CHAPITRE VI
Description du Blesois , du bastiment de la ville et de ce qui se retrouve de plus rare dans la province.
QUAND au Blésois, il estoit anciennement dépendant de Chartres, pour le temporel, aussi bien que pour le spirituel. Sa principale ville, de laquelle il reçoit sa dénomination , est Blois. Denys Dupont, sur la Coustume de la mesme ville, escript (2) qu'elle fut bastie par les soldats de César, ce que néamoins je n'ay trouvé dans ses Commentaires. Cenalis veut qu'elle aye esté ainsy nonunée, à cause des bleds qui croissent dans son territoire ou qui s'y conduisent pour estre transportés ailleurs, par la rivière de Loire, qui baigne le pied de son panchant. Pactius de Loches (3) luy donne une autre éth^Tuologie, et dict que Vvomadns, quidam juvenis de Britannia, secum habens 7mlle viras a prœlio cum Busone Carnoten.n consilio rediens, locurn in Comitatustio, ubi remaneret , petiit, qui
(1) Aymon., lib. II, demir. S. Befied.j c. 8. Guil. Arm., Philip., V. Pap. Mass., Descript. flvminvm GalL, p. 30. Cenalis. — (2) Denys Dupont, lib. II, perioche 3. — (^) Thoma Pactio Lochiensis, Gesta Comit, Andegav.
blandis blœsisque sermonibus eum decipiendo, locum super ripas Ligeris ad libitum impetravit, unde non villam, sed oppidum firmissimum, ne a Busone, vel alio, eriperetur, ereœit. Quod cum diu post Buso aspicerely iratus, ait : Hoc tibi non concessissem, si verbum patHs filio dictum niemoriter tennissem :
Sermones blandos blœsosque vitare mémento, Simplicitas veri famà est, fraus ficta loquendi.
Yvomadus ejus ira/m mitigans supplicando, obtestando, cas- Prum obtulit, sed Buso, ut erat benignus hominibus, jusjnran* duni ab eo suscipiens, CasteUum istud ccmcessit et a déceptions Blœsim vocamt.
D'où il se peut juger que Blois n'est si ancien qu'on pourroit estimer, et qu'il relevoit autrefois des comtes de Chartres, qui y faisoient leur séjour la pluspart du temps à cause de la beauté du pays, de la pureté de Tair, des conimodités qui s'y rencontrent pour les nécessités du vivre, et du déduict de la chasse, tant à l'oiseau qu'aux chiens courants, qui y est très copieuse en toute saison; qui a donné sujet à nos roys d'y establir leur demeure; et à cause de cela occasionné aux autres, de l'appeler la Ville des Roys, lesquels, pom-la bonté de son air, ont choisy cest endroict pour y nourrii* leurs enfants. Geste ville est assize, partie sur la pente d'une colline, partie sur un plain, qui se joinct avec le faubourg de Viane par un beau pont, soubz lequel passe la rivière de Loire. Papire Masson (1) prétend qu'elle est assize au lieu où estoit le Corbilio des anciens (que Strabon semble rejetter comme fable), qui estoit le marché de toute la France sur la rivière* de Loire, où la Cise, petit ruisseau, vient mesler ses eaux avec celles de ceste plus grande.
L'histoire des seigneurs d'Amboise dict que, du temps de Clovis, sans spécifier lequel, l'assiégèrent pensant s'en servir comme d'une retraicte, pour y retirer les vols qu'ils pourroient faire entre Tours et Orléans; mais que Clovis, estant de retour de la guerre qu'il eut contre les Saxons, l'an x de son règne, il alla contre eux, les chassa, fit destruire ceste
i\) Pap. Mass., Bescripl. flvminvm Gall. Strabon.
ville, pour la replacer et rebastii* ailleurs en un lieu plus commode.
