avoir pour supérieur, et elles lui en firent la demande ; il y souscrivit avec empressement, malgré les représentations de M. Peschard, et ce point fut regardé comme le plus grand avantage auquel la maison pût aspirer. « La suite le prouva bien, par tout ce qu'eurent à souffrir les autres communautés du diocèse, de la part de leurs supérieurs. Ceux-ci, en effet, étaient loin d'avoir l'esprit de douceur et de bonté naturelle dont MF de Lorraine était pourvu, quoique Sa Grandeur partageât leurs sentiments par rapport au jansénisme. Depuis ce temps, Sa Grandeur disait hautement qu'il nous aimait bien, quoique nous ne fussions pas de son parti, parce que la paix régnait chez nous, et que toutes étaient unanimes dans leurs sentiments. » Il fit plus, il accorda pour confesseurs extraordinaires deux saints ecclésiastiques, « chose qu'on n'osait presque pas espérer, d'après tout ce qui se passait dans le diocèse, pour ceux des messieurs prêtres quon connaissait pour orthodoxes. » En 4723, à la fin du premier triennal de la Mère Marie de Sainte- Catherine (Blouet de Camilly), Mgr de Lorraine vint présider l'élection; il consentit, sur l'avis de la Mère supérieure , à faire la déposition en dehors de la clôture , et, cinq jours après, il recul les suffrages

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à la grille. Il assura de nouveau de toute sa bienveillance et de sa protection la Mère Marie de Sainte- Catherine, qui venait d'être réélue, lui accorda « un confesseur orthodoxe pour les pénitentes , et plusieurs autres grâces qui lui furent demandées. »

Si nous comparions la conduite du prélat envers la Charité de Caen à celle qui troubla si long-temps la paix de la Visitation, les réflexions se présenteraient en foule. Nous nous bornerons à demander pourquoi les prêtres orthodoxes, admis dans l'une à exercer les fonctions de leur ministère, ne pouvaient être tolérés dans l'autre. Cette conduite de Mgr de Lorraine ne prouve pas qu'il eût des convictions bien arrêtées sur la doctrine a laquelle il sacrifia son repos, la faveur du roi , l'assentiment de presque tous ses collègues, l'approbation du chef de l'Eglise.

Nous le retrouvons chez les Ursulines de Bayeux en 4725, nommant supérieure la Sœur Marie de Sainte - Claire , précédemment assistante : les religieuses vocales avaient cédé pour cette fois seulement leur droit d'élection. Quelque temps après, la supérieure déclare au chapitre des vocales que, Son Altesse ayant réclamé le droit d'élire un supérieur, elle leur propose les trois personnes sur lesquelles était tombé le choix des discrètes: M.d'Amayé, grand pénitencier; M. Le Vaillant, chanoine du Locheur , et le révérend P. Le Sage, ex-provincial des Augustins. On demande à la pluralité des voix que l'on ajoute à ces noms celui de M. de Creully, supérieur du séminaire de Caen. Il était impossible à la communauté de proposer un candidat plus honorable.

Ursiilir.os

de Caen.

Enfin, dans un chapitre du 40 juin 1725, la supérieure représente le besoin que l'on a d'un confesseur pour réunir les cœurs et ramener la paix ; mais la majorité décide « qu'il faut prendre du temps pour n'être pas trompé. » Ce peu de mots prouve l'insistance avec laquelle l'hérésie convoitait les monastères , dont une respectueuse fermeté éloignait le péril et maintenait les droits.

unîmes II y a deux époques à distinguer dans l'histoire des Ursulines de Caen, par rapport au jansénisme. En 1657, s'étant aperçues que les partisans de l'hérésie cherchaient à pénétrer auprès d'elles, elles avaient résolu de se soustraire à ces visites, auxquelles on associait toujours une périlleuse direction. Elles avaient aussi décidé qu'elles ne permettraient à aucun prêtre soupçonné de jansénisme de célébrer la messe dans leur église. Ce fut à cette occasion qu'elles refusèrent des ornements au sieur Dufour, abbé d'Aunay, qui, après avoir inutilement employé les prières et les menaces , envoya chercher en ville les choses nécessaires à la célébration du saint sacrifice. Plus tard, les Ursulines, s'étant laissé séduire, reçurent une des premières visites de Mgr de Luynes, qui les fît rentrer dans la soumission.

