MOTE
Guillaume-Firmat, le grand saint du Mortainais» du Passais et du Bas- Maine, n'appartenant à notre Eglise que par sa sépulture et par quelques
LES ACTES DBS SAIMS. 463
circonstances de sa vie, nous n'avons pas à nous étendre sur les détails qui le concernent; mais nous voulons justifier la dévotion des populations à son égard, et en même temps la sévérité de la note que nous avons •infligée à son sujet au père Henschen, des Bollandistes. (Voy. t. I,p. 215.)
Etienne de Fougères, évoque de Rennes, son biographe, Tun des prélats les plus pieux et les plus recommandables de son temps et un des plus beaux esprits, recueillit à Tabbaye de Savigny, de la bouche des survivants de la génération qui avait vécu avec Firmat, les détails qu'il donne.
Le P. Henschen ne daigné pas même savoir son nom, il l'appelle Fougery.
Etienne de Fougères dit qu'après avoir passé quelques jours à Jérusalem, saint Firmat opéra son retour par Constanlinople, dans le dessein de vénérer en passant les corps des saints apôtres qui y reposaient, environnés de tous les honneurs qui leur étaient dus. Puis il ajoute :
Or, il se trouva que des évêques du pays s'y étaient réunis pour procéder à une élection, en remplacement d'un de leurs collègues qui était mort. Ils avaient accompli un jeûne de trois jours, et demandé à Dieu dans de ferventes prières, qu'il daignAt manifester son propre choix par un signe, n'osant pas choisir eux-mêmes. Firmat étant entré dans l'église où ils étaient assemblés et dans l'attente du signe divin, ils le prirent pour un envoyé de Dieu, l'entourèrent et l'ordonnèrent malgré sa résistance et ses protestations d'indignité.
Intronisé de la sorte, il se montra un pasteur excellent, et gagna promptement par sa grande sainteté les cœurs de ses diocésains.
Mais ses officiers lui ayant dit un jour : Père, c'est demain fête et procession solennelle ; il faudra nous arrêter en passant devant le palais de notre prince et lui rendre nos hommages, comme cela se pratique toujours, car c'est lui qui nous fait vivre de ses dons, et il peut supprimer notre Eglise. — Nullement, répondit Févêque, je ne partagerai pas le culte divin entre Dieu et un homme. — Le lendemain, le prince, qui attendait d'un lieu élevé de son palais le passage de la procession, se voyant frustré dans son attente, car une portion du public s'arrêta seule en sa présence, se mit en colère et proféra de grandes menaces. Cela ayant été rapporté à l'évêque, il réunit ses prêtres et leur dit : Mes enfants, la houlette qui m'a été mise aux mains, malgré moi, je la dépose. Avisez à vous pourvoir d'un autre pasteur. Ils crurent à un mouvement passager de dépit; mais Firmat profita des ténèbres de la nuit suivante, pour s'éloigner.
Le trouble fut grand, les regrets profonds et unanimes. Le clergé et le prince lui-même envoyèrent des émissaires h la suite du fugitif, il y en eut qui arrivèrent jusqu'en France. Aucun ne retrouva ses traces.
Voici de quelle façon le P. Henschen travestit le récit : C'est une fable ajoutée après coup. Guillaume Firmat ne fut jamais patriarche de Constantinople. Il ne prit point sa route par Constanlinople, direction plus longue et inusitée (insolentiac longa diversiane). Pourquoi faire, d'ailleurs? Il est vrai qu'il y avait une église dédiée aux apdtres, laquelle contenait les corps de quelques-uns (aliquorum corpora). Mais quiconque a inventé un tel voyage, a inventé une fable insensée ; insulsam fabellam descripsii),
Guillaume Firmat revint plutôt par Rome et rentra en France par l'Helvétie, et c'est là qu'il aura été élu en passant au siège de Constance, qu'on a pris pour Constantinople ; on pourrait même dire Coutances. Puis, une querelle avec l'empereur ou avec le duc de Normandie sur la question des investitures,
Taura fait renoncer à son droit, avant d'être sacré, et voilà toute l'histoire. D'ailleurs, ajoute-t-il, on nous a envoyé de Mortain la prose qui se chante à son office, et il n'y est pas appelé évêque. En plus, le patriarcat de Constantinople était alors séparé de l'Eglise latine par un schisme déplorable. {Fœdo schismate erataliomana Ecclesia divulsus,)
Ainsi dit le P. Henschen, — que répondre lorsque tout est étrange?
1® Poser en principe que le récit est une fable insensée , et y chercher une explication I 2^ Ecrire le oui et le non dans la même ligne : il n'y avait pas de reliques d'apôtres à Constantinople, sauf plusieurs corps d'apôtres I 3® OubUer l'histoire des Croisades, au point de dire que la route par Constantinople était inusitée, et la géographie au point de dire qu'elle était plus difficile ou plus longue I 4° Jeter à la traverse un évêque à Constance ou à Coutances, sans s'informer autrement 1 5® Mettre en Normandie la querelle des investitures I 6® Faire mine d'ignorer l'histoire du schisme de l'Eglise grecque I L'excommunication fut portée contre le patriarche Michel Cérulaire en 4054; or, le pèlerinage de saint Guillaume peut être antérieur, et dans tous les cas, le schisme s'étendit lentement et de proche en proche.
Le P. Henschen avait-il lu son auteur? Etienne de Fougères ne parle pas du patriarcat de Constantinople, mais d'un petit diocèse, dont le gouverneur entretenait le clergé, et qu'il pouvait supprimer.
Il y avait des évêchés à foison autour de Constantinople : la seule province de Thrace, contiguë à cette ville et que le pèlerin traversait, comptait encore au xni* siècle, outre la métropole d'Héraclée, huit archevêchés, ceux de Fanari, Bisia, Gano, Bcrgas, Apros, Misini, Média, Madyta et dix-huit évêchés : ceux de Gallipoli, Atyra, Chiourlik, Rudisto, Peristasi, Cherepoli, Dercon, Cyla, Sabadia, Aphrodisios, Hexamili, Pamphili, Théodoropolis, Chalcis, Daonia, Lizici, Sergentza, Adriana.
C'étaient les corps de saint André, de saint Luc et de saint Timothée qui reposaient à Constantinople ; le pieux pèlerin pouvait trouver que cela valait la peine de se déranger.
L'historique de ce retour par la métropole byzantine n'est point une pièce rapportée, on y trouve le style redondant et prétentieux de l'évêque de Rennes et toute la suite de l'histoire s'y réfère.
Le P. Henschen place auprès d'Avranches la paroisse de Maisoncelles, qui est auprès de Vire! Pourquoi non? Son confrère, le P. Papebroch, a bien mis Portbail au Havre ^*\ le Cotentin dans le pays de Caux, et Adrien de Valois, la fine fleur des critiques du xvii® siècle, Coutances à l'embouchure de la Seine.