‹ Histoire du directoire: 2 tom. augm. de pièces justificativesChapitre 176 sur 204 · LIVRE QUAHANTE-QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUAHANTE-QUATRIÈME

De son côté, l'armée s'offrait d'elle-même et partout à Bonaparte. A Nevers, les conscrits voulaient partir sans équipement, disant que leurs habits suffisaient pour vaincre, pourvu qu'ils fussent avec Bonaparte'. A Nice, un régiment de cavalerie, commandé pour aller en remonte à Lyon , refusait de se mettre en roule : » Nous servirons à pied , disaient les soldats, Bonaparte nous remontera bien vite avec les chevaux de l'ennemi'. »

Dès son arrivée à Paris, le corps des officiers de la garnison, ayant à leur tête le général Morand, demanda à être présenté. Les quarante adjudants Ab la garde nationale, nommés par Bonaparte pendant qu'il commandait, à la suite des événements de Vendémiaire, l'armée de l'intérieur, avaient demandé à le voir. Les officiers du 8* et du 9* régiments de dragons, qui avaient servi à l'armée d'Italie: ceux du SI* des chasseurs à cheval, qui avaient contribué à' vaincre les sections de Paris, sous le commandement .deMural^avaient également sollicité l'honneur d'être passés, en revue. Tous s'étaient vus successivement ajournés sous divers prétextes , et leur impatience touchait aux murmures. Bonaparte réservait pour !e moment décisif, qui était proche, ces ardentes et affectueuses susceptibilités.

Les hommes qui mûrissaient et qui dirigeaient le mouvement politique imaginèrent, pour l'accélérer,

■ Moniteur du 30 octobre 1799.

* Ibid. %

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un moyen qui réunissait à l'avantage de frapper les esprits celui de connattre le nombre et les noms de leurs adhérents : c'était de faire donner par les Cooseils, et par voie de souscription, une fête à Bonaparte, auquel on associa le général Moreau. Les meneurs savaient que les démagogues ardents des deux Conseils s'abstiendraient, et par là se désigneraient eux-mêmes. La fête eut lieu le 15 brumaire, — 6 novembre, — dans l'église Saint -Sulpice, qui s'appelait alors Temple de la Victoire. Elle réunit environ sept cent cinquante convives ' . Kosciusko y aVait été invité et y assistait, ainsi que le Directoire et les ministres.

Ainsi qu'on l'avait prévu , le parti du Manège s'était abstenu en masse et s'était ainsi fait compter. Il était en miaorité. Un très-petit nombre de ses meneurs s'y étaient rendus, sans doute pour observer. Deux surtout s'y firent remarquer ; Destrem, député de la Haute-Garonne aux Cinq-Cents, et Groscassand-Dorimon, député de l'Ain. Destrem était un colosse de six pieds : on l'appelait l'Hercule du Conseil des Cinq-Cents; il avait été président du nouveau club des jacobins. Son collègue Groscassand- Dorimon était un énergumène, émailiant son langage des cyniques violences de l'époque. Au moment où , vere la fin du repas , qui fut assez court , Bonaparte, accompagné de Berttiier et d'une nombreuse escorte de généraux, fit le tour de la table, saluant

' Moniteur du 7 novembre 1799. f

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OU entretenant les convives, un député entendit frèsdistitu:tementGroscassaaàrîk)naxoB dire à ses voiras : (( Voyez-vous le panache de ce coquin-là? c'est à vous d'empêcher que ce panache ne fasse le tour de sa tète '. » La question, comme on voit , était nettement comprise et posée par tout le monde.

Celle soirée du 15 brumaire fut activement employée par tous les partis. Bonaparte et ses amis initiés se réunirent chez Sieyès; le parti du Manège se réunit à l'hôlel de Salm, qui est aujourd'hui l'hôtel de la Légion d'honneur.

Paris était encore, quoique à un moindre degré qu'aux époques tourmenlées de la Révolution, le réceptacle d'une population déclassée, excitée par les clubs, aigrie par la misère, et que toutes les factions s'étaient transmise comme un instrument, depuis Jourdan coupe-tète jusqu'à Babeuf. Il était prudent, pour opérer les changements qu'on avait en vue, de se mettre à l'abri d'une tentative de la société du Manège. Sieyès, Bonaparte surtout, voulaient agir pacifiquemeat, légalement, à l'aide des pouvoirs réguliers , et faire modifier la Constitution par ceux-là même qui l'avaient établie. La liberté de réflexion et de délibération était donc nécessaire;

' Notice sur le 18 Brumaire, par un témoin oculaire. Paris,

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un voulut se l'assurer eu mettant les Conseils et le Directoire hors des atteintes et d'un coup de main des démagogues. Les articles 102, 103 et 104 de la Constitution permettaient au Conseil des Anciens de changer la résidence du Corps législatif; ces articles étaient ainsi conçus :

« Art. 1 02. Le Conseil des Anciens peut changer la résidence du Corps législatif; il indique en ce cas un nouveau lieu et l'époque à laquelle les deux Conseils sont tenus de s'y rendre.