On lit dans les archives des Bénédictines de Caen : « En l'année 1731, lorsque le diocèse était apparemment infecté de jansénisme, on fit l'impossible pour séduire nos Mères, jusqu'à vouloir introduire dans la communauté des confesseurs suspects, pour remplacer les orthodoxes qu'on leur avait enlevés. Elles ont éprouvé beaucoup de combats à ce sujet, même

Bénédictines tk Caen.

de la pari de personnes considérables d'ailleurs. Il a fallu toute la sagesse et la fermeté de la révérende Mère prieure Hostie du Saint-Sacrement, pour interdire l'entrée des parloirs aux Jansénistes : ce qui lui attira l'indignation des chefs du parti. On alla jusqu'à la déposer, sans aucune procédure juridique. Mais, ce qui fait l'éloge de la communauté, qui était alors nombreuse, c'est l'unanimité des sentiments: car toutes, les religieuses s'opposèrent de vive voix et d'action à cet injuste procédé. Les persécutions ont duré plusieurs années, »

On sait que saint François de Sales se plaignait Don-sauveur. d'être le parrain plutôt que le père de sa communauté, et que sa première pensée avait été de fonder un établissement qui eût pour but de visiter les malades et les pauvres. Ce que n'avait pu faire le saint évêque de Genève, la Providence le réservait, parmi nous, à une pieuse fille nommée Anne Leroy, née à Caen, en 1691. Le Bon-Sauveur de Sainl- Lô venait d'être fondé en 1712 par M,,e de Surville, assistée de trois autres compagnes, « pour l'instruction de la jeunesse et le soulagement des pauvres malades », lorsqu'Anne Leroy s'y présenta. Fille d'un marchand tourneur de la rue Saint-Jean, elle était depuis plusieurs années attachée aux Ursulines de cette ville, en qualité de Sœur tourière; mais, l'hérésie de Jansénius s'étant introduite dans cette communauté, Anne Leroy craignit la contagion, et alla se présenter à Saint-Lo, chez les filles du Bon-Sauveur. Ouoiqu'elle y fût entrée avec l'attrait le plus vif pour la vie religieuse , et en particulier pour les œuvres

auxquelles se consacrait le couvent quelle avait choisi, le dégoût et l'ennui altérèrent bientôt sa santé. Ce fut alors que MUe Le Couvreur de la Fontaine, qui avait partagé ses modestes fonctions, aux Ursulines de Caen, la ramena dans sa ville natale: c'était là que Dieu l'appelait à une nouvelle fondation. Anne Leroy n'avait pour toute fortune qu'une somme de douze cents francs ; sa compagne possédait aussi fort peu de chose; mais, comptant l'une et l'autre sur le secours de Dieu, elles louent une maison dans la paroisse de Vaucelles, rue du Four, et s'y établissent au mois de juin 1720 (1). Elles commencent par instruire les jeunes filles; elles vont à domicile visiter les pauvres, et soigner les malades ; la confiance qu'elles inspirent, attire à elles quatre autres jeunes personnes. Enfin, en 1728, Anne Leroy obtient de M. l'abbé de Creully, supérieur du séminaire de Caen , qu'il se charge de diriger la communauté naissante. Cette élection ne fut confirmée qu'en 1730, après l'arrivée de Mgr de Luynes.

Ce fut le 20 décembre 1729, que le prélat vint bénir la pauvre chapelle de l'établissement ; plus tard , il approuva l'élection d'Anne Leroy, choisie pour première supérieure, le 1er juillet 1732. Le premier soin de cette sainte fille avait été de trans-

(1) M. Vautier, que nous avons suivi dans Y Introduction , reporte la fondation du Bon- Sauveur à l'année 1731. C'est aussi la date indiquée dans le pouillé de M. Deiamare. Les chifrres que nous donnons ici , nous ont été fournis par M. l'abbé Youf , supérieur de la communauté, d'après le registre des recettes et des dépenses.

porter son établissement de la rue du Four dans la rue d'Auge, sur un terrain plus étendu; ce fut alors que Mgr de Luynes fut supplié de donner à la maison naissante une règle et des constitutions. D'accord avec la fondatrice , il fit quelques changements à celles de Saint-Lô, et les approuva pour Caen le 28 juillet 1735.

