PROCLAMATION DE LA RÉVEILLÈRE
18 fructidor. Ce n'était point un complot que le Directoire avait voulu prévenir; ce n'était pas des conspirateurs qu'il avait voulu punir. Le danger qu'il cherchait à conjurer, c'était Topinion publique. La France usait de la liberté constitutionnelle pour se rapprocher de ses anciennes mœurs, de sa religion, de l'amour de la justice; son mépris et son aversion pour les maîtres que lui avaient imposés la Révolution croissaient de jour en jour; elle ne regrettait sûrement pas l'aristocratie de l'ancien régime ; sa volonté d'établir l'égalité devant la loi n'avait pas diminué , peut-être même ne demandait -elle pas une restauration de la royauté , mais il était manifeste qu'elle n'aimait pas la République directoriale et qu'elle ne croyait pas à sa durée.
11 s'agissait donc de dompter les sentiments de la nation et de lui imposer la soumission et le respect pour un gouvernement qui ne lui convenait pas. Le Directoire et les hommes politiques révolutionnaires se proposaient la même tâche que Robespierre, Saint- Just ou Chaumette; ils voulaient faire non pas une république pour le peuple, mais un peuple pour la République. Ils lui dictaient ses mœurs; ils lui prescrivaient ses affections ; ils lui ordonnaient de changer ses habitudes, et le gourmandaient de ses souvenirs.
Le gouvernement jugea bientôt de l'effet que produisait le 18 fructidor, et l'usage qu'il avait fait de la victoire. 11 comprenait la muette et craintive improbation de l'opinion publique; il apercevait que sa situation n'était devenue ni plus grande, ni mieux assurée. 11 avait ajouté à la liste des journées révolutionnaires une journée de plus; mais il fut bientôt évident que
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celle liste iTétait point eloï^e. Loi'Sfiii'il l'ut proposé' au conseil des Cinq-CiMits d'instituer encore une fêle [)()ur ce nouvel anniversaire , des objections furent proposées. Malgré la coniniission choisie dans celle assemblée décimée, ce fut ai)rès un long délai et des discussions sou\ent renouvelées rpi'un vote consacra cette célébration.
A cette occasion, M. ]5oulay, le rapporteur de la loi de déportation, le rédacteur du concilial)ule des hommes politiques qui avaient décidé le couj) d'Etat, fit un long discours. Ce n'était plus un acte d'accusaliou contre les auteurs d'une conspiration ; les preuves que le Directoire produisait n'avaient j)ersuadé personne de la réalité d'un complot; des doutes même s'élevaient sur les intrigues el intelligences coupables dont Pichegru et deux ou trois représentants auraient dû paraître convaincus. Aussi M. Boulay parlait-il avec une sorte de dédain des gens à qui « il faut des preuves littérales et matérielles. »
Dans un lant^a^e moins sentimental (lue I.a lléveil- 1ère, il cherchait à justifier la violation des lois et de la justice ])ai' des considérations historicpies et arrivait à la même conclusion, c'est-à-dire à la nécessité de sîiuver la Uépublique menacée par les progrès de l'opinion publicpie. Son discours était un précis de l'hisloire de la Ilévolution, racontée avec si peu de bonne foi, (jue (( le règne de la Terreur était attribué à l'atrocité IVoidemcnt calculée des chefs et des partisans de la l'oyaulé. »
M. Boulay n'avait pas siégé à la Convention ; aucun
r n friKlidor.
i?ouveiiir révolutionnaire n'était attaché à son nom. Il était entré au conseil des Cinq-Cents avec le second tiers. Ainsi , il pouvait se présenter sous un aspect d'impartialité et de modération; ses opinions étaient exprimées sons une forme de doctrine plutôt que de passion. Ce fut en ce sens, et dans un langage d'abstraction, qu'il développa longuement la marche progressive suivie par le parti qui, après les nouvelles ^ élections , était devenu la majorité dans les deux Conseils. Il expliqua comment et pourquoi, vaincu en vendémiaire, ce parti avait de plus en plus acquis une influence dominante sur l'esprit public; comment il avait du parler toujours au nom de la Constitution, de la liberté et de la justice.
Mais il fallait prouver que précisément parce que les modérés soutenaient cette noble cause, ils étaient des royalistes et marchaient à une contre-révolution. C'est ce que l'orateur démontrait par un raisonnement très-simple. En attaquant la législation révolutionnaire, en faisant cesser les proscriptions ou les confiscations, ils préparaient le retour et la réhabilitation des émigrés et des prêtres; ils rendaient aux nobles et aux aristocrates leiir situation et leur influence. — « Sous le prétexte séduisant pour la foule ignorante et crédule de rétablir la religion de nos pères , ils répandaient dans la masse du peuple le poison contre-révolutionnaire La corruption de l'opinion publique fut
telle, que les patriotes furent en minorité dans les dernières élections. Dès lors on vit dans l'Assemblée un parti impétueux, menaçant, insultant, poussé par l'esprit de vengeance et de destruction.
