III. - SAINT LÉON
Actes. TraduUs des BoUandistes. {Sub, I Martii.)
En une petite ville de Normandie, nommée Carentan , de la province de Rouen, vivaient deux époux de très-noWe extraction et d'une conduite exemplaire. La femme se nommait Alice. L'an de l'incarnation du Seigneur 856, elle mit au monde trois fils, qui furent nommés Léon, Philippe et Gervais , et que Dieu destinait à devenir des saints. Il accorda même à la mère, en faveur du premier, la grâce d'enfanter sans douleur. Cet enfant de bénédiction avait i peine cessé de se nourrir du lait maternel, que déjà il s'imposait les lois rigoureuses du jeûne et de l'abstinence, et montrait en toutes choses une vie si réglée et si sage, que Louis, roi des Normands et des Germains, ravi d'admiration aux récits qu*on en faisait, demanda au père de le lui présenter. Léon était alors Agé de douze ans. Voyant avec quel soin cet enfant évitait les divertissements et les jeux que les enfants de son âge recherchent avec ardeur, et avec quel bonheur il se conformait à tout ce qui élève vers la patrie céleste, le pieux roi l'envoya étudier à Paris. Léon y fit de tels progrès , qu*à l'âge de
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vingt-trois ans, il avait pleinement et avec avantage terminé l'étude des saintes écritures» des lois et du droit canonique.
Pendant le cours de ses études, le jeune Léon avait été en toutes choses et pour tous Fexemplaire des bonnes mœurs et le sujet de l'édiôcation, de sorte qu'en peu de temps sa renommée s*était étendue non-seulement à Paris, mais partout, et à juste titre ; car, à ces belles qualités , il joignait une grande éloquence , une taiQe avantageuse , une beauté parfaite , une bonne grâce re^ marquable , un très-doux parler , une grande pénétration d*esprit , une sûre prévoyance , un zèle fervent pour la cause de Dieu , et une pureté de moBurs irréprochable. Aussi, le pape Grégoire manda4-il au chancelier de lui envoyer cet homme incomparable.
S'ctaut donc rendu à Rome comme un fils rempli d'obéissance, Léon ne tarda pas à gagner la plus honorable confiance et même la faveur signalée du pape, du sacré-collége, du clergé et du peuple par la sainteté de sa vie et Téloquence de ses prédications; de sorte que le pape, le sacré-oollége, le clergé et le peuple le choisirent pour archevêque de Rouen; et même le sacré-collége le pria et le conjura au nom de Jésus-Christ de se transporter aur Marches d'Espagne, pour conquérir à la foi chrétienne le peuple de ce pays, qui n'avait point de pasteur.
Acceptant de grand cœur la mission qui lui était confiée, il reçut la bénédiction apostolique et la dispense de résider en son diocèse. Après y avoir mis toutes choses en ordre, il se substitua pour grands-vicaires par ensemble Jean Pahen et Geoffroi , et partit en compagnie de ses deux frères , Philippe et Gervais, auxquels il avait fait partager ses desseins.
Ils firent la route à pied , comme des pauvres, en passant par les Landes, pays vaste, infertile et désert. Ils s'arrêtèrent ensuite à un village appelé Herbafelbaria, où ils convertirent et baptisèrent le maître du village, nommé Argare, avec toute sa famille. Après avoir converti pai*eillement les habitants du village et les avoir suflisamment instruits dans la foi chrétienne, les missionnaires se rapprochèrent du rivage de la mer et descendirent la rivière en bateau jusqu'à
Bayonne.