» Le décret du Coaseil des Anciens sur cet objet est irrévocable.

» Art. 103. Le jour même de ce décret, ni l'un ni l'autre des Conseils ne peuvent plus délibérer dans la commune ou ils ont résidé jusqu'alors. Les membres qui y continueraient leui^ fonctions se rendraient coupables d'attentat contre la sûreté de la république.

» Art. 104. Les membres du Directoire exécutif qui retarderaient ou refuseraient de sceller, promulguer et envoyer le décret de translation du Corps législatif, seraient coupables du même délit. »

Dans la réunion qui eut lieu chez Sieyès , le 15 brumaire au soir, on résolut de transférer le Corps législatif à Saint-Cloud ; de rendre le décret le 1 8 , de l'exécuter le 1 9 , et d'en confier l'exécu- Uon an général Bonaparte ' .

' Gourgaud, dans les Mémoires de Napoléon, 1. 1, p. 73, el Bou-

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M. Thiers ' a contesté la légalité des pouvoirs conférés à Bonaparte, en disant que le Conseil des Anciens n'avait pas le droit de nommer des généraux en chef. Il est certain que la Constitution déférait naturellement au Directoire, comme pouvoir exécutif, !e droit de nommer les généraux en chef ^; mais il ne l'est pas moins que, si le Conseil des Anciens avait le droit de décréter la translation du Corps législatif, il devait avoir les moyens matériels de faire exécuter son décret *. L'objection fut soulevée , ie 19 brumaire, à Saint-Cloud, dans la séance du conseil des Cinq-Cents, où Bertrand du Calvados et Grandmaison, député de la Gironde, attaquèrent la nomination deBonaparte comme inconstitutionnelle; mais Grochon, député de l'Eure, qui n'était 'pas

lay de la Heurthe, dans ses Mémoires, sont d'accord sur tous ces détails.

' Histoire de fa it^volutton française, t. X, p. JS4.

s Par l'arlide U6.

3 La question fut traitée avec beaucoup de bon sens dans un dial<^ue, affiché le 18 Brumaire, el dans lequel un des interlocuteurs s'exprimait ainsi :

a Les articles 403 et lOi de la constitution déclarent coupables d'attmtat contre la sûreté de la République les membres du Conseil des Cinq-Cents qui résisteraient à la translation, et ceux du Direc-' toire qui retarderaient le sceau, j' envoi et la promulgation du décret. La constitution prévoit donc l'opposition des Cinq-Cents et du gouvernement à la translation; elle suppose donc au moins qu'ils peuvent être complices de la faction par laquelle les Anciens ont craint d'être opprimés.

a Ce serait donc accorder aux Anciens une faculté illusoire, que de laisser ta force légale à la disposition de ceux à l'inQuence de qui ils jugent à propos de se soustraire, d Moniteur du 9 nov. 1799.

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l'ami de Bonaparte, leur répoDdit « qu'il fallait bien Domraer un général pour assurer L'exécution du décret de translation * ; » le foogueux Bestrem luimême ne dit pas le contraire, et finalement le Ccmseil ne s'arrêta pas à l'opinion de Grandmaison et de Bertrand du Calvados.

D'ailleurs la question avait été légalement tranchée la veille; car Goliier, président du Directoire, avait scellé et promulgué le décret de translatioa, dont les pouvoirs de Bonaparte faisaient partie.

De leur côté, les jacobins appartenant aux. deux Conseils n'étaient pas restés inactifs , et l'insuccès de la motion de Jourdan ayant pour objet de faire. déclarer la patrie en danger, n'avait pas découragé ces natures énergiques. Ils en étaient néanmoins réduits à des projets vagues, n'ayant parmi eux aucune tète pour diriger leurs desseins, et aucun bras pour les exécuter.

C'est d'ailleurs au mépris des faits les [rfns av^s, ' que M. Thiers considère comme imaginaires et inventés pour frapper l'opinion publique les projets attribués au parti du Manège '. Ce sont précisément ces ■ projets qui avaient décidé le Directoire à appeler Moreau au secours de l'ordre public, aussitôt après la " mort de Joubert; et la terreur inspirée par lès jacobins fut l'une des principales causes de t'^ithousiasme avec lequel on accueillit Bonaparte.

Un contemporain , membre du Conseil des Cinq-

' Hittoirt ob I» Hévtlution frmfmte, t. X , p. 454.

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