«La conduite de ce parti serait inexplicable, si on lui supposait un autre but que la contre- révolu-
tion ; elle devait être le résultat naturel et forcé de sa tendance. Tout homme raisonnable et impartial y trouve une preuve suffisante pour motiver sa conviction. En effet, il était impossible d'opérer la contrerévolution par la force des armes. Les triomphes de nos armées démontraient que l'Europe entière, conjurée contre nous, ne nous forcerait pas à rétablir le gouvernement que nous avions proscrit. Il fallait donc pervertir l'opinion publique, affaiblir les principes de philosophie et de liberté qui avaient produit la Révolution, rendre aux antiques préjugés leur faveur et leur consistance, avilir et rendre haïssables les auœurs et les partisans du régime nouveau , faire reparaître avec éclat les hommes qui en étaient les ennemis. »
« Comme le souvenir des horreurs du gouvernement révolutionnaire est , pour la nation française , le souvenir le plus vif et le plus entraînant, ces hommes traitaient de jacobins et de terroristes tous ceux qui voulaient lutter contre eux. La vie la plus pure, les opinions les plus modérées n'étaient pas une garantie contre leur calomnie. En même temps , ils recrutaient ' des gens souillés de crimes et de scélératesse , ils enrôlaient des Jacobins pour le prétendant.
f( Ils avaient semé la division dans le Directoire; ils lui refusaient tous les moyens de gouverner; ils diminuaient son autorité en le taxant de despotisme sous le nom odieux de triumvirat ; ils le calomniaient sans pudeur.
« On suivait donc contre lui le plan qui avait été suivi, en 1792, contre le gouvernement royal; mais le Directoire n'avait pas envie de se laisser abattre et de subir le sort de Louis Capet.
« Il est évident qu'une telle situation ne pouvait
durer longtemps, et qu'un grand coup était nécessaire pour nous en arracher.
(( Voilà les considérations majeures et vraiment politiques qui devaient décider le Corps législatif à sanctionner le 18 fructidor et qui justifient cette journée aux yeux des amis de la liberté.
« Si la Constitution a été couverte d'un voile, c'est pour un instant et pour sauver la République. 11 n'y a pas UQ peuple plus ou moins libre qui ne présente quelque exemple de ce genre. Si ces grands mouvements entraînent quelque chose d'irrégulier, d'outré , d'injuste même, il ne faut l'attribuer qu'à la nécessité des circonstances et à la conduite criminelle ou imprudente de ceux qui ont provoqué de telles mesures.
(( La journée du 1 8 fructidor présente un autre point de vue plus doux à considérer : elle n'a pas coûté une
goutte de sang. »
Les auteurs et les partisans de cet acte de violence et d'iniquité , pendant qu'ils envoyaient l'élite de la représentation nationale et des centaines de vieux prêtres dans un pays choisi exprès pour leur donner la mort, se vantaient sans cesse de leur humanité et répétaient sans cesse : — « Nous n'avons pas répandu une goiitte de sang. » — Ces paroles semblaient une cruelle dérision; le public se rappelait, sans qu'aucun journal pût l'imprimer, le souvenir de ce prélat guerroyant qui, au moyen âge, pour obéir au précepte de l'Église, et ne point verser le sang, assommait ses ennemis avec une masse d'armes.
— « La journée du i 8 fructidor, continuait M. Boulay, doit donc être à jamais célèbre comme l'époque où la modération a commencé à répandre dans la République son influence salutaire. C'est sous ce point
de vue qu'il serait utile d'en consacrer le souvenir par un monument. ))
L'orateur ne se dissimulait pas que l'opinion générale et le sentiment des gens de bien prononçaient un jugement différent. — 'x Les royalistes s'emparent de cet événement et le présentent sous des couleurs favorables à leurs vues; ils répandent que le régime révolutionnaire ne tardera point à recommencer; ils savent que le peuple français, affecté de cette crainte, devenue une véritable maladie, aimerait mieux se rejeter dans les bras d'un despote que de retomber sous un régime aussi atroce et avilissant.
(( Mais ils ne réussiront pas à égarer l'opinion. L'affreuse Terreur, la dévorante anarcbie sont proscrites à jamais. On ne retombe pas deux fois de suile dans un état aussi borrible. Nous maintiendrons uniquement le gouvernement constitutionnel, protecteur des personnes et des propriétés.