Lorsque le saint et ses compagnons arrivèrent à la ville , il leur fut impossible d'y pénétrer, parce que les portes étaient fermées par crainte des Basques, qui molestaient les habitants de jour et de nuit. Alors le bienheureux Léon gravit un monticule voisin de la porte méridionale et s'y fit un abri entre les rochers, en disant : Ici sera mon séjour éternel ; ce lieu est la demeure de mon choix. Les pillards basques les ayant trouvés pendant la nuit et leur ayant demandé ce qu'ils étaient et d'où ils étaient, les saints ne les comprirent pas; ce qui n*a rien d'étonnant , car leur langage ne ressemblait à aucun idiome connu. Ceux-ci, voyant qu'ils avaient affaire à des étrangers, les quittèrent et se retirèrent. Les saints passèrent le reste de la nuit en prières. Lorsque le matin fut venu, quelques habitants sortirent et les aperçurent. L'un d'eux alla dire i ses concitoyens qu'il y avait à la porte de la ville trois hommes semblables à des prophètes. Tous aussitôt se rassemblèrent. Us convinrent de députer les plus sages d'entre eux pour aller demander avec précaution aux étrangers ce qu'ils voulaient, et pourquoi ils étaient là. A la vue de cette grande multitude, saint Léon se munit du signe de la croix, et la vertu divine répandit une telle grâce sur ses lèvres , que non-seulement les députés le firent entrer de compagnie avec eux dans la ville, mais encore l'établirent au centre de la place
publique, où ils se firent ses auditeurs bénévoles avec leurs autres concitoyens. Dès ce premier jour, saint Léon convertit à la foi chrétienne sept cent dix-huit personnes tant hommes que femmes.
La ville de Bayonne était un repaire de pirates et de brigands, écumeurs déterre et de mer, qui Tenrichissaient de leurs rapines. Elle honorait d'un culte spécial le dieu Mars , et attribuait aux prêtres de son temple les avantages qu'elle remportait sur ses ennemis par terre et par mer. Or, ceux-ci complotèrent dès le lendemain contre l'homme de Dieu , en disant : que faisons-nous? Voilà un étranger qui nous annonce de nouveaux démons; c'est un adversaire de nos rites sacrés , ou un espion qui vient explorer le pays. Excités par eux, sous le prétexte de la destruction du culte de leurs dieux, les pirates firent un jour irruption au milieu d'une assemblée populaire à laquelle saint Léon adressait la parole au bord de la Hive, et l'entraînèrent au temple de Mars, qui était situé au centre de la ville, pour le contraindre d'y offrir un sacrifice. Le bienheureux Léon se mit à genoux, il éleva les yeux et les mains vers le ciel et dit : tous les dieux des nations sont des démons , le seul Dieu est celui qui a créé les cieux , puis il souffla à la face de la statue d'airain du dieu Mars; elle s'affaissa et tomba en poussière. Témoins d'un événement aussi merveilleux, les prêtres du temple de Mars crurent en Jésus-Christ, et ce jour-là cent quarante-trois personnes , eux tous compris , reçurent le baptême. L'idole détruite , ils s'empressèrent de détruire aussi le temple , et élevèrent à la place une église en l'honneur de la très-sainte Vierge Marie.
Lorsque la population entière de Bayonne fut convertie , baptisée et suffisamment instruite dans la foi, saint Léon s'avança plus loin dans le pays; il pénétra au milieu des forêts de la Gascogne , de la Navarre , de l'Espagne, y convertit une multitude de personnes du culte des démons à la foi en Notre- Seigneur Jésus-Christ ; puis, après beaucoup de jours d'absence, il reprit la route de la ville de Bayonne, selon la disposition de la divine Providence, pour revenir visiter ses chrétiens. Mais les cruels pirates, vrais suppôts du diable , qui sillonnaient les mers sur leurs navires et leurs galères, pour y ravir quelque proie, furent les premiers informés de son retour. Or, ils ne lui pardonnaient pas d'avoir détruit leur culte, le temple de leur dieu, enseigné qu'il faut donner son bien, au lieu de ravir celui d'autrui, et môme éviter toute société avec les ravisseurs. Ils conjurèrent donc sa perte.