L'administration de Mgr de Luynes fut pour la communauté une époque de lutte et de triomphe, pendant laquelle elle eut à vaincre les plus sérieuses oppositions. Dès l'année 1733, sur la demande de 31. Lair, lieutenant de police à Caen, l'éveque avait prié le roi d'autoriser les Sœurs à se charger des « fdles et femmes débauchées. » Il n'obtint les lettres-patentes que le 16 septembre 1734, et celles-ci ne furent enregistrées au parlement que le 17 mars 1751. Durant cet intervalle, il eut à lutter contre le lieutenant de police, qui voulait séculariser le nouvel institut; contre les curés et les communautés de Caen, qui déclaraient le nombre des établissements religieux déjà trop considérable, eu égard aux ressources dont ils pouvaient disposer; enfin, contre le maire et les échevins, qui prétendaient qu'une nouvelle congrégation serait une charge pour la cité. Les réclamations des opposants échouèrent devant les instances et la fermeté du prélat. Les lettrespatentes du roi désignent le soin des filles et femmes débauchées comme l'œuvre principale de la communauté, et, en effet, jusqu'en 1818, ce fut l'œuvre spécialement énoncée dans la formule des vœux. Nous avons indiqué [p. xlix] la différence qui exis-

tait sur ce point entre le Bon-Sauveur et la Charité. Ce fut alors que les religieuses de Caen prirent pour la première fois le nom de « Filles du Bon-Sauveur. » Jusque-là, leur maison avait été connue sous le titre « d'Association de Marie. » M. Delamare l'appelle aussi « le Petit-Couvent. »

Cependant la Mère Leroy travaillait a multiplier les objets sur lesquels devait s'exercer la charité des Sœurs. L'école qu'elle avait établie pour les enfants du quartier, devenait fort nombreuse ; plusieurs maîtresses étaient employées a les instruire; deux classes ouvertes dans l'intérieur furent destinées , l'une , aux enfants de famille que leurs parents mettaient en pension ; l'autre , aux jeunes fdles qui avaient surtout besoin de leur travail. Enfin, il y avait, parmi les religieuses, celles que l'on appelait (< les visiteuses des .pauvres. » Cellesci ne se bornaient pas a visiter les pauvres de la ville, elles les recevaient avec ceux de la campagne, les saignaient en cas de prescription , et leur administraient gratuitement les médicaments exigés par leurs maladies ou ordonnés par les médecins.

Le traitement des femmes aliénées commença en 1735, à Caen. Auparavant, les victimes de cette affreuse maladie, renfermées au sein de leurs familles ou entassées dans des basses fosses, les unes à Bicètre, les autres à la tour aux Fous (1), étaient enchaînées aux murs de leurs cachots. Le Bon -Sauveur leur

(1) La tour aux Fous était située entre la maison d'arrêt et celle qui servait autrefois de caserne pour la cavalerie. Elle a été démolie à l'époque où le palais de justice fut construit

ouvrit sa porte; mais le nombre de celles que l'on put y recevoir jusqu'à la révolution, ne dépassa jamais vingt-cinq. A cette époque, les femmes seules y étaient admises.

Le Bon -Sauveur de Caen, formé sur le modèle de celui de Saint-Lô, ne lui doit donc pas son origine; il lui est seulement uni par le nom, la conformité de ses œuvres et la société des biens spirituels qui s'est établie entre les deux maisons. La correction des filles et femmes débauchées , attribuée à celle de Caen , est particulière à cet institut.

Les religieuses du Bon-Sauveur ajoutent aux trois vœux ordinaires la profession spéciale d'assister le prochain; mais, pour ne pas effrayer les consciences, on n'a point élevé au rang d'un quatrième vœu l'obligation qu'elles s'imposent. Leurs vœux sont simples, mais perpétuels. L'évêque diocésain a le droit de les en relever, à l'exception du vœu de chasteté, qui est réservé au souverain pontife.

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