LIVRE HUITIÈME
On ne saurait dire si rusurpation par laquelle la Convention se maintenait dans les nouveaux conseils, au mépris de la souveraineté et de la volonté nationaleSy était plus ironique, plus effrontée ou plus violente.
D'abord, c'était véritablement défier le bon sens, que de se prétendre autorisé par la majorité du pays, lorsque, sur environ six millions d^ électeurs ^ on n'avait pu se faire accepter que par cent soiœante-sept mille suffrages, contre lesquels on avouait une protestation de quatre-vingt-quinze mille voix ^ que les chiffres donnés par les journaux portaient à cent deux milieu Ensuite, rien n'était plus visiblement falsifié et fabriqué que le résultat des scrutins des assemblées primaires, proclamé solennellement le 23 septembre. Paris seulement avait 75,000 votants, qui, presque tous, avaient repoussé les décrets. Le moyen die croire que la France entière, animée envers la Convention de sentiments peu équivoques, n'eût donné qu'environ 20,000 voix contre elle ! D'ailleurs, la Convention reconnaissait que deux mille assemblées primaires n'avaient pas fait connaître le résultat de leurs opérations^. Que devenait la majorité, déjà si ridicule, en présence du contenu probable de deux mille procès-verbaux, qu'on n'avait pas pris la peine d'attendre et de dépouiller?
Comment la juste cause de la dignité et de la vo-
' Moniteur du 29 septembre 4795 , séance de la Convention du 25. '^ lUd.
¥» HISTOIIE DU DIUCrOlRE.
lonté du pay» n'aoraitrcète pas sooiavé tmm \m cœms droits et honnêtes, en préseiiGe d*inie vidalion sr audacieuse et si provocatrice des pl«s simples scrfloQS de la justice et de bu véri4ié?
Cette situation de la Convention était trop fausse et trop vulnérable, pour que ses ennemis n'en profitassent pas. Une nuée de journaux rédigés avec une extrême énergie, formulaient tous les jours contre elle les accusations de l'opinion publique : c'étaient , parmi les plus osés, le Courrier républicain j de l'abbé Poncelin ; le Républicain , de Charles Duval ; le Messager du soir y d'Isidore Langlois; le Courrier universelj de Husson ; les Nouvelles politiques ,, de Lacretelle jeune et de l'abbé Morellet ; la Quotidienne ^ de Michaud, La Harpe, Suard et de Vauxelles; et le PostHlon des armées^ de Crétot.
A côté de ces journalistes, des pamphlétaires ardents poursuivaient la même œuvre : Dussault, Tronçon du Coudray, Joseph Marchena , l'ancien ami de Brissot, et Richer de Sérizy, l'ancien ami et collaborateur de Camille Desmoulîns, dont le nouveau royalisme s'épancha, les deux années suivantes, dans les pages de V Accusateur pubKc. Les quarantie-huil sections de Paris étaient, dit l'Empereur, autant de tribunes où toutes ces colères, longtemps comprimées, venaient s'exhaler' -^ et l'on comprend , sans^ qu'il soit besoin
* Monlholon, Mémoires écrits à Sainte-Hélène, t. m, p. 105.
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de le dire, les paroles qn'y appcNrtaieDt des orateurs conuBe QiauyeaQ-Lagardey Bagnaod de Saiot-Jeand'Angely et de Yaoblaiic.
Enfin , la garde nationale de Paris, représentalioii armée des sections, formait comme la base et la sanction de ces aspirations nouvelles de la France. Réorgamsée après le 9 thermidor, purgée de tons les jacdbias d'Hébert , de tous les dévots deMarat, de cette tourbe odieuse et sanglante qui s'en était rendue la Baattresse à la chute des Girondins, elle se sentait liée à la propriété, au commerce, à tous tes intérêts légitimes de la société que l'ordre et la paix développent ; ^ ce qu'elle avait vu des actes de la Ckmvention dans le passé n'était pas £ut, on en conviendra , pour la rassurer sur l'avaiir.
A ces dispositions à peu près unanimes de Paris venaient se joindre, pour les fortifier, les dispositions des provinces.
L'opinion de Paris était réellement alors l'opinion de la France, et la plupart des départements correq>on* daient avec les sections. Eure-et-Loir, la Lozère, le Doubs, le Lot, le Tarn, les Bouches-du-Rhôneet le Yar attendaient le signal ^ Des villes entières le donnaient elles-mêmes, comme Nemours, Mantes et Château- Landon, qui envoyèrent à la Convention des adresses foudroyantes. Une ombre de succès eàt soulevé le
1 Moniteur û\i 34 octobre 4795, discours de Tallien.
pays, et fait sortir de terre des légions vengeresses , puisque les premiers coups de fusil firent accourir de Cboisy, de Belleville et de Saint-Germain y des volontaires et des canons.
Les esprits ainsi préparés n'attendaient qu'une étincelle. Les premiers troubles éclatèrent le 25 septembre, trois jours après la proclamation de l'acceptation des décrets, dans le jardin du Palais-Royal, cette vieille et perpétuelle officine où, depuis 1789, s'étaient élaborées toutes les crises successives de la révolution. Des cris de : Vive la République ! sont accueillis dans les groupes par le cri de : A bas les coquins! et un champion des décrets de fructidor est saisi au collet et conduit au corps de garde, au chant du Réveil du peuple! qui était la contre-partie de la Carmagnole et de la Marseillaise *.
La Convention , émue du rapport que ses Comités de salut public et de sûreté générale réunis lui présentèrent sur ces faits *, prit des mesures contre ce qu'elle nommait les royalistes et les chouans ; et la guerre se trouva ainsi déclarée.
Quelle était, toute déclamation mise à part, la véritable pensée des sections et de la France?
^ Moniteur d\i 42 octobre 4795, discours de Letourneur (de la Manche).
2 Moniteur da 28 septembre 1795, rapport de Delaunay d'Angers.