Ainsi des hommes du diable, endurcis dans l'iniquité, se soulevèrent contre l'homme pacifique; des confédérés pour le crime, contre l'homme bienveillant ; des cœurs sans pitié ni merci, contre l'homme au doux langage et aux enseignements fondés sur la mansuétude ; des gens sans foi et véritables enfants de Satan, contre l'homme puissant par la foi, angélique par la chasteté, admirable par la charité, couronné d'une auréole d'œuvres saintes * ils se jetèrent en troupe sur lui, couverts de leurs cuirasses, pendant qu'il adressait un sermon à la foule au bord de la Nive. Les premiers tuèrent son frère Gervais sous ses yeux. Philippe cédant à un mouvement de frayeur, à la vue de leur férocité, s'enfuit du côté des rives de la Douze, à environ deux milles de la ville, de l'autre côté. Il y mourut en confessant glorieusement le Seigneur, et Dieu y opère un grand nombre de miracles en présence de ses saintes reliques, qui sont dévotement conservées par des moines de l'ordre de Saint-Benoît. Une autre bande courut les glaives en main vers saiut Léon, pour le massacrer. Aussitôt et voyant que sa mort était proche,
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rhotnme de Dieu se mit en prière et dit : Seigneur Dieu tout-puissant, Père du Seigneur Jésus-Christ, Dieu des merveilles et créateur de tout ce qui a été créé et de tout le genre humain, je vous bénis, je vous rends gloire d'avoir daigné me réserver pour ce jour de combat. Je vous prie, Seigneur, de me faire grâce en vertu de votre bonté miséricordieuse, de m*admettre à la participation de la récompense que vous accordez à vos saints et au bénéfice de la vie éternelle. Je vous demande aussi, Seigneur, que toute femme enceinte qui invoquera mon nom, soit préservée d'accident pendant sa grossesse et à Tenfantement. Je vous recommande cette ville, qui vous adore d'un cœur sincère à titre de vrai Dieu, en vous priant de lui accorder grâce et protection pendant les siècles des siècles. Amen,
Pendant que le saint missionnaire priait ainsi, les mains élevées vers le ciel, auprès de la rivière de Nive, un des chefs des malfaiteurs lui trancha la tête. Chose merveilleuse et digne de mémoire, lorsque cette tête sanglante toucha le sol, une source abondante jaillit au même lieu, et le corps demeura debout l'espace d'une heure, dit-on, comme s'il eût continué de vivre. Un des assassins, voyant que ce corps ne tombait pas, le poussa du pied ; mais, au lieu de tomber, il s'inclina seulement, recueillit sa tête entre ses bras et l'emporta, sous la conduite d'un ange, l'espace d'une stade ^^K C'est en ce lieu qu'il repose, le peuple chrétien l'y ayant inhumé respectueusement et avec de grands honneurs, comme à la place choisie par lui et marquée de Dieu. Son tombeau fut dès lors honoré d'une multitude de miracles et n'a pas cessé de l'être.
Quant aux détestables assassins, leur crime ne resta pas impuni ; en effet, craignant un soulèvement des chrétiens, ils se réfugièrent en un affreux repaire, qu'ils appelaient Cana, dans leur jargon, situé au bord de la ville, à la porte du midi, dans lequel ils déposaient les dépouilles enlevées aux populations d'alentour. Or, ils y subirent une extermination pareille à celle des habitants de Sodome et de Gomorrbe : le Seigneur fit pleuvoir sur eux pendant huit jours le feu, les éclairs et la foudre. Il s'élevait de ce lieu pendant le jour de noirs tourbillons de fumée ; pendant la nuit, il lançait des flammes effrayantes , comme un fourneau de forge. Ainsi les méchants finirent mal, conformément à leur mauvaise vie.
Il suffit de quelques traits empruntés à sa vie, si pleine de miracles, pour montrer le crédit dont saint Léon jouit auprès de Dieu, et la protection qu'il accorde à ceux qui l'invoquent. Le soir même où les chrétiens inhumaient le corps du saint pontife, une femme qui était atteinte d'une paralysie totale, demanda qu'on lui fit toucher la bière dans laquelle reposait le saint corps, la foule s'écarta, et au contact, elle fut si bien guérie, qu'elle s'en retourna sans le secours de personne. La nuit même qui suivit son martyre et celui de Gervais, son frère bien-aimé, il apparut à Jean, qu'il avait institué à Rouen à titre de son vicaire général, et l'informa de ce qui s'était passé, en lui recommandant de se rendre à Bayonne, pour s'en assurer par ses yeux, mais toutefois sans songer à transférer les corps en un autre lieu, parce que c'était celui-là qu'ils avaient choisi, et qu'ils voulaient y demeurer, pour être les protecteurs de la ville. Le grand-vicaire raconta le jour même avec une profonde tristesse cette vision à Geoffroi, son collègue. Us se rendirent de
(f ) Environ deux cents mètres.
suite à Bayonne l'un et Tautre. Ils virent la sépulture, prirent note des événements et furent témoins d'un grand nombre de miracles. A leur retour en la ville de Rouen, ils rassemblèrent l'Eglise et racontèrent ce qu'ils avaient vu. Le deuil fut universel, pour la perte d'un pasteur sitôt ravi au troupeau qui l'aimait.
Fin de la vie de saint Léon , dont la ville de Bajonne est heureuse de posséder les reliques, et dont le paradis possède Tâme en la compagnie du Christ ; auquel soient honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen.
Notes.
Saint Léon de Carentan occupe toujours le premier rang dans l'Eglise de Bayonne. La cathédrale lui est dédiée ainsi qu'à la sainte Vierge.
Cette trop courte légende est celle du bréviaire de Bajonne ; mais l'histoire de saint Léon ne se réduit pas à une notice aussi peu détaillée, les traditions sont plus étendues.
On voit que ceux qui l'ont rédigée n'étaient pas au courant de l'histoire de Normandie. Toutefois, la mention du règne de Louis de Germanie sur les Normands, qui n'existaient pas encore comme nation, n'est qu'une faible erreur, en comparaison du nom du pape Grégoire. Il n'y en eut point à pareille époque.
Nous pensons que ces terribles Basques qui obligeaint les habitants à tenir fermées les portes de la ville pendant la nuit, étaient une colonie de Normands établie dans le voisinage, en Biscaïe. Ici c'était le pays de Labour. (Lampiirdaman.) Déjà les Normands avaient ruiné Bayonne en 848.
IV. -- SAINT ERMELAND (Sous la rubrique du vin des calendes d'avril (94 mars).
Actes. M. s. du Mont-Saint-Michel^ cotél\ , intérieur emtnt.
Le commencement manque.
Nous avons donné (tom. I, p. 90) ce qui est relatif au diocèse de Coutances ; mais voici un dernier trait que quelques écrivains y rapportent également.
« Un autre larron, c'est la suite de la narration du vol de la frange du tabouret, un autre larron, inspiré du même esprit diabolique, vola des bœufs qui étaient employés à transporter des pièces de bois à l'usage de l'homme de Dieu. Quand Ero^eland en fut informé, il recourut, sans s'émouvoir, à la prière, qui était son arme habituelle, demandant à Dieu que les bœufs, dont le travail lui était nécessaire, lui fussent rendus. Or, voici ce qui arriva : Le voleur marcha toute la nuit, croyant conduire les bœufs dans une contrée lointaine. Le matin venu, il succomba à la fatigue de la marche et s'endormit. Il était à la porte du monastère, comme pour rendre son larcin. Ermeland trouvant là ses bœufs» ramenés ainsi de la main de Dieu, s'en réjouit T. II. 58
462 HISTOIRE DU DIOCÈSE DE COUTAiNCES ET AVRAIfCHES.
beaucoup. Il admonesta avec beaucoup de douceur aussi et de mansuétude le larron, en l'exhortant à ne pas céder une autrefois aux suggestions de l'ennemi du genre humain, aûn de ne pas s'exposer en ce monde i des châtiments mérités, et dans l'autre aux chAtiments éternels de la justice divine. II le renvoya ensuite. »