CHAPITRE V
De la haulle et basse Beaulse^ du pays de Soulongne, et d'où ces deux provinces ont esté ainsy nommées.
CE n est pas assés d'avoir parlé généralement du pays Chartrain, il est à propos d'en faire le détail et le descripre en particulier. Nous avons dict au chapitre précédent qu'il comprenoit la Haulte et Basse Beaulse, qui sont d'une très-grande estendue. La Haulte conmience dans la forest I véline, dont Chartres est la capitale, d'où, allant au Grand et Petit Perche, va gaigner la rivière de Lou*e dans le Blésois et la Touraine, vers Mont-Richard; d'où, revenant par Baugency, Meim, Toury et Estampes, qui sont dans ces termes de la Basse, de laquelle Orléans est le chef, et par partie du Gastinois, la vont finir à Pithiviers et Lorris. Je ne parleray icy que de la Haulte Beaulse conmie appartenant proprement au Chartrain. Quelques-uns qui en ont voulu parler, la font un pays plain et eslevé, lequel, oultre les fourments et le bled et autres grains qu'il fournit en abondance, non seulement à ses habitants, mais encores à la France et pays estrangers, est malpropre à
une bonne partie du reste , qui est nécessaire ou utile à la vie , et le descripvent et descrient tout ensemble par ce distiche :
Belsia, triste solum, cxii desiint bis tria soliim, Fontes, pmta, nemvs, lapides, arbusta, raccmus
Comme aussy par ces autres :
Belsia, dulce solum, tibi désuni flumina soliim. Fontes, pirata, nemus, montes, virgulta, racemus, Fructus, strata, panis, mulier, caro, piscis et ignis.
Il n'y a point de doubte qu'il y a beaucoup de choses à désirer dans ce pays , qui le rendroient beaucoup meilleur et plus aggréable, si elles s'y trouvoient, mais connue tout pays nest propre pour toutes à porter toutes sortes de fruits, la Beaulse, par l'abondance de ses grains, récompense la disette qu'elle peut avoir d'ailleurs. Je trouve néamoins que ceux qui la descrient tant ne l'ont pas bien considérée, veu que s'ils eussent prins la peine de la bien veoir, ils eussent recongneu qu'elle a ses fontaines et sources, desquelles quelques ri^dères tirent leur origine. Celle d'Eure, quoyqu'elle aye sa source dans le Perche entre NuUy et la Lande en allant à Longny, si est-ce qu'elle se vient rendre dans la Beaulse par Courville, qui l'envoyé contre l'orient par Saint -Luperce, Saint-Georges, le Pont-Tranche- Festu, Fontenay, Thivas et Morencés, d'où, descendant à Chartres, elle passe par le milieu de la ville basse, baigne ses murailles par dehors, et, par un autre canal plus bas, va se rejoindre à ces deux bras pour aller arroser de compagnie l'abbaye de Josaphat, d'où, coulant à Saint-Prest, elle y reçoit les eaux qui viennent des fontaines de Sours, Bretigny, Génai-ville et HouviUe, se rendre à Nogent-le-Phaye et passer par le gué et village d'Oysesme jusques à la Villette ; elle coule de là , le long de Jouy et Saint-Piat, jusques à Maûitenon, Coulombs et Nogentle-Roy, où elle commence à porter basteau; de là, poursuivant son cours vers Mézières, elle l'enceint de ses eaux; d'où, roulant jusques à Cerizy et Omeaux, elle s'accroist à Fermincoiu*t , qui est plus bas, de la Biaise, petite rivière qui prend naissance à Tréon , et passant à l'en tour de Dreux, vient se mesler avec elle; et, tirant pays le long de la forest de Crotais, va recepvoir à Mo-
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telles la rivière d*Avre, qui sort d'une fontaine entre l'Aigle et Yemeuil, de laquelle elle baise les murailles; puis, descendant à Annet et Ivry, sort du diocèse de Chartres, pour aller, par Pacy et Gaillon, faire hommage des siennes à la Seine, avec laquelle elle se mesle au Pont-de-F Arche.
Le Loir, duquel Tibulle faict une si honorable mention, s'il n'entend toutefois la Loire, le faisant entrer en comparaison avec trois des plus beaux et plus grands fleuves de la France, quand il dict :
Testis Arar Rhodanusque celer y magnusque Garumyia, Carn(di et flavt cœrula lympha Liger;
prend sa source dans noti'e Beaulse, en la paioisse des Corvées dépendant du Chapitre de Chartres, d'où, descendant parles estangs de Cernay près Villebou, va à lUiers en Beaulse, où il s'augmente du ruisseau de Montigny, procédant des estangs de Tyron et Brimont, et séparant le Perche-Gouët d'avec la Beaulse, vient près d'AUuie recepvoir les eaux de l'Ozanne qui descend de Brou, et passant toujours plus outre par Bonneval, reçoit un bras de la Conie , dont sera parlé ci-après, et poursuivant son cours par Marbouy {Marboué), va lécher le pied de la montagne de Chasteaudun, pour s'en aller à Cloye, où il prend en passant le petit ruisseau d'Hierre et la rivière d'Egre, desquels nous parlerons plus amplement quand nous traiterons du Dmiois ; estant arrivé à Cloye, il roule ses eaux vers Yendosme, qu'il sépare du Maine, et passant par Montoire, où la Braye, petite rivière qui sort de la Grève près Céton au Grand-Perche, se joinct au dessoubz, tire à la Chartre, au Chasteau-du-Loir et à l'abbaye de Wast, d'où traversant l'Anjou par le Lude, la Flèche et Durtal, il va recepvoir à l'isle de Saint- Aulbin près Angers, la Saithe et Mayenne, lesquelles vont ensemble à Bouchemaine se descharger dans la Loire qui les porte noyer dans l'Océan Breton.
Dans la grande Beaulse est l'estang de Verde et la Conie, laquelle sortant de deux fontaines, l'une du costé de la forest d'Orléans près Artenay, l'autre deLugny {Loigny), porte l'un de ses bras à Bignolet ( Bai^nolet), village fort renommé pour la vénération de S. Sébastien contre la peste; l'autre à Varize, qu'il conduit par le lieu auquel il donne son nom de Conie et par Saiîit-
Christophle-en-Dunois, pour le perdre dans le Loir. Comme nous l'avons remarqué cy-dessus, son eau est noire et donnante, plus semblable à un marais qu à une rivière; elle est fort poissonneuse, mais la qualité de l'eau luy teint la chair et la rend d'un mauvais goust. Elle produit quantité d'escrevisses fort grosses, lesquelles, s' estant desgorgées dans de Teau claire et nette, sontd'uueassés aggréable saveur. Cette rivière est au contraire des autres, ne s'enflant des pluies de l'hyver, en laquelle saison elle est presque à sec, et en esté , durant les plus grandes chaleurs, elle se trouble et desborde, qui est un signe de peste en Tautonme, et de famine Tan suivant. Son cours n'est continu comme celuy €es autres rivières, mais ayant faict veoir ses eaux par quelque traict de pays, elle se perd et cache soubz terre, et quelques lieues après, se remontre comme auparavant. Bouteraye, dans sa DescripUon du Dunois, en parle de la sorte :
Est lacus informis, limo et malè olentibus tindisy
Qui numquam imbre tumet, rapido fit tiirgidus œstu.
Venturas clades y belliimque, famemque, tuemque
F ati dica por tendit aqua, insolitoque tumore
Ullus prœsago vates, nec certior amne
Ludit; et occultis lacus ille Laconius undis
Ac tellure cava tacite se sorbet et écrit,
Hursus mox se oculis subducit et occulit undas. ^
L'on remarque de cette ri\ière, qu'estant à sec, le poisson se moule dans la bourbe et s'y nourrit et entretient, de sorte qu'en ayant affaire, l'on n'a qu'à fouir en terre pour en trouver. On dict le mesme de la rivière de l'Adour en Gascogne, comme par une grande mer\^eille ; mais sans aller admirer ailleurs ce que nous avons chez nous, pouvons dire le mesme de certain estang qui est en la plaine Beaulse, en la parroisso de Saint- Léger-des-Aulbées, lequel est couvert quelquefois de quinze à vingt pieds d'eau, et rempli de fort bon poisson, et d'autres fois demeure des sept et huit ans sans en avoir une goutte, ni pas un poisson. Les voisins d'iceluy le labourent, y sèment de l'avène, de l'orge et des pois qui y profitent à merveille, à cause du fond qui est limonneux; puis l'eau, y revenant, rapporte avec elle, par un secret admirable de nature, le poisson
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qui sembloit perdu. Ses eaux s'écoulent dans la Voise , qui naist d'une fontaine, au dessus du village de mesme nom, aussy dans la plaine Beaulse; lequel ayant abbrevé, coule par Roinville et Poissac, où les eaux de l'étang de Ghenevelles, se venant rendre au dessoubz d'Aulneau, passent par deux divers endroits dans le Guay-de-Longroy, et, s'en allant à Gallardon, reçoit en passant un petit ruisseau qui naist près d'Abluis (Ah/is), et coulant par le village de Prunay, va se rendre au moulin Handret appartenant auxGélestinsd'Esclimont, puis, traversant le bas du parc dudict lieu, enti*e dans la maison dudict Esclimont, dans la coAir de laquelle elle faict tourner un moulin, et, sortie de là, s'enfuit le long de la vallée de Bouchemont, Bleurry et Monlouet, où, ayant meslé ses eaux avec celles de la Voise, passent par Gallardon , Yermenonville et Maintenon , se perdre dedans l'Eure.
Il s'en veoid une autre, qui prend son origine vers Gazeran et s'en vient par Espernon et Hermerey se rendre dans la mesme rivière.
Je pourrois faire estât de celles qui passent par Dourdan et Estampes, que je laisse maintenant, réserv^ant d'en parler, lorsque je traiçteray des lieux ausquels elles sç rencontrent.
De tout ce que dict est, il se peut recongnoistre que la Beaulse n'est si dénuée de sources et fontaines et ruisseaux, comme l'on voudroit bien le faire croire. Je ne veux pourtant nier que dans la haulte Beaulse, il ne s'en trouve point, et que les puids y. tarissent durant les ardeurs de la canicule, ou s'il y a de l'eau, elle est d'une mauvaise saveur, et desgoustante à boire, à cause de la marne, sur laquelle elle est, qui la rend fade et désaggréable au palais, mais ce défaut, n'estant universel, on ne doibt l'attribuer à toute la contrée.
Pour des bocages , il s'y en veold assez, le bois y venant fort bien, et le manquement qu'on lui impute doibt plutost estre rétorqué contre la fainéantise des Beaulserons, qu'attribué au défaut du solage , qui se trouveroit fort propre s'il estoit cultivé.
Des prez, il s'en veoid en beaucoup d'endroicts et s'y en verroit bien davantage, n'estoit que les habitants employent tout en labour.
Pour des vignes, l'expérience faict assez congnoistre qu'il n'y
a qu'à en planter, s'en trouvant quantité de clos dans la Beaulse, qui rapportent de très-bon vin ; mais , comme la despense est grande pour cultiver la vigne et en avoir du vin , et le profQct modique, la Aligne ne rendant bien souvent les frets qu'on y employé , et d'ailleurs, trouvant du vin à Orléans, au Blésois, Yendosmois, Dunois et pays Chartrain à bon compte, les rend plus négligents à planter des vignes et les cultiver.
Les fruicts n'y manquent pas, s'y en trouvant de fort bons, il ne tient qu'à planter de bons fruictiers, pom* en avoir. Si les habitants des lieux vouloient prendre la peine d'y faire des pépinières , ou y planter des sauvageaux , et les greffer et enter, ils auroient autant de fruicts qu'ils pourroient souhaitter.
Pour le pain, c'est à tort qu'on s'en plaint, puisque c'est le pays où croist le plus beau et le meilleur foiu'ment de toute la France, et en abondance.
La chair y est fort savoureuse, y ayant quantité de trouppeaux et nourritures, et de bons pasturages, qui rendent la chair des agneaux, moutons et veaux fort délicate. Pour les oyseaux domestiques, y a-t-il rien de meilleur qu'un chappon, ou autre volaille d'une cour de laboureur? Et de plus, y ayant du gibbier à foison et qui ne couste qu'à prendre, donnant bien souvent de l'exercice à la Noblesse, qui le poursuit à la chasse autant pour le plaisir que pour l'utilité, qu'est-ce qu'on pourroit souhaitter davantage? Bouteraye en faict une gentille description qui mérite bien trouver icy sa place. Il dict donc :
Belsia quidquid alit, seu quadrupes arva pererrat, Seu volât alligerum , mnnsuehnn swe ferimtm , Pingums est reliqxm animantibu.s atqiie jialato Suavius, ad pdstttm, qxtod major copia farris, Perdices, alaudœ, et aves hyhernu gregales, Per sala quas dieunt vento pinguescere et aura , Quœque coturmces m adulta messe salaœs Nidificant, anceps quas decipit illice cantu. Sœpe grues, campis cum Martius hordea spargit Adveniunty quas insidiis ex père canali Trajicit oblongo , numerosis glandibus auceps. Nobilitatis opus est gencrosum et honesta voluptas
AlipedeSy lepores lalranle agitare caniim vL Luctari cum illis cursii: quos Belsia gignit, Prœcipue antistant, cl poplite et alite planta.
Je ne veux perdre le temps à eu dire davantage, pour l'honneur de ceste contrée, laquelle, si elle a quelques défauts pour les commodités de la vie, elle les répare par celles qu'elle prend chez soi.
Quand à son nom, elle est ainsy appellée par comparaison de la Béoce Grecque, à cause de sa fertilité, ou bien de la beauté de ses campagnes, lorsqu'elles sont couvertes de l'or de ses bl^s et fourments. Aussy Cenalis (1) dict qu'elle est appellée Bellasia; et par une syncope, ou contraction^ Belsia pour Bella, à cause de la beauté de ses blondes moissons. Budé dérive ce nom de Bualta, comme qui voudroit dire Benealta, pour autant qu'elle est en une situation fort haute. Ouoy que ce soit, Papire Masson veut que ce nom ne fust en vogue auparavant Fortunat, évesque de Poictiers, qui en a le premier usé, en la Vie de S. Germain, évesque de Paris : je ne sray où il l'a veue, mais elle n'est pas parmy les œuvres que j'ay de luy.
Pour la Sologne, elle est pareillement d'une grande estendue, et se divise comme la Beaulse en haulte et basse. Elle faisoit jadis partie du Pays Chartrain, ainsy qu'il se justifie par les Comptes de la recepte du domaine de Chartres, dans les(iuels il y a un chapitre en deniers comptés et non rereus, soubz le titre: Des Prëvosiés de la haulte et basse Sologne el de Bemorantin , jusques où elle s'estend, et par des sentences des Baillys de Chartres, sur les appellations dudict Prévost, dont j'en ay veu une du 21 febvrier 1490. Pont-Levoy, Fleury, Gergeau, Gien sont assis dans ladicte province , desquels je ne parleray point , pour ce qu elles sont hors le diocèse de Chartres, excepté la première, qui am*a son éloge cy-après. Les luis l'aijpellent Siligœxiayn du mot Siligo, qui signifie du fourment menu et blanc, duquel on faict le pain le plus blanc, à cause qu'il en provient en ce pays-là. Autres l'appellent Secalauriam du mot Secale qui signifie du sègle; autres escripvent Sigalau7iia ; autres Sabuhnia, à cause des sablons noii-s, dont est composé son terri -
(1) GaUica hisloria , lib. Il, poriuclie 3. BudiBUS. Pap. Masson.
toire. Cenalis (1) dicl qu'elle debvroit plustost estre appellée Salictaritim à raison des saules noirs, qui se rencontrent le long des bordages des rivières de la grande et petite Sauldre, qui leur ont donné le nom. Le commun et ceux du pays les appellent Sauldres, qui sont comme les masles des marsaux. S'il m'est permis d'en dire mon advis, j'estimerois que le plus convenable nom de tous les dessusdicts, est Secalaunia, d'autant que les sègles y viennent mieux que les fourments, qui s'y rencontrent plus rarement qu'en la Beaulse,
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