H En général, le peuple français est fatigué de toute idée de révolution; il ne demande qu'à être gouverné paisiblement ; faire marclier le gouvernement et la Constitution , c'est donc satisfaire au vœu public — Le plus grand pas est fait, puisque riiarmonie est rétablie entre nous et le Directoire. Le royalisme dit que cette barmonie se conqjose du despotisme d'un côté et de la servilité de l'autre. C'est en répandant cette idée qu'il a rendu impossible le projet si juste et si politi- (pie d'ajourner tenq)orairement le Corps législatif. Mais nous déjouerons ces calomnieux présages; nous maintiendrons l'indépendance et la dignité constitutionnelles. Le Directoire ne trouvera plus ici des ennemis, mais des amis sévères de la liberté. »
M. Boulay et ses amis, bommes éclairés et réilécbis,
DISCOURS DE M. BOULA Y. Ao'A
s'apercevaient ainsi que le crime politique qu'ils venaient de commettre n'avait écarté que provisoirement un embarras et un danger, et ne leur donnait point la possil)ilité d'établir un gouvernement solide. Leurs principes et leurs personnes restaient incomj)atibles avec le règne de la justice, de la liberté et de la paix. La France ne pouvait leur devoir ces bienfaits, et elle le savait.
— « Élevons, disait l'orateur, nos regards vers les grands intérêts dont nous sommes cbargés; voyons ([uelle responsabilité pèse sur nous. Considérons le but de la Révolution française, les sacrifices qu'elle nous a déjà coûtés, l'influence qu'elle a déjà exercée, l'iniluence plus grande qu'elle aura sur les générations future:. Nous stipulons non-seulement pour le })euple français, mais pour tous les peuples de la terre; pour la cause honorable de la liberté, de cette liberté nécessaire à la diiïnité, au bonheur de la nature humaine \ous en répondons à la France, à l'Europe, à la postérité. »
C'était présenter l'idée d'une tâche immense, qui eût paru accablante aux plus grands hommes, exerçant le plus grand pouvoir : une tache au-dessus des forces humaines. Par un effrayant contraste, le disciple et l'organe de Siéyès terminait cette leçon de philosophie politique par une proposition qui manifestait la nécessité où se trouvaient les maîtres actuels dn pouvoir, d'employer indéfiniment des moyens de ly rannie et de violence pour maintenir leur autorité, our conserver une existence temporaire à leur gouvernement.
— « Je crois devoir, disait-il , appeler l'attention de l'Assemblée et celle des amis éclairés de la lil)erte
sur la solution des problèmes politiques suivants : 1 ° Quelles sont les mesures d'ostracisme , d'exil et de déportation les plus convenables aux principes de justice et de liberté, les plus propres à assurer dans Tavenir le maintien de la Constitution et de la République?
« 2" Dans le cas où il y aurait, entre le Corps législatif et le Directoire, une opposition de nature à entraver la marcbe du gouvernement et compromettre la chose publique , quel serait le moyen politique et régulier de prévenir cette crise et de rétablir la marclie constitutionnelle? «
Uue commission de sept membres fut nommée pour résoudre les deux grands problèmes. M. Siéyès en faisait partie, ainsi que MM. Boulay, Lamarque et Debry, sur qui il avait pris une autorité de maître et qui se soumettaient docilement à ses idées absolues et systématiques.
Aucune n'était plus arrêtée dans son esprit que la proscription delà noblesse. Cette haine l'avait, disaitil, dominé depuis son enfance. Dès les premiers jours de 1789, il avait écrit : — « Pourquoi le tiers état ne renverrait-il pas dans les forêts de la Franconie toutes ces familles [qui conservent la folle prétention d'être issues de la race des conquérants et d'avoir succédé à des droits de conquête? »
Pour lui , la Révolution consistait avant tout à réaliser cette exécution ; il en voyait la difficulté , et son aversion n'en était que plus irritée. Quelquefois il disait avec humeur — : « Et après tout cela, je ne serais pas un Montmorency, « — car il était clairvoyant sur lui-même et se connaissait orgueilleux et vaniteux. A
aucune époque delà Révolution, il n'avait été le maître d'accomplir, ni même de proposer cette grande mesure, sans laquelle lui paraissait vain tout ce que faisaient les fondateurs de république et les rédacteurs de constitution.
Maintenant, Toccasion lui sembla favorable. Parmi les conseillers du 18 fructidor, aucun n'avait autant contribué à y décider les trois di^Tcteurs. Les lois de déportation avaient été inspirées et dictées par lui ; il se croyait tout crédit sur le conseil des Cinq-Cents, d'où il avait chassé par la proscription les contradicteurs qui auraient traversé son dessein.
Toutefois, il rencontra parm* son entourage quelques amis plus indépendants, qui tentèrent de lui remontrer combien prodigieuse était une pareille entreprise, combien elle soulèverait l'opinion publique. Aucun raisonnement ne faisait impression sur lui; et quand on lui disait qu'il se rendrait odieux à tous ceux qui avaient quelque sentiment d'humanité , il répondait : — « Quand on n'est pas de mon espèce, on n'est pas mon semblable; un noble n'est pas de mon espèce, donc c'est un loup : je tire dessus. »
Le rapport de M. Boulay^ était le développement de cette phrase.
— « Nous avons été frappés, disait-il, d'une première vérité ; c'est qu'il existe une incompatibilité entre la République et toute espèce de noblesse fondée sur des distinctions de naissance et des titres héréditaires. »
Cette vérité nous a conduits à une seconde, c'est l'état de guerre qui, depuis l'origine de la Révolution,