Pour le spirituel, elle a son Arcliidiacre, qui est la huictième dignité en Téglise de Chartres, lequel y tient un Officiai, promoteur et greffier, pour, avec son doyen rural, y avoir l'œil sur les bénéficiers qui dépendent de Iny. Il y a deux belles abbayes, l'une de l'ordre de S. Benoist, fondée soubz le nom de Saint- Laumer, par le roy Raoul; l'autre soubz l'invocation de Notre-Dame-de-Bourg-Moyen , ordre des chanoines réguliers de S. Augustin, vers le temps d'Ives, évesque de Chartres. Il y a aussi deux chapitres, l'un de Saint-Sauveur, l'autre de Saint- Jacques. Le premier a esté fondé par les comtes de Blois, le second par les pèlerins de Saint -Jacques, originaires dudict Blois, en l'an 1362, lesquels, considérant que les pèlerins qui passoient par leur ville pour Compostelle, n'avoient aucun lieu pour se retirer, et estoient la pluspart du temps exposés aux injiu^es de l'air, qui engendroient des maladies aux uns, et le trespas aux autres, sans trouver aucune assistance, meus d'un zèle charitable, acheptèrent, des aulmosnes qu'ils avoient amassées, plusieurs maisons contigues dans la Grande-Rue de Blois, qui furent amorties par Louis, comte dudict Blois et seigneur d'Avesnes, qui se mit en leur confrairie. Ils garnirent ces maisons de licts et utensiles nécessaires pour y recepvoir et y loger lesdicts pèlerins, et y commirent des personnes pour en avoir le soin. La dévotion s'augmentant, ils firent bastir une église en laquelle ils fondèrent un collège de huict chanoines , pour y faii'e le service canonial, tant la nuict que de jour, desquels le Prieur, curé de Saint-Honoré, en la paroisse duquel cesle église a esté Iwistie, debvoit estre l'un, et tous en la présentation du comte de Blois, et collation dudict collège, comme aussy toutes les chapelles et autres bénéfices qui seroient fondés en la mesme église, fors et excepté, s'ils se créoit quelque dignité, personat ou office en icelle, la collation en appartiendroit de plain droict à révescjue de Chartres, qui ne pourroit néamoins en pourveoir aucmi qui ne fust du corps dudict collège. En attendant, ils assignèrent deux portions de prébendes pour les pauvres dudict hospital, et commirent un chanoine pour avoir le soing de tout le revenu d'iceluy e\ le nommèrent aulmosnier, qui debvoit rendre compte tous les ans pardevant lesdicts chanoines et
deux ou trois des confrères, la veille de la feste de saint Jacques (25 juillet), et un autre chanoine qui seroit en sepmaine pour Tolfice de Téglise et pour administrer les sacrements aux autres chanoines, excepté le prieur de Saint - Honoré , bénéficiers d'icelle et leurs serviteurs, ainsy qu'il est plus amplement porté par la fondation et statuts dudict hospital, acceptés par Hervé, abbé de Bourg-Moyen, et frère Jean de Saint-Léonard, prieurcuré dudict Saint-Honoré, le lundy dans les Octaves de TAssumption de Notre-Dame 1 362 , et approuvée et confirmée par M'* Jean d*Angerant, évesque de Chartres, le 13 d'apvril 1366. Il y a outre plus, deux autres corps ou communautés, sçavoir : le prieur -conventuel de Saint -Jean -en -Grève, dépendant de Tabbaye de Pont-Levoy, et l'autre de Saint- Lazare, léproserie de l'ordre des chanoines réguliers de S. Augustm, un collège de Jésuites, les couvents des frères Prescheurs, des Cordeliers, des Capuchins et des Minimes; les religieuses de la Véronique, celles du Mont-de-Carmel , avec les Ursulines et celles de THostel- Dieu.
Pour le temporel , il y a un foit beau Bailliage poui* régir, dans lequel il y a un Bailly, Lieutenant-général, Lieutenant-criminel, particuUer et assesseur, procureiu* du roy, advocat et greffiers. Il y a encores un Présidial, composé d'un président et de sept conseillers, avec lesdicls procureur, advocat du roy et greffiers. Le Présidial s'estend sur six cents pai'oîsses, entre lesquelles il y a dix-sept villes. Il y a de plus, une Chambre des Comptes, pom' le domaine du Comté.
Outre les bleds, vins, fruictset bois, dont le territoire Blésois abonde, il s'y rencontre près Orchèse, où l'on dict que César tenoit ses magasins de bleds , pour la subsistance de ses armées es Gaules, une certaine t^rre semblable à celle qu'on appelle' Sujillata, qui se trouve en l'isle de Lemnos, pour arrester le sang, de laquelle le Grand-Seigneur tire un grand profict, et de plus il s'y recueille de la Régalisse, dicte en latin Radix dulcis, racine douce ou bois doux; du mot grec yXuxupj^iCa ou liquiritia, qui ne cède en bonté à celle de la PouUle et principalement du Mont-Gargan.
Geste ville a des fontaines et aqueducs creusés dans le rocher, soubz les voûtes duquel trois hommes de cheval passeroient de front. Elle avoit sa monnoye particulière, comme beaucoup
d'autres villes, laquelle estoit marquée au coing et image de ses Comtes, qui avoient en teste une lettre hébraïque avec une fleur de lis, et le nom du comte escript à l'en tour du rond de la pièce, et au revers, une croix, accompagnée d'un B, avec ces mots Castro Blesis.
Il est sorty de ceste ville beaucoup de grands personnages. L'on tient que Pierre l'Hermite, promoteur du premier voyage que les Chrétiens firent en Idumée (1095), pour le recouvrement de la Terre-Sainte, en estoit natif, combien que les autres disent qu'il estoit d'Amiens. Pour Pierre de Blois, jadis prévost en l'église de Chartres, et du depuis chancelier de Guillaume II, roy de Sicile, et encore de Heni-y II, roy d'Angleterre, et archidiacre de Battes ( Bat h ) , puis de Londres , au mesme royaume , il est certain qu'il y avoit prins sa naissance , comme luy-mesme le tesmoignedans ses Epistres; Michel Boudet, évesque de Langres, auquel les œuvres dudict Pierre de Blois sont dédiées; Jacques Hurault, jadis chanoine de Chartres, puis évesque d'Authun et abbé de Saint-Laumer dudict Blois; Philippe Hurault, abbé de Mairemoustier, de Bourgueil et de Saint-Nicolas d'Angei-s; Jean deMorvilliei-s, évesque d'Orléans; Mathurin de laSaussaye, sou nepveu, semblablement évesque d'Orléans; Claude Sublet, précepteur de Mesdames filles de France, abbé de Saint-Benoistsur-Loire, de Ferrières, de Saint-Estienne de Caen et autres, dont il bailla celle de Saint-Éloy-Fontaines à M. Louis Chicoineau, aussy son nepveu, chanoine et archidiacre de Dunois en l'église de Chartres; M'^ Pliilippes Hurault, chancelier de France et des ordres de Sa Majesté très-chrestienne soubz les deux Henrys III et IV; M" les Phelipeaux, secrétaires - d'Estat et autres , qui seroient ennuyeux à nommer. Les Estats-Généraux de France y ont esté deux fois, es années 1577 et 1588, aux derniers desquels la France courut risque de se perdre.
Je ne peux sortir de cest aggréable pays sans faire mention du chasteau de Chambort, que le roy François I y fit bastir pour le déduict de la chasse , l'un des plus aggréables séjours qui se peut veoir en toute l'Europe. Ceste royale maison a sa veue sur Blois, duquel elle est esloignée de trois Ueues. Elle est limitée de tous costés de prairies, eaux et forests. Enti*e les embellissements qu'elle a, c'est un escalier qui n'a son pareil en France ni ailleiu^, pour estre tellement composé, que nombre
de personnes y peuvent monter et descendre en même temps sans s'entrevoir, pour estre nn de ses costés si industrieusement desrobé de l'autre qu'on ne peut le congnoistre. Son amplitude est telle qu'on y pourroit loger tous les princes d'Europe en mesme temps. Ses jardins sont admirables, particulièrement celuy de la Royne, qui contient cinq arpents de terre, au bout duquel, vers la forest de Blois, est une allée large de six toises et longue de plus de demie lieue , plantée d'ormeaux de six en six pieds, séparés et espacés l'un de l'autre se montants à plus de 6,000, si droictement alignés, que ceux du roy de Perse, tant loués par l'antiquité, ne paroistroient rien auprès. Je ne parle point de Chivemy et autres belles maisons qui sont dans le Blésois, pour ce que celle de Chambort leur dérobant tout ce qu'elles ont de beauté, elles sont beaucoup au-dessoubz de ceste